Ce n'était pas la première fois qu'on me parlait ce langage dans la
famille Bédarrides, et déjà bien souvent on avait de différentes
manières abordé avec moi ce sujet du mariage.
--Il faut que nous mariions M. de Saint-Nérée, disait madame Bédarrides
mère chaque fois que je la voyais. Qu'est-ce que nous lui proposerions
bien?
Et l'on cherchait parmi les jeunes filles qui étaient à marier. Je me
défendais tant que je pouvais, en déclarant que je ne me sentais aucune
disposition pour le mariage, mais cela n'arrêtait pas les projets qui
continuaient leur course fantaisiste.
Les gens qui cherchent à vous convertir à leur foi religieuse ou à leurs
idées politiques deviennent heureusement de plus en plus rares chaque
jour, mais ceux qui veulent vous convertir à la pratique du mariage sont
toujours nombreux et empressés.
Le plus souvent, ils vivent dans leur intérieur comme chien et chat;
peu importe: ils vous vantent sérieusement les douceurs et les joies du
mariage. Ils vous connaissent à peine, pourtant ils veulent vous marier,
et il faudrait que vous eussiez vraiment bien mauvais caractère pour
refuser celle à laquelle ils ont eu la complaisance de penser pour vous.
C'est pour votre bonheur; acceptez les yeux fermés, quand ce ne serait
que pour leur faire plaisir.
On rit des annonces de celui qui a fait sanctionner le courtage
matrimonial et qui en a été «l'initiateur et le propagateur;» le monde
cependant est plein de courtiers de ce genre qui font ce métier
pour rien, pour le plaisir. Ayez mal à une dent, tous ceux que vous
rencontrerez vous proposeront un remède excellent; soyez garçon, tous
ceux qui vous connaissent vous proposeront une femme parfaite.
Ce fut là à peu près la réponse que je fis à Marius Bédarrides, au moins
pour le fond; car pour la forme, je tâchai de l'adoucir et de la rendre
à peu près polie. Les intentions de ce brave garçon étaient excellentes,
et ce n'était pas sa faute si la manie matrimoniale était chez lui
héréditaire.
--Je dois avouer, me dit-il d'un air légèrement dépité, que je ne sais
comment concilier la répulsion que vous témoignez pour le mariage avec
l'enthousiasme que vous ressentez pour mademoiselle Martory, car enfin
vous ne comptez pas, n'est-ce pas, faire de cette jeune fille votre....
--Ne prononcez pas le mot qui est sur vos lèvres, je vous prie; il me
blesserait. J'ai vu chez vous une jeune fille qui m'a paru admirable;
j'ai désiré savoir qui elle était; voilà tout. Je n'ai pas été plus loin
que ce simple désir, qui est bien innocent et en tous cas bien naturel.
Mon enthousiasme est celui d'un artiste qui voit une oeuvre splendide et
qui s'inquiète de son origine.
--Parfaitement. Mais enfin il n'en est pas moins vrai que la rencontre
de mademoiselle Martory peut être pour vous la source de grands
tourments.
--Et comment cela, je vous prie?
--Mais parce que si vous l'aimez, vous vous trouvez dans une situation
sans issue.
--Je n'aime pas mademoiselle Martory!
--Aujourd'hui; mais demain? Si vous l'aimez demain, que ferez-vous? D'un
côté, vous avez horreur du mariage; d'un autre, vous n'admettez pas la
réalisation de la chose à laquelle vous n'avez pas voulu que je donne de
nom tout à l'heure. C'est là une situation qui me paraît délicate. Vous
aimez, vous n'épousez pas, et vous ne vous faites pas aimer. Alors,
que devenez-vous? un amant platonique. A la longue, cet état doit être
fatigant. Voilà pourquoi je vous répète: ne pensez pas à mademoiselle
Martory.
--Je vous remercie du conseil, mais je vous engage à être sans
inquiétude sur mon avenir. Il est vrai que j'ai peu de dispositions pour
le mariage; cependant, si j'aimais mademoiselle Clotilde, il ne serait
pas impossible que ces dispositions prissent naissance en moi.
--Faites-les naître tout de suite, alors, et écoutez mes propositions
qui sont sérieuses, je vous en donne ma parole, et inspirées par une
vive estime, une sincère amitié pour vous.
--Encore une fois merci, mais je ne puis accepter. Qu'on se marie
parce qu'un amour tout-puissant a surgi dans votre coeur, cela je le
comprends, c'est une fatalité qu'on subit; on épouse parce que l'on aime
et que c'est le seul moyen d'obtenir celle qui tient votre vie entre ses
mains. Mais qu'on se décide et qu'on s'engage à se marier, en se disant
que l'amour viendra plus tard, cela je ne le comprends pas. On aime, on
appartient à celle que l'on aime; on n'aime pas, on s'appartient. C'est
là mon cas et je ne veux pas aliéner ma liberté; si je le fais un jour,
c'est qu'il me sera impossible de m'échapper. En un mot, montrez-moi
celle que vous avez la bonté de me destiner, que j'en devienne amoureux
à en perdre la raison et je me marie; jusque-là ne me parlez jamais
mariage, c'est exactement comme si vous me disiez: «Frère, il faut
mourir.» Je le sais bien qu'il faut mourir, mais je n'aime pas à me
l'entendre dire et encore moins à le croire.
L'entretien en resta là, et Marius Bédarrides s'en alla en secouent la
tête.
--Je ne sais pas si vous devez mourir, dit-il en me serrant la main,
mais je crois que vous commencez à être malade; si vous le permettez, je
viendrai prendre de vos nouvelles.
--Ne vous dérangez pas trop souvent, cher ami, la maladie n'est pas
dangereuse.
Nous nous séparâmes en riant, mais pour moi, je riais des lèvres
seulement, car, dans ce que je venais d'entendre, il y avait un fond de
vérité que je ne pouvais pas me cacher à moi-même, et qui n'était rien
moins que rassurant. Oui, ce serait folie d'aimer Clotilde et, comme
le disait Marius Bédarrides, ce serait s'engager dans une impasse. Où
pouvait me conduire cet amour?
Pendant toute la nuit, j'examinai cette question, et, chaque fois que
j'arrivai à une conclusion, ce fut toujours à la même: je ne devais plus
penser à cette jeune fille, je n'y penserais plus. Après tout, cela ne
devait être ni difficile ni pénible, puisque je la connaissais à peine;
il n'y avait pas entre nous de liens solidement noués et je n'avais
assurément qu'à vouloir ne plus penser à elle pour l'oublier. Ce serait
une étoile filante qui aurait passé devant mes yeux,--le souvenir d'un
éblouissement.
Mais les résolutions du matin ne sont pas toujours déterminées par les
raisonnements de la nuit. Aussitôt habillé, je me décidai à aller à la
mairie, où je demandai M. Lieutaud. On me répondit qu'il n'arrivait pas
de si bonne heure et qu'il était encore chez lui. C'était ce que j'avais
prévu. Je me montrai pressé de le voir et je me fis donner son adresse;
il demeurait à une lieue de la ville, sur la route de la Rose,--la
bastide était facile à trouver, au coin d'un chemin conduisant à
Saint-Joseph.
Vers deux heures, je montai à cheval et m'allai promener sur la route
de la Rose. Qui sait? Je pourrais peut-être apercevoir Clotilde dans le
jardin de son cousin. Je ne lui parlerais pas; je la verrais seulement;
à la lumière du jour elle n'était peut-être pas d'une beauté aussi
resplendissante qu'à la clarté des bougies; le teint mat ne gagne pas à
être éclairé par le soleil; et puis n'étant plus en toilette de bal
elle serait peut-être très-ordinaire. Ah! que le coeur est habile à se
tromper lui-même et à se faire d'hypocrites concessions! Ce n'était pas
pour trouver Clotilde moins séduisante, ce n'était pas pour l'aimer
moins et découvrir en elle quelque chose qui refroidît mon amour, que je
cherchais à la revoir.
Il faisait une de ces journées de chaleur étouffante qui sont assez
ordinaires sur le littoral de la Provence; on rôtissait au soleil, et,
si les arbres et les vignes n'avaient point été couverts d'une couche de
poussière blanche, ils auraient montré un feuillage roussi comme après
un incendie. Mais cette poussière les avait enfarinés, du même qu'elle
avait blanchi les toits des maisons, les chaperons des murs, les appuis,
les corniches des fenêtres, et partout, dans les champs brûlés, dans les
villages desséchés, le long des collines avides et pierreuses, on ne
voyait qu'une teinte blanche qui, réfléchissant les rayons flamboyants
du soleil, éblouissait les yeux.
Un Parisien, si amoureux qu'il eût été, eût sans doute renoncé à cette
promenade; mais il n'y avait pas là de quoi arrêter un Africain comme
moi. Je mis mon cheval au trot, et je soulevai des tourbillons de
poussière, qui allèrent épaissir un peu plus la couche que quatre
mois de sécheresse avait amassée, jour par jour, minute par minute,
continuellement.
Les passants étaient rares sur la route; cependant, ayant aperçu un
gamin étalé tout de son long sur le ventre à l'ombre d'un mur, j'allai à
lui pour lui demander où se trouvait la bastide de M. Lieutaud.
--C'est celle devant laquelle un fiacre est arrêté, dit-il sans se
lever.
Devant une bastide aux volets verts, un cocher était en train de charger
sur l'impériale de la voiture une caisse de voyage.
Qui donc partait?
Au moment où je me posais cette question, Clotilde parut sur le seuil du
jardin. Elle était en toilette de ville et son chapeau était caché par
un voile gris.
C'était elle qui retournait à Cassis; cela était certain.
Sans chercher à en savoir davantage, je tournai bride et revins grand
train à Marseille. En arrivant aux allées de Meilhan, je demandai à un
commissionnaire de m'indiquer le bureau des voitures de Cassis.
En moins de cinq minutes, je trouvai ce bureau: un facteur était assis
sur un petit banc, je lui donnai mon cheval à tenir et j'entrai.
Ma voix tremblait quand je demandai si je pouvais avoir une place pour
Cassis.
--Coupé ou banquette?
Je restai un moment hésitant.
--Si M. le capitaine veut fumer, il ferait peut-être bien de prendre une
place de banquette; il y aura une demoiselle dans le coupé.
Je n'hésitai plus.
--Je ne fume pas en voiture; inscrivez-moi pour le coupé.
--A quatre heures précises; nous n'attendrons pas.
Il était trois heures; j'avais une heure devant moi.
V
Depuis que j'avais aperçu Clotilde se préparant à monter en voiture
jusqu'au moment où j'avais arrêté ma place pour Cassis, j'avais agi sous
la pression d'une force impulsive qui ne me laissait pas, pour ainsi
dire, la libre disposition de ma volonté. Je trouvais une occasion
inespérée de la voir, je saisissais cette occasion sans penser à rien
autre chose; cela était instinctif et machinal, exactement comme le saut
du carnassier qui s'élance sur sa proie. J'allais la voir!
Mais en sortant du bureau de la voiture et en revenant chez moi, je
compris combien mon idée était folle.
Que résulterait-il de ce voyage en tête-à-tête dans le coupé de cette
diligence?
Ce n'était point en quelques heures que je la persuaderais de la
sincérité de mon amour pour elle. Et d'ailleurs oserais-je lui parler de
mon amour, né la veille, dans un tour de valse, et déjà assez puissant
pour me faire risquer une pareille entreprise? Me laisserait-elle
parler? Si elle m'écoutait, ne me rirait-elle pas au nez? Ou bien plutôt
ne me fermerait-elle pas la bouche au premier mot, indignée de mon
audace, blessée dans son honneur et dans sa pureté de jeune fille? Car
enfin c'était une jeune fille, et non une femme auprès de laquelle on
pouvait compter sur les hasards et les surprises d'un tête-à-tête.
Plus je tournai et retournai mon projet dans mon esprit, plus il me
parut réunir toutes les conditions de l'insanité et du ridicule.
Je n'irais pas à Cassis, c'était bien décidé, et m'asseyant devant ma
table, je pris un livre que je mis à lire. Mais les lignes dansaient
devant mes yeux; je ne voyais que du blanc sur du noir.
Après tout, pourquoi ne pas tenter l'aventure? Qui pouvait savoir si
nous serions en tête-à-tête? Et puis, quand même nous serions seuls
dans ce coupé, je n'étais pas obligé de lui parler de mon amour; elle
n'attendait pas mon aveu. Pourquoi ne pas profiter de l'occasion qui
se présentait si heureusement de la voir à mon aise? Est-ce que ce ne
serait pas déjà du bonheur que de respirer le même air qu'elle, d'être
assis près d'elle, d'entendre sa voix quand elle parlerait aux mendiants
de la route ou au conducteur de la voiture, de regarder le paysage
qu'elle regarderait? Pourquoi vouloir davantage? Dans une muette
contemplation, il n'y avait rien qui pût la blesser: toute femme, même
la plus pure, n'éprouve-t-elle pas une certaine joie à se sentir admirée
et adorée? c'est l'espérance et le désir qui font l'outrage.
J'irais à Cassis.
Pendant que je balançais disant non et disant oui, l'heure avait marché:
il était trois heures cinquante-cinq minutes. Je descendis mon escalier
quatre à quatre et, en huit ou dix minutes, j'arrivai au bureau de
la voiture; en chemin j'avais bousculé deux braves commerçants qui
causaient de leurs affaires, et je m'étais fait arroser par un
cantonnier qui m'avait inondé; mais ni les reproches des commerçants, ni
les excuses du cantonnier ne m'avaient arrêté.
Il était temps encore; au détour de la rue j'aperçus la voiture rangée
devant le bureau, les chevaux attelés, la bâche ficelée: Clotilde debout
sur le trottoir s'entretenait avec sa cousine.
Je ralentis ma course pour ne pas faire une sotte entrée. En
m'apercevant, madame Lieutaud s'approcha de Clotilde et lui parla à
l'oreille. Évidemment, mon arrivée produisait de l'effet.
Lequel? Allait-elle renoncer à son voyage pour ne pas faire route avec
un capitaine de chasseurs? Ou bien allait-elle abandonner sa place de
coupé et monter dans l'intérieur, où déjà heureusement cinq ou six
voyageurs étaient entassés les uns contre les autres?
J'avais dansé avec mademoiselle Martory, j'avais échangé deux ou trois
mots avec la cousine, je devais, les rencontrant, les saluer. Je pris
l'air le plus surpris qu'il me fut possible, et je m'approchai d'elles.
Mais à ce moment le conducteur s'avança et me dit qu'on n'attendait plus
que moi pour partir.
Qu'allait-elle faire?
Madame Lieutaud paraissait disposée à la retenir, cela était manifeste
dans son air inquiet et grognon; mais, d'un autre côté, Clotilde
paraissait décidée à monter en voiture.
--Je vais écrire un mot à ton père; François le lui remettra en
arrivant, dit madame Lieutaud à voix basse.
--Cela n'en vaut pas la peine, répliqua Clotilde, et père ne serait pas
content. Adieu, cousine.
Et sans attendre davantage, sans vouloir rien écouter, elle monta dans
le coupé légèrement, gracieusement.
Je montai derrière elle, et l'on ferma la portière.
Enfin.... Je respirai.
Mais nous ne partîmes pas encore. Le conducteur, si pressé tout à
l'heure, avait maintenant mille choses à faire. Les voyageurs enfermés
dans sa voiture, il était tranquille.
Madame Lieutaud fit le tour de la voiture et se haussant jusqu'à
la portière occupée par Clotilde, elle engagea avec celle-ci une
conversation étouffée. Quelques mots seulement arrivaient jusqu'à moi.
L'une faisait sérieusement et d'un air désolé des recommandations,
auxquelles l'autre répondait en riant.
Le conducteur monta sur son siége, madame Lieutaud abandonna la
portière, les chevaux, excités par une batterie de coups de fouet,
partirent comme s'ils enlevaient la malle-poste.
J'avais attendu ce moment avec une impatience nerveuse; lorsqu'il fut
arrivé je me trouvai assez embarrassé. Il fallait parler, que dire? Je
me jetai à la nage.
--Je ne savais pas avoir le bonheur de vous revoir sitôt, mademoiselle,
et en vous quittant l'autre nuit chez madame Bédarrides, je n'espérais
pas que les circonstances nous feraient rencontrer, aujourd'hui, dans
cette voiture, sur la route de Cassis.
Elle avait tourné la tête vers moi, et elle me regardait d'un air qui
me troublait; aussi, au lieu de chercher mes mots, qui se présentaient
difficilement, n'avais-je qu'une idée: me trouvait-elle dangereux ou
ridicule?
Après être venu à bout de ma longue phrase, je m'étais tu; mais comme
elle ne répondait pas, je continuai sans avoir trop conscience de ce que
je disais:
--C'est vraiment là un hasard curieux.
--Pourquoi donc curieux? dit-elle avec un sourire railleur.
--Mais il me semble....
--Il me semble qu'un vrai hasard a toujours quelque chose d'étonnant;
s'il a quelque chose de véritablement curieux, il est bien près alors de
n'être plus un hasard.
J'étais touché: je ne répliquai point et, pendant quelques minutes, je
regardai les maisons de la Capelette, comme si, pour la première fois,
je voyais des maisons. Il était bien certain qu'elle ne croyait pas à
une rencontre fortuite et qu'elle se moquait de moi. D'ordinaire j'aime
peu qu'on me raille, mais je ne me sentis nullement dépité de son
sourire; il était si charmant ce sourire qui entr'ouvrait ses lèvres et
faisait cligner ses yeux!
D'ailleurs sa raillerie était assez douce, et, puisqu'elle ne se
montrait pas autrement fâchée de cette rencontre il me convenait qu'elle
crût que je l'avais arrangée: c'était un aveu tacite de mon amour, et à
la façon dont elle accueillait cet aveu je pouvais croire qu'il n'avait
point déplu. Je continuai donc sur ce ton:
--Je comprends que ce hasard n'ait rien de curieux pour vous, mais pour
moi il en est tout autrement. En effet, il y a deux heures je me doutais
si peu que j'irais aujourd'hui à Cassis, que c'était à peine si je
connaissais le nom de ce pays.
--Alors votre voyage est une inspiration; c'est une idée qui vous est
venue tout à coup... par hasard.
--Bien mieux que cela, mademoiselle, ce voyage a été décidé par une
suggestion, par une intervention étrangère, par une volonté supérieure
à la mienne; aussi je dirais volontiers de notre rencontre comme les
Arabes: «C'était écrit», et vous savez que rien ne peut empêcher ce qui
est écrit?
--Écrit sur la feuille de route de François, dit-elle en riant, mais qui
l'a fait écrire?
--La destinée.
--Vraiment?
J'avais été assez loin; maintenant il me fallait une raison ou tout au
moins un prétexte pour expliquer mon voyage.
--Il y a un fort à Cassis? dis-je.
--Oh! oh! un fort. Peut-être sous Henri IV ou Louis XIII cela était-il
un fort, mais aujourd'hui je ne sais trop de quel nom on doit appeler
cette ruine.
Une visite à ce fort était le prétexte que j'avais voulu donner,
j'allais passer une journée avec un officier de mes amis en garnison
dans ce fort; mais cette réponse me déconcerta un moment. Heureusement
je me retournai assez vite, et avec moins de maladresse que je n'en mets
d'ordinaire à mentir:
--C'est précisément cette ruine qui a décidé mon voyage. J'ai reçu une
lettre d'un membre de la commission de la défense des côtes qui me
demande de lui faire un dessin de ce fort, en lui expliquant d'une façon
exacte dans quel état il se trouve aujourd'hui, quels sont ses avantages
et ses désavantages pour le pays. Vous me paraissez bien connaître
Cassis, mademoiselle?
--Oh! parfaitement.
--Alors vous pouvez me rendre un véritable service. Le dessin, rien
ne m'est plus facile que de le faire. Mais de quelle utilité ce fort
peut-il être pour la ville, voilà ce qui est plus difficile. Il faudrait
pour me guider et m'éclairer quelqu'un du pays. Sans doute, je pourrais
m'adresser au commandant du fort, si toutefois il y a un commandant, ce
que j'ignore, mais c'est toujours un mauvais procédé, dans une enquête
comme la mienne, de s'en tenir aux renseignements de ceux qui ont un
intérêt à les donner. Non, ce qu'il me faudrait, ce serait quelqu'un de
compétent qui connût bien le pays, et qui en même temps ne fût pas tout
à fait ignorant des choses de la guerre. Alors je pourrais envoyer à
Paris une réponse tout à fait satisfaisante.
Elle me regarda un moment avec ce sourire indéfinissable que j'avais
déjà vu sur ses lèvres, puis se mettant à rire franchement:
--C'est maintenant, dit-elle, que ce hasard que vous trouviez curieux
tout à l'heure devient vraiment merveilleux, car je puis vous mettre en
relation avec la seule personne qui précisément soit en état de vous
bien renseigner; cette personne habite Cassis depuis quinze ans et elle
a une certaine compétence dans la science de la guerre.
--Et cette personne? dis-je en rougissant malgré moi.
--C'est mon père, le général Martory, qui sera très-heureux de vous
guider, si vous voulez bien lui faire visite.