En me donnant Marseille pour lieu de garnison, le hasard m'a envoyé en
pays ami, et nulle part assurément je n'aurais pu trouver des relations
plus faciles et plus agréables.
Mon père, en effet, a été préfet des Bouches-du-Rhône pendant les
dernières années de la Restauration, et il a laissé à Marseille, comme
dans le département, des souvenirs et des amitiés qui sont toujours
vivaces.
Pendant les premiers jours de mon arrivée, chaque fois que j'avais à me
présenter ou à donner mon nom, on m'arrêtait par cette interrogation:
--Est-ce que vous êtes de la famille du comte de Saint-Nérée qui a été
notre préfet?
Et quand je répondais que j'étais le fils de ce comte de Saint-Nérée,
les mains se tendaient pour serrer la mienne.
--Quel galant homme!
--Et bon, et charmant.
--Quel homme de coeur!
Un véritable concert de louanges dans lequel tout le monde faisait sa
partie, les grands et les petits.
Il est assez probable que mon père ne me laissera pas autre chose que
cette réputation, car s'il a toujours été l'homme aimable et loyal que
chacun prend plaisir à se rappeler, il ne s'est jamais montré, par
contre, bien soigneux de ses propres affaires, mais j'aime mieux cette
réputation et ce nom honoré pour héritage que la plus belle fortune. Il
y a vraiment plaisir à être le fils d'un honnête homme, et je crois que
dans les jours d'épreuves, ce doit être une grande force qui soutient et
préserve.
En attendant que ces jours arrivent, si toutefois la mauvaise chance
veut qu'ils arrivent pour moi, le nom de mon père m'a ouvert les
maisons les plus agréables de Marseille et m'a fait retrouver enfin ces
relations et ces plaisirs du monde dont j'ai été privé pendant six ans.
Depuis que je suis ici, chaque jour est pour moi un jour de fête, et je
connais déjà presque toutes les villas du Prado, des Aygalades, de la
Rose. Pendant la belle saison, les riches commerçants n'habitent pas
Marseille, ils viennent seulement en ville au milieu de la journée pour
leurs affaires; et leurs matinées et leurs soirées ils les passent à la
campagne avec leur famille. Celui qui ne connaîtrait de Marseille
que Marseille, n'aurait qu'une idée bien incomplète des moeurs
marseillaises. C'est dans les riches châteaux, les villas, les bastides
de la banlieue qu'il faut voir le négociant et l'industriel; c'est dans
le cabanon qu'il faut voir le boutiquier et l'ouvrier. J'ai visité peu
de cabanons, mais j'ai été reçu dans les châteaux et les villas
et véritablement j'ai été plus d'une fois ébloui du luxe de leur
organisation. Ce luxe, il faut le dire, n'est pas toujours de très-bon
goût, mais le goût et l'harmonie n'est pas ce qu'on recherche.
On veut parler aux yeux avant tout et parler fort. N'a de valeur que ce
qui coûte cher. Volontiers on prend l'étranger par le bras, et avec une
apparente bonhomie, d'un air qui veut être simple, on le conduit devant
un mur quelconque:--Voilà un mur qui n'a l'air de rien et cependant il
m'a coûté 14,000 francs; je n'ai économisé sur rien. C'est comme pour
ma villa, je n'ai employé que les meilleurs ouvriers, je les payais 10
francs par jour; rien qu'en ciment ils m'ont dépensé 42,000 francs.
Aussi tout a été soigné et autant que possible amené à la perfection. Ce
parquet est en bois que j'ai fait venir par mes navires de Guatemala, de
la côte d'Afrique et des Indes; leur réunion produit une chose unique en
son genre; tandis que le salon de mon voisin Salary chez qui vous dîniez
la semaine dernière lui coûte 2 ou 3,000 francs parce qu'il est en
simple parqueterie de Suisse, le mien m'en coûte plus de 20,000.
Mais ce n'est pas pour te parler de l'ostentation marseillaise que je
t'écris; il y aurait vraiment cruauté à détailler le luxe et le confort
de ces châteaux à un pauvre garçon comme toi vivant dans le désert et
couchant souvent sur la terre nue; c'est pour te parler de moi et d'un
fait qui pourrait bien avoir une influence décisive sur ma vie.
Hier j'étais invité à la soirée donnée à l'occasion d'un mariage, le
mariage de mademoiselle Bédarrides, la fille du riche armateur, avec le
fils du maire de la ville. Bien que la villa Bédarrides soit une
des plus belles et des plus somptueuses (c'est elle qui montre
orgueilleusement ses 42,000 francs de ciment et son parquet de 20,000),
on avait élevé dans le jardin une vaste tente sous laquelle on devait
danser. Cette construction avait été commandée par le nombre des invités
qui était considérable. Il se composait d'abord de tout ce qui a un nom
dans le commerce marseillais, l'industrie et les affaires, c'était là
le côté de la jeune femme et de sa famille, puis ensuite il comprenait
ainsi tout ce qui est en relations avec la municipalité--côté du mari.
En réalité, c'était le _tout-Marseille_ beaucoup plus complet que ce
qu'on est convenu d'appeler le _tout-Paris_ dans les journaux. Il
y avait là des banquiers, des armateurs, des négociants, des hauts
fonctionnaires, des Italiens, des Espagnols, des Grecs, des Turcs, des
Égyptiens mêlés à de petits employés et à des boutiquiers, dans une
confusion curieuse.
Retenu par le général qui avait voulu que je vinsse avec lui, je
n'arrivai que très-tard. Le bal était dans tout son éclat, et le coup
d'oeil était splendide: la tente était ornée de fleurs et d'arbustes
au feuillage tropical et elle ouvrait ses bas côtés sur la mer qu'on
apercevait dans le lointain miroitant sous la lumière argentée de la
lune. C'était féerique avec quelque chose d'oriental qui parlait à
l'imagination.
Mais je fus bien vite ramené à la réalité par l'oncle de la mariée, M.
Bédarrides jeune, qui voulut bien me faire l'honneur de me prendre par
le bras, pour me promener avec lui.
--Regardez, regardez, me dit-il, vous avez devant vous toute la fortune
de Marseille, et si nous étions encore au temps où les corsaires
barbaresques faisaient des descentes sur nos côtes, ils pourraient
opérer ici une razzia générale qui leur payerait facilement un milliard
pour se racheter.
Je parvins à me soustraire à ces plaisanteries financières et j'allai me
mettre dans un coin pour regarder la fête à mon gré, sans avoir à subir
des réflexions plus ou moins spirituelles.
Qui sait? Parmi ces femmes qui passaient devant mes yeux se trouvait
peut-être celle que je devais aimer. Laquelle?
Cette idée avait à peine effleuré mon esprit, quand j'aperçus, à
quelques pas devant moi, une jeune fille d'une beauté saisissante.
Près d'elle était une femme de quarante ans, à la physionomie et à la
toilette vulgaires. Ma première pensée fut que c'était sa mère.
Mais à les bien regarder toutes deux, cette supposition devenait
improbable tant les contrastes entre elles étaient prononcés. La jeune
fille, avec ses cheveux noirs, son teint mat, ses yeux profonds et
veloutés, ses épaules tombantes, était la distinction même; la vieille
femme, petite, replète et couperosée, n'était rien qu'une vieille femme;
la toilette de la jeune fille était charmante de simplicité et de bon
goût; celle de son chaperon était ridicule dans le prétentieux et le
cherché.
Je restai assez longtemps à la contempler, perdu dans une admiration
émue; puis, je m'approchai d'elle pour l'inviter. Mais forcé de faire un
détour, je fus prévenu par un grand jeune homme lourdaud et timide, gêné
dans son habit (un commis de magasin assurément), qui l'emmena à l'autre
bout de la chambre.
Je la suivis et la regardai danser. Si elle était charmante au repos,
dansant elle était plus charmante encore. Sa taille ronde avait une
souplesse d'une grâce féline; elle eût marché sur les eaux tant sa
démarche était légère.
Quelle était cette jeune fille? Par malheur, je n'avais près de moi
personne qu'il me fût possible d'interroger.
Lorsqu'elle revint à sa place, je me hâtai de m'approcher et je
l'invitai pour une valse, qu'elle m'accorda avec le plus délicieux
sourire que j'aie jamais vu.
Malheureusement, la valse est peu favorable à la conversation; et
d'ailleurs, lorsque je la tins contre moi, respirant son haleine,
plongeant dans ses yeux, je ne pensai pas à parler et me laissai
emporter par l'ivresse de la danse.
Lorsque je la quittai après l'avoir ramenée, tout ce que je savais
d'elle, c'était qu'elle n'était point de Marseille, et qu'elle avait été
amenée à cette soirée par une cousine, chez laquelle elle était venue
passer quelques jours.
Ce n'était point assez pour ma curiosité impatiente. Je voulus savoir
qui elle était, comment elle se nommait, quelle était sa famille; et je
me mis à la recherche de Marius Bédarrides, le frère de la mariée, pour
qu'il me renseignât; puisque cette jeune fille était invitée chez lui,
il devait la connaître.
Mais Marius Bédarrides, peu sensible au plaisir de la danse, était au
jeu. Il me fallut le trouver; il me fallut ensuite le détacher de sa
partie, ce qui fut long et difficile, car il avait la veine, et nous
revînmes dans la tente juste au moment où la jeune fille sortait.
--Je ne la connais pas, me dit Bédarrides, mais la dame qu'elle
accompagne est, il me semble, la femme d'un employé de la mairie. C'est
une invitation de mon beau-frère. Par lui nous en saurons plus demain;
mais il vous faut attendre jusqu'à demain, car nous ne pouvons pas
décemment, ce soir, aller interroger un jeune marié; il a autre chose à
faire qu'à nous répondre. Vous lui parleriez de votre jeune fille,
que, s'il vous répondait, il vous parlerait de ma soeur; ça ferait
un quiproquo impossible à débrouiller. Attendez donc à demain soir;
j'espère qu'il me sera possible de vous satisfaire; comptez sur moi.
Il fallut s'en tenir à cela; c'était peu; mais enfin c'était quelque
chose.