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On les croyait calmées. Il est vrai qu'il y a deux mois elles avaient

imaginé de détruire au moyen d'un liquide corrosif le contenu des boîtes

aux lettres dans la cité de Londres. Leur faculté d'invention étant

inépuisable, elles avaient brisé quelques jours plus tard les

avertisseurs d'incendie, jetant l'effroi dans le coeur des pompiers de

la capitale et, de là, dans celui des habitants. Mais cet exploit avait

paru être le dernier. Et voici que, tout à coup, elles se réveillent. De

nouvelles vitres viennent d'être cassées. Une vénérable dame, Mrs

Despard, arrêtée à Trafalgar square, est condamnée à quinze jours de

prison. Que se passe-t-il donc?

[Illustration: Une vénérable suffragette: Mrs Despard, soeur du général

French, haranguant la foule à Trafalgar square.]

Un phénomène très ordinaire dans l'histoire du mouvement suffragiste.

Les femmes s'étaient un instant calmées pour «donner une chance au

Parlement», c'est ainsi qu'elles s'expriment là-bas. Mais le Parlement

les a trompées une fois de plus et les voilà qui repartent en guerre.

Le gouvernement anglais ressemble, en effet, à un marchand de drap un

peu lourd que sa femme tourmenterait de réclamations continuelles. Le

bruit l'énervé moins qu'un mari français. Pourtant, il essaie une fois

par an environ d'acheter la paix du ménage par des concessions. Le

premier ministre annonce aux déléguées de l'Union politique et sociale

de la Femme (W. S. P. U.) que l'heure d'un libre débat sur le vote des

femmes a enfin sonné au Parlement de Westminster. Aussitôt les cris

cessent, dans l'attente du grand événement qui doit consacrer

l'émancipation des Anglaises.

Par malheur, l'événement ne se produit pas. Il arrive d'ordinaire une

chose fort simple. Les _bills_ favorables au suffrage des femmes sont de

deux sortes. Les uns accordent aux femmes le suffrage universel: ils

irritent ceux des féministes qui sont conservateurs. Les autres ne leur

donnent qu'un suffrage restreint: ils apparaissent comme inacceptables à

ceux des féministes qui sont libéraux. Comme d'autre part le

gouvernement évite de prendre parti et demeure complaisant mais

irrésolu, le suffrage des femmes est toujours battu à la Chambre des

Communes. Cette fois, il n'a même pas été nécessaire de voter. La

procédure parlementaire anglaise, interprétée par le président de la

Chambre, a obligé le gouvernement à retirer le projet de réforme

électorale avant toute discussion.

Mais, dès lors, le concert des imprécations devait reprendre aussitôt:

«Je désespère dos hommes politiques, s'est écriée Mrs Pankhurst; je ne

suis pas loin de désespérer de l'homme en général.» La déconvenue est,

en effet, plus vive que toutes celles des années antérieures. Songez que

cette fois plusieurs membres du gouvernement, sir Edward Grey, M. Lloyd

George, le grave lord Haldane lui-même, s'étaient nettement rangés du

côté des femmes. On parlait d'un schisme à l'intérieur du cabinet, d'une

crise ministérielle prochaine. C'était donc que, pour la première fois,

le débat devait être sérieux... Et tant d'espoirs s'effondrent en

quelques instants!

De là l'irritation des dames. De là aussi le plan de campagne qu'elles

viennent d'arrêter. «A part la vie humaine, nous ne respecterons rien!»

a déclaré Mrs Pankhurst. Une autre militante, miss Annie Kenney, comme

quelqu'un l'interrompait, s'est tournée vers lui d'un air menaçant: «Si

vous êtes boutiquier, s'est-elle écriée, vous ferez bien de prendre

garde!» Menace trop claire. Aussi bien, dès avant-hier, les magasins des

environs de Trafalgar square avaient-ils barricadé leurs devantures. On

se souvient encore à Londres du _big smash_ de l'an dernier, quand

toutes les vitres de Regent street volèrent d'un seul coup en éclats.

Nul doute que les habitants de Londres n'aient à souffrir une fois de

plus des imprudences de leur gouvernement. A en croire certains

avertissements plus mystérieux, la W. S. P. U. prépare même des dégâts

inédits. On se demande avec curiosité ce que l'esprit inventif de ses

chefs pourra bien inventer de nouveau. Peut-être la colonne de Nelson

va-t-elle s'écrouler un beau matin à travers Trafalgar square à moins

que Wellington, à Hyde Park Corner, ne tombe de cheval.

Procédés fort irritants pour les hommes, il faut l'avouer. Mais tentez

de raisonner un instant avec calme, vous verrez que les suffragettes ne

peuvent guère s'y prendre autrement pour arriver à leurs fins.

Ce qui caractérise, en effet, le Parlement anglais, de même que le

nôtre, c'est de ne céder jamais qu'à la violence. Cent ans d'histoire

suffisent à le démontrer. Chaque fois que les Communes et les Lords ont

consenti, au siècle dernier, à élargir le suffrage des électeurs mâles,

ils venaient, comme par hasard, d'être terrorisés par des manifestations

redoutables. Des ouvriers s'étaient assembles par centaines de mille à

Manchester ou à Liverpool. Des paysans avaient brûlé des châteaux. Sans

remonter aussi loin, les mineurs de Grande-Bretagne n'obtinrent l'an

dernier le salaire minimum que grâce à une grève qui affola le

gouvernement. Au contraire, les pétitions pacifiques n'obtiennent jamais

que des égards. Les bonnes gens du Royaume-Uni s'en sont aperçus depuis

longtemps.

Les suffragettes aussi. J'ai rencontré, l'an dernier, Mrs Pankhurst,

comme elle sortait de prison et qu'elle méditait d'y rentrer. Ce n'est

pas la Ménade échevelée que vous vous représentez certainement. Aucun

visage n'est plus calme, aucun regard n'est empreint d'une telle douceur

et d'une telle sérénité. «Croyez-vous, me dit-elle, qu'il soit dans mon

caractère d'aimer la violence? Tout m'en éloigne au contraire, mon

tempérament comme mon éducation. Mais que voulez-vous? Tant que nous

nous sommes bornées à appeler respectueusement l'attention du

gouvernement sur les droits méconnus de la femme, on nous a poliment

éconduites. Il a suffi, au contraire, que nous dérangions, par quelques

inoffensives brimades, le confort des parlementaires pour qu'aussitôt

notre cause fît au Parlement de surprenants progrès. Nous avons donc

l'intention de rester fidèles à cette seconde méthode.»

Mrs Pankhurst a évidemment tort. La fermeté d'un Parlement n'est pas de

celles que désarme l'obstination de quelques pauvres femmes, tournées en

ridicule par la presse de tous les partis. Mais, d'autre part, un

malaise évident gagne chaque jour un plus grand nombre d'hommes, depuis

que quelques trahisons notoires se sont déclarées dans leurs rangs. Et

ce qui est manifeste, c'est que ni la prison de Holloway, ni au besoin

le chat à neuf queues ne viendront à bout de la ténacité des femmes

anglaises. Mrs Pethick Lawrence, une des martyres de l'an dernier, le

disait à ses juges: «Il y a quelque chose du bouledogue dans les femmes

de ce pays-ci aussi bien que dans les hommes.»

L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 · 第 31 / 32 题