_Romans_.
Faut-il, lorsque _la Maison brûle_, s'évader à temps pour rebâtir
ailleurs, ou bien doit-on, par un vain stoïcisme, se laisser ensevelir
dans le désastre que nuls efforts ne peuvent plus conjurer? Vous devinez
ce dont il s'agit. Une femme, mauvaise compagne, mère sans tendresse,
belle-fille sans respect, vindicative, méfiante, frivole, inaccessible
au raisonnement, à la gratitude, à la pitié, a voué au malheur définitif
l'homme qui s'est efforcé de lui faire une existence heureuse et qui,
déjà, a eu la force de pardonner, quoique bien inutilement, un premier
crime. C'est, pour le présent et pour tout l'avenir, la haine au foyer,
le dégoût de chaque jour d'une vie sans dignité. Et l'homme cependant
est sensible, bon, facilement attendri. Il a trente-sept ans,
c'est-à-dire que, déjà, il a dépensé la moitié de sa vie, «atteint la
cime derrière laquelle on redescend affaibli, voûté, au gîte de la
dernière halte». En telles scènes poignantes de ce nouveau livre de
l'angoisse humaine, que nous donne M. Paul Margueritte (Plon), on
devine, tout proche, le fantôme de _la Femme de Claude_, et il nous
semble entendre, nous souhaitons presque entendre, le trop fameux
«Tue-la!» L'homme, cependant, ne tuera pas, mais il aura l'énergie
d'abandonner la maison qui brûle en sauvant tout ce qui pourra être
sauvé, ce qui demeure encore en lui de santé morale, de courage,
d'espoir et de puissance d'aimer. Mais ce n'est point toujours aisé de
s'évader d'une catastrophe. Oh! ne croyez point que M. Paul Margueritte
ait eu l'intention de mettre en son livre une thèse nouvelle sur la
légitimité du divorce. L'éminent romancier a surtout voulu reconstituer
un calvaire humain, la voie douloureuse et rude de celui qui tente de
rétablir à coups d'énergie, comme à coups de hache, son destin, qui y
parvient une minute et qui, au moment où, dans une seconde vie, auprès
d'une compagne douce, noble, aimante, il croit avoir atteint enfin la
plénitude du bonheur, voit ce bonheur tout neuf foudroyé à ses côtés,
sans que l'on puisse tirer de conclusions de ce drame, sinon que l'ordre
imposé à l'homme par la fatalité et si éloquemment paraphrasé par
Goethe: «Renonce», est toujours d'une vérité implacable.
_L'Aéroplane sur la cathédrale_ (Lib. Calmann-Lévy), c'est le titre,
symbolique, d'un roman, moderne et catholique, bien que d'un
catholicisme sans modernisme. M. Henri de Noussanne a réussi, comme en
se jouant, et avec autant d'élégance que de tact et d'art que
d'érudition, à intéresser ce qu'il y a de meilleur dans notre esprit à
des discussions d'idées et de dogmes, cependant que notre imagination,
envolée sur les ailes de «Pégase» (qui n'est plus le cheval du poète,
mais l'avion d'un irrésistible pilote militaire), suit avec une
curiosité souriante d'abord, passionnée bientôt, angoissée enfin, une
idylle qui, entre ciel et terre, menace de tourner au drame. Chaque
jour, l'aéroplane léger survole la cathédrale massive, très vieille,
très effritée, mais solide quand même comme la tradition et puissante
comme la foi. Il promène dans les nuages un ardent officier, impatient,
comme tous ceux qui risquent à chaque seconde la mort, de réaliser
sur-le-champ, bonnes ou mauvaises, ses joies terrestres. Le lieutenant
Aymard des Andlys a séduit la jeune et jolie femme de l'austère, mais si
digne, pasteur Bladen que la fatalité de la fortune a conduit à
Saint-Brice. L'aviateur exige que la faible créature abandonne son foyer
pour le suivre. Sinon, il se tuera, en beauté, dans une chute
effroyable. Mais, alors, intervient Mgr Gerbert, un évêque qui a l'âme
de Mgr Myriel avec l'esprit et la science de Mgr Duchesne, ce qui fait à
peu près un saint homme d'aujourd'hui. Au départ--qui doit être
tragique, Sirs Bladen ayant renoncé au mal--le prélat s'impose comme
passager sur le monoplan et s'élève vers le ciel avec l'homme qui veut
se suicider... Ce qu'il advient ensuite, nous ne vous le dirons point,
car M. Henri de Noussanne le conte merveilleusement et c'est à lui qu'il
vous faut demander la fin très dramatique et un instant grandiose de ce
roman d'hier et de demain, où le progrès n'est point l'ennemi de la
prière et où la vision contemporaine de notre société d'agités nous
arrive bien joliment adoucie et remise au point par des vitraux de
basilique.
[Illustration: Charles Nieuport qui vient de se tuer en aéroplane avec
son mécanicien.]
Lorsque commence, sous le second Empire, son histoire sentimentale,
_Lina_, la jeune femme allemande que nous présente dans le plus adroit
et le plus délicieusement suranné des romans d'amour Mme Claude Lemaître
(Ed. Tallandier), est veuve d'un Français, avec trois beaux enfants
frais et rieurs comme leur mère. Dans une situation difficile dès avant
la mort du mari, Lina, aidée par son double tempérament de pratique
ménagère et d'inlassable sentimentale, parvient à conserver presque
l'aisance à sa maison, et beaucoup d'illusions à son coeur. Après son
veuvage elle refuse de revenir en Allemagne et préfère continuer de
vivre la vie charmante des brillants salons français où l'on utilise ses
talents de musicienne et où elle s'éprend d'un galant officier des
guides, qu'elle épouse malgré les conseils de son entourage. Mais son
bonheur est court. C'est la guerre, le départ et le retour aussi, après
la défaite, du vaincu transformé, abattu par les épreuves d'une pénible
captivité. Nerveux, il ne supporte même plus les soins prévenants de la
douce Lina. Créature de tendresse, elle ne se désespère point. De son
coeur jamais las d'aimer vient une force tranquille et sûre. Son roman à
elle achevé, elle a encore pour ses chers petits tout un avenir à rêver,
à prévoir; elle leur apprendra à aimer la vie, et, de ses doigts
attentifs, saura varier pour eux les fils du destin.