Cet après-midi, j'ai été reçu par le président et le vice-président de
la Chambre. Très aimablement ils ont posé devant moi et ont orné mes
croquis de leurs signatures respectives.
[Illustration: Le vice-président de la Chambre, H. L. Tan, _avec sa
signature autographe._]
Mes modèles ne sachant ni le français, ni l'anglais, l'entretien aurait
été languissant si le frère du vice-président, M. S. M. Tan, lui-même
vice-ministre de la Marine, n'était venu assister à la séance de pose
et, dans un français très pur, me parler de Paris, où il a séjourné
assez longtemps comme attaché à la légation de Chine et dont il garde un
souvenir exempt de mélancolie. C'est un homme tout jeune, élégant,
instruit et intelligent, à la figure très énergique, avec des yeux
pleins de résolution.
Nous avons bu du thé en fumant des cigarettes et en causant de choses et
d'autres. Je dois avouer que nous n'avons presque pas parlé des affaires
du pays, de la révolution, du nouveau régime. Mon insurmontable aversion
pour tout ce qui touche à la politique, même étrangère, fait de moi un
très piètre interviewer en cette matière; d'autant plus que mes
interlocuteurs sont très fermés sur ces questions et qu'il faudrait des
prodiges d'insinuante diplomatie pour en tirer quelque chose.
De mon côté, je crains de n'avoir pu leur cacher mon admiration pour
tout ce qu'ils veulent amender ou détruire en Chine, ni mon horreur de
ce qu'ils considèrent, eux, comme le Progrès et qui me fait l'effet
d'une profanation.
Les têtes sont, à elles seules, d'intéressants sujets d'étude, et
j'éprouve beaucoup plus de plaisir à fouiller de l'oeil les traits si
étrangement expressifs du président Ou Ching Sien que je n'en aurais à
entendre sortir de sa bouche les considérations les plus éloquentes sur
les beautés du régime parlementaire dans l'Empire du Milieu.
[Illustration: S. M. Tan, vice-ministre de la Marine.]
[Illustration: Le général Munthe.]
[Illustration: M. Bouillard.]
Quel dommage, me disais-je, en dessinant, que cet homme ait renoncé à
son bonnet à bouton de corail, à sa natte, à sa belle robe de soie, pour
s'empêtrer, sous couleur de régénération nationale, dans un vêtement que
nous trouvons déjà hideux pour nous-mêmes, et qui, en tout cas, ne va
pas avec cette figure-là.
On ne me fera jamais entrer dans la tête que le progrès consiste en un
changement de costume, et ces Chinois, reniant leurs traditions,
méprisant les beautés de leur art si particulièrement beau et émouvant,
me semblent aussi bêtement puérils que les jeunes paysannes de chez nous
qui se figurent être très élégantes sous les odieux chapeaux à fleurs
qu'elles substituent aux coiffes et aux bonnets de leurs mères et qui
les font si ridicules.
Le vice-président H. L. Tan a une figure plus effacée, comme de juste,
que celle de son chef de file. Il souffre en ce moment d'une ophtalmie
qui l'oblige à porter des lunettes. Une fois mon croquis fini, il m'a
fait dire par son frère qu'habituellement il n'en mettait pas et que la
ressemblance pourrait s'en ressentir; mais c'est très difficile
d'effacer une paire de lunettes sur un dessin, et puis il faisait une
telle chaleur que les miennes ruisselaient de sueur, et je n'ai pas eu
le courage de recommencer le portrait si laborieusement achevé.
Ces messieurs m'ont donné leurs photographies avec des dédicaces et
attendent avec impatience le moment où L'Illustration publiera mes
dessins. Qu'ils trouvent ici tous mes remerciements pour leur aimable
accueil et l'expression des vifs regrets que j'éprouve de n'avoir pu
faire avec eux plus ample connaissance.