Je n'ai pas encore pu voir Yuan Chi Kaï.
M. de Margerie, notre ministre plénipotentiaire, a bien voulu, dès mon
arrivée, avec une obligeance et une exquise bonne grâce dont je lui
garde une vive gratitude, faire des démarches pour m'obtenir une
audience,--ou, plutôt, une séance de pose. Je tiens beaucoup à dessiner
un portrait du Président. M. de Margerie a obtenu son agrément, en
principe, mais il faudra attendre, car il est accablé de travail et de
préoccupations de toute sorte. Soit! Attendons.
En attendant, je suis allé à l'Assemblée nationale. Le palais législatif
est situé, à l'ouest de la ville tartare, sur l'espèce de chemin de
ronde qui longe la muraille. Dans ce quartier éloigné, peu d'animation;
beaucoup de tas d'ordures, des lacs de boue quand il pleut, un épais
tapis de poussière quand il fait beau. De temps en temps, une file de
chameaux; à chaque pas des chiens presque sauvages, méfiants et sales,
farfouillent dans les détritus ou font semblant de dormir au milieu du
chemin. Tous les quinze ou vingt mètres, un soldat appuyé sur son fusil,
baïonnette au canon, est en sentinelle, on se demande pourquoi. Aux
abords immédiats du temple des lois, la voirie est un peu plus soignée.
L'entrée du monument est ornée d'une sorte de marquise en nattes
abritant du soleil ou de la pluie les soldats de garde, en uniformes
kaki et en casquettes allemandes. Le bâtiment est quelconque, de style
européen, comme il convient, et rappelle un pensionnat de demoiselles de
la banlieue de Paris. Des députés, en pousse-pousse, arrivent dans des
flots de poussière et pénètrent dans la salle des séances.
[Illustration: Le président de la Chambre, Ou Ching Sien, _avec sa
signature autographe._]
Là dedans, j'ai vu, sur une estrade, dans une espèce d'alcôve, au fond
d'une grande salle de bal de barrière, un monsieur, en complet de
tussor, lire des papiers qu'il tenait dans sa main droite, la gauche
restant enfouie dans la poche de son veston. C'était le Président.
Derrière lui, deux drapeaux aux nouvelles couleurs chinoises--bien
laides--sont appliqués au mur; en face, le parterre, meublé d'une
centaine de petites tables disposées en hémicycle, devant lesquelles
étaient assises, bien sagement, une cinquantaine de personnes.
J'ai cru d'abord m'être trompé et avoir pénétré dans quelque Sorbonne ou
quelque Université, tant les auditeurs me semblaient jeunes: plusieurs
d'entre eux ne paraissaient pas avoir plus de quinze ans. Et puis ils
avaient l'air si attentifs, si déférents, qu'il ne me serait jamais venu
à l'idée que ce put être des députés. Quelques-uns se sont levés, tour à
tour, et ont dit quelques mots; l'un d'eux a parlé assez longtemps (cinq
bonnes minutes), il a même fait quelques gestes. Ce devait être le
Jaurès de l'assemblée. Sur quoi je suis parti. J'allais oublier de vous
dire qu'autour de la salle il y a des tribunes pour le public: c'est un
vague balcon en bois, pas très solide, avec quelques bancs occupés par
des spectateurs clairsemés. Dans la tribune diplomatique, où j'étais
placé, il y avait des chaises.
Sur les cinquante ou soixante députés présents, la moitié, environ,
portait le costume chinois; l'autre moitié était, habillée à
l'européenne, et certains vestons, remarquables par leur élégance,
symbolisaient, pour moi, l'influence des idées européennes dans ce
milieu énigmatique.
Ici, pas une tresse,--le mot d'ordre est: Bas les nattes!