LE COUP D'ÉTAT DU 23 JANVIER

_Sur le coup de théâtre décisif du 23 janvier, sur la tragédie byzantine

qui, en un quart d'heure, changea le gouvernement de l'empire, notre

collaborateur a voulu laisser la parole au Turc intelligent et lettré

qui fut toujours pour nous à Constantinople un précieux correspondant,

très-renseigné sur le monde politique ottoman, jeune-turc ou vieux-turc,

et que Georges Rémond tient, en conséquence, pour le plus apte à

apprécier les causes des derniers événements et à juger les individus à

leur exacte valeur._

Constantinople, le 25 janvier 1913.

La Turquie est décidément le pays des grosses surprises, des imprévus

sensationnels. Bien malins sont les étrangers qui prétendent la

connaître quand les gens qui y sont nés et y ont vécu se laissent

eux-mêmes surprendre par les événements. Il y a six mois, au moment où

le cabinet Saïd pacha, appuyé sur le Comité Union et Progrès, qui venait

de faire aboutir triomphalement les élections en étouffant ses

adversaires, semblait inébranlable, il fut renversé en quelques jours;

la dissolution de la Chambre, la dispersion des clubs unionistes,

semblèrent marquer la fin du tout-puissant Comité. Après la chute

politique du parti vinrent les chutes personnelles de ses chefs les plus

influents, dont les uns prirent la fuite et les autres furent

emprisonnés, après avoir été traqués et poursuivis dans les rues. Il

semblait bien que l'Union et Progrès ne se relèverait jamais de ce coup

et Kiamil pacha, l'adversaire déclaré du Comité, paraissait devoir

garder longtemps le pouvoir, lorsque, patatras!... en moins d'un quart

d'heure, presque sans aucun concours militaire, le souffle puissant

d'Enver bey renversa comme un château de cartes le grand cabinet, qui

était remplacé instantanément par un ministère composé des partisans les

plus marquants de l'Union. La Turquie, qui semblait résignée à tout

sacrifier pour faire la paix, relève la tête belliqueusement et

revendique le droit de continuer de vivre en Europe.

Le coup d'État du 23 janvier, qui aura peut-être des conséquences

incalculables, non seulement sur les destinées de la Turquie, mais aussi

sur celles de l'Europe entière, s'est accompli avec une simplicité et

une rapidité inouïes. Je n'y ai pas assisté, mais j'ai interrogé de

nombreux témoins de l'événement; j'ai causé avec Enver bey lui-même et

je puis vous fournir un récit qui se rapproche beaucoup de la vérité

historique, toujours impossible à atteindre. Mais je vais d'abord

remonter plus haut pour vous exposer l'état d'esprit de la population au

moment où ce violent changement s'est produit.

Après l'abattement qui s'était manifesté dans le peuple turc au

lendemain des revers foudroyants éprouvés par les armées ottomanes au

début de la guerre, les esprits avaient commencé de se remonter à la

nouvelle du succès remporté à Tchataldja et de la résistance héroïque

opposée à l'ennemi par les garnisons de Scutari et d'Andrinople. On

concevait l'espoir d'une revanche prochaine qui permettrait la

conclusion d'une paix honorable sinon exempte de tout sacrifice.

Cependant, après la bataille de Tchataldja, livrée les 17 et 18

novembre, le gouvernement arrêtait de lui-même les opérations militaires

et continuait à négocier l'armistice malgré le changement qui venait de

se produire à son avantage et, au bout de seize jours, cet armistice

était conclu à des conditions révoltantes: ravitaillement en vivres et

en munitions de l'armée bulgare assuré par les ports de la mer Noire et

le chemin de fer traversant la ligne des forts d'Andrinople, défense de

ravitailler la garnison de cette place dont le blocus par les troupes

bulgaro-serbes était maintenu. Lorsque ces détails furent connus, au

bout de quelques jours, on cria hautement à la trahison. Les délégués à

la conférence de la paix mirent dix jours à partir; les négociations de

Londres durèrent un temps infini et prirent une forme humiliante pour

l'amour-propre national et désastreuse pour les intérêts de la Turquie;

pendant ce temps, la garnison d'Andrinople continuait d'épuiser ses

ressources; on aurait dit que tout le monde, y compris le gouvernement

ottoman, attendait avec impatience la chute de cette forteresse, en

maudissant son commandant qui gênait le monde et empêchait la conclusion

de la paix par sa résistance acharnée. D'un autre côté, on recevait les

nouvelles du massacre systématique des musulmans en Macédoine, de la

fortification des positions bulgares autour d'Andrinople et devant

Tchataldja. Le récit de la bataille de Tchataldja, publié par M. A. de

Pennenrun, dans _L'Illustration_, et reproduit et commenté par tous les

journaux turcs, produisait une grande impression en faisant connaître à

la population des vérités que l'état-major ottoman ne semblait pas très

empressé de répandre et révélait l'occasion heureuse que l'on venait de

perdre. Le mécontentement augmentait ainsi de jour en jour, et le Comité

Union et Progrès profitait naturellement de cet état d'esprit.

Le gouvernement réprimait, d'ailleurs, avec la plus grande sévérité

toute manifestation du sentiment populaire en faveur de la guerre, toute

critique de ses actes ou de ses intentions. Les journaux de l'opposition

furent tous suspendus et on alla même jusqu'à fermer complètement leurs

imprimeries pour les empêcher de reparaître sous des noms différents.

C'est ainsi que, pendant ces derniers jours, le gouvernement se crut

absolument maître de la situation à l'intérieur; il éprouva cependant le

besoin de convoquer une sorte d'assemblée supérieure consultative,

composée de personnes choisies à sa convenance, afin d'obtenir d'elle

l'appui moral qui lui était tout de même nécessaire devant la nation

pour répondre affirmativement à la note collective des puissances

mettant la Turquie en demeure de tout céder aux alliés, y compris la

forteresse et le vilayet d'Andrinople.

Georges Rémond vous a fait part de ses impressions en ce qui concerne la

réunion de cette assemblée, au milieu de l'indifférence complète de la

population de Constantinople.

Cette indifférence n'était qu'apparente; en réalité, l'orage grondait

sourdement et le Comité Union et Progrès avait tout préparé pour faire

aboutir, dans le minimum de temps et avec le minimum de risques, un coup

d'État qui renverserait le gouvernement et remettrait le pouvoir en ses

mains.

Le jeudi 23 janvier, à 3 heures 1/2, alors que le cabinet était sur le

point de se réunir à la Sublime-Porte, sous la présidence de Kiamil

pacha, pour arrêter définitivement le texte de la réponse à remettre aux

ambassadeurs, le colonel Enver bey, à cheval, accompagné de deux

officiers subalternes avec des drapeaux à la main, suivi seulement de

quelques dizaines de personnes, descendit à une allure assez rapide,

mais avec calme, l'avenue qui aboutit à la Sublime-Porte en passant

devant le ministère des Travaux publics. A la hauteur de ce ministère,

deux groupes de manifestants sortant des rues voisines se joignent au

cortège; un peu plus bas, d'autres personnes débouchent de toutes les

voies latérales par petits groupes, et il y a, en un clin d'oeil,

plusieurs centaines de manifestants, sans armes, qui entourent la

Sublime-Porte. Tout cela se fait en moins de temps qu'il ne faut pour le

dire.

Les factionnaires postés à la grille ne songent pas à barrer le chemin à

Enver bey et à ses deux camarades, qui sont en uniforme; ceux-ci se

précipitent comme des bombes et, suivis par quelques autres personnes,

pénètrent à l'intérieur avant que l'on soit revenu de la surprise que

cause l'événement. Pendant qu'Enver se rend directement au cabinet du

grand vizir, des coups de feu éclatent derrière lui; cinq personnes

tombent presque en même temps; les portes sont fermées; une foule qu'on

peut évaluer maintenant à un millier de gens entoure la grille du palais

du gouvernement qui est cerné intérieurement par une compagnie

d'infanterie. Au dehors, le peuple crie: «Démission! A bas ceux qui

vendent le pays!»

Pendant ce temps, Enver bey arrache la démission du cabinet et reparaît

au bout de dix minutes sur le perron, où il prononce une courte

allocution pour engager la foule à se disperser, en lui annonçant que le

cabinet a démissionné; il montre le papier qu'il tient à la main; il dit

qu'il va si rendre immédiatement au palais impérial et file rapidement

en automobile, au milieu des acclamations générales. Tout cela a duré un

quart d'heure en tout. Après une heure, Enver bey revient accompagné du

premier secrétaire du palais, Fouad bey, du premier chambellan du

sultan, Halid Hourchid bey, qui apportent le firman de nomination de

Mahmoud Chefket pacha au grand vizirat. Tout est fini.

Toutes les précautions avaient été prises, d'ailleurs, pour assurer le

succès du coup d'État et pour maintenir l'ordre dans la ville. Un

nouveau chef de la police, désigné par Enver bey, prit en mains le

service d'ordre de la capitale pendant que le coup était exécuté. Les

fils télégraphiques et téléphoniques étaient coupés et _l'armée de

Tchataldja elle-même ne communiquait plus avec le gouvernement._

Voici maintenant les détails tragiques que j'ai pu recueillir sur le

drame qui s'est déroulé immédiatement après l'entrée d'Enver bey à la

Sublime-Porte.

Parmi ceux qui suivaient le colonel, se trouvait, en civil, le

lieutenant démissionnaire Moustafa Nédjib, originaire d'Oebrida, qui

était sous les ordres d'Enver en Macédoine, lors de la révolution de

1908, et qui était connu pour un homme d'une énergie extraordinaire. Un

des aides de camp du grand vizir, le capitaine Nafiz, l'un des auteurs

de la défection des troupes turques en Albanie lors du mouvement de

l'été dernier, en voyant arriver Moustafa Nédjib, se considéra comme

perdu; il saisit immédiatement son revolver; Moustafa Nédjib en fit

autant; les deux hommes tirèrent simultanément et tombèrent tous deux

foudroyés sur place. Comment s'est passé le reste? Personne ne saurait

le dire que les acteurs survivants de cette scène terrible et rapide; on

affirme cependant que les aides de camp du grand vizir et du ministre de

la Guerre étant accourus au bruit, d'autres coups de feu furent tirés de

part et d'autre; un officier de la suite d'Enver tomba encore; le

capitaine de cavalerie Tewfik Kibrizli bey, bien connu à Paris où il

était second attaché militaire, un charmant jeune homme, fut également

tué ainsi qu'un agent de police en bourgeois, de service au grand

vizirat. Le ministre de la Guerre, Nazim pacha, qui sortait en ce moment

du cabinet du grand vizir pour voir ce qui se passait, reçut une balle

qui l'étendit par terre, où il ne tarda pas à expirer. Telles sont les

victimes connues de ce drame qui ensanglanta le coup d'État.

Le généralissime Nazim pacha a eu une existence bien agitée, avec des

hauts et des bas dans sa destinée. Exilé par Abdul Hamid, il revient

triomphalement après la proclamation de la constitution et prend le

commandement du corps d'armée d'Andrinople, où il réalise de sérieuses

réformes; il se brouille ensuite avec le Comité et tombe en disgrâce. On

l'envoie, plus tard, à Bagdad comme gouverneur général et inspecteur

d'armée, bien moins pour le remettre en faveur que pour l'éloigner de

Constantinople, où il a des partisans, et le déconsidérer en lui

imposant une tâche difficile qui lui est étrangère. Enfin, la chute des

Jeunes-Turcs, en juillet dernier, amène Nazim au ministère de la Guerre

comme un arbitre tout-puissant de la situation; ses malheurs comme

général en chef lui avaient enlevé quelque peu de son prestige, mais il

est à espérer que cette fin tragique et inattendue désarmera ses

adversaires les plus acharnés et qu'on respectera sa mémoire.

Enver bey, que j'ai vu le lendemain de l'événement, m'a dit: «Je

regrette sincèrement d'avoir été obligé d'intervenir une seconde fois

pour renverser un gouvernement, mais il n'y avait plus moyen d'hésiter;

un retard de quelques heures et le pays allait être honteusement livré à

l'ennemi; jamais notre armée n'a été plus forte et je ne vois réellement

aucune raison qui nous oblige à capituler devant des exigences si

monstrueuses.»

Quelle sera la conséquence de cette nouvelle révolution? Sûrement la

guerre. Enver bey ne paraît nullement la redouter. Il aura le

commandement d'un corps d'armée à Tchataldja, le colonel Djémal y

commandera l'autre corps, et Fethi sera le commandant du corps d'armée

de Gallipoli. Le général Izzet pacha, chef de l'état-major général,

officier du plus grand mérite, prend le commandement en chef.

C'est dans ces conditions que les hostilités vont reprendre, à moins que

les alliés ne rabattent considérablement de leurs prétentions, et, cette

fois, on peut être sûr que la nation turque tout entière, dont l'élan

patriotique ne sera plus comprimé, combattra derrière ceux qui ont

confiance en ses destinées.

L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 · 第 8 / 32 题