JOYAUX

Quelle étrange impression je ressens lorsqu'il m'arrive de recevoir un

de ces catalogues de bijoux fabuleux,--qui font rêver les femmes en les

plongeant dans de grands silences de convoitises! Je suis sûr que vous

avez éprouvé le même malaise, la même mélancolie, le même

désenchantement que moi quand vous ouvriez, comme un ouvrage sans

substance et qu'on ne lit pas, le volume richement traité, qui contient

si peu de texte et dans lequel ne sont imprimées d'autres pensées que

celles de l'envie, de la coquetterie brûlante et de l'amer regret?

Voici les planches où sont représentés au naturel, en portrait, comme

des personnes, les diamants et les brillants, les perles et les pierres

de couleur. Images d'une infinie tristesse! La perfection, le soin voulu

avec lesquels on les a poussées en augmentent la froideur, l'inutile

opulence. On peut compter chaque perle, chaque pierre, les retourner de

l'oeil. Enfilées par ordre de taille, choisies avec angoisse,

rigoureusement mesurées, elles s'alignent, chapelets profanes, sur

lesquels n'a jamais glissé, venant du coeur aux lèvres et des lèvres aux

doigts, la plus fugitive prière. Ces colliers apparaissent véritablement

ce qu'ils sont, des chaînes, plus solides en dépit du mince fil qui les

constitue que si elles étaient faites d'anneaux de fer. Et plus lourdes,

mieux rivées que toutes, ces chaînes-là garrottent davantage les

volontaires captives qui en ont imprudemment contracté la trop grande

habitude. Les prisonnières du joyau ne sont délivrées que par la mort,

qui les dépouille en les remettant à nu comme à l'entrée des geôles de

la vie.

En effet, les bijoux que l'on voit étalés dans l'écrin des catalogues ne

parlent pas d'autre chose. Ils disent qu'en ayant appartenu à tant

d'épaules, à tant de bras, à tant de cols gracieux et dont la jeunesse

se targuait de ne pas périr, ils n'ont jamais été à personne, qu'ils ne

sont pas l'objet d'une possession exclusive et durable. Plus que tous

les autres biens ils ne sont que prêtés, loués pour quelques saisons, et

quand ils changent de corps ils sont dénués de souvenirs, ils perdent,

plus que n'importe quoi, la mémoire, apparente ou cachée, de leurs

anciennes et successives maîtresses. Ils ne dégagent pas le moindre

regret. Une écharpe, un mouchoir, le gant d'une défunte, étalent plus de

sentiment. Les bijoux ont la beauté du dédain et de l'ingratitude. Ce

sont les paons de la parure. Ils ne gardent rien, n'emportent rien, ne

transmettent rien des fièvres et des frissons qu'ils ont si souvent

provoqués. Confidents de la chair qu'ils amusent et flattent, égoïstes

et faux amis, ils glissent et passent sur les peaux, sans trouble et

sans émoi, comme si c'était toujours la même, et sans laisser plus de

trace que l'eau qui roule sur le dos des cygnes. Ils n'ont ni esprit, ni

coeur, ni âme. Ils ne sont que des cailloux, d'un ordre moins naturel et

plus relevé que ceux du chemin, des verroteries de civilisés que la

femme, longtemps après les petites pierres rondes du torrent et du

ruisseau, et les coquillages de la grève, et les dents du carnassier,

suspend à son cou et met à ses poignets pour se plaire, se compléter et

donner de soi une impression plus vivement ornementale. Les bijoux,

photographiés dans leur immobilité, dans leur sec et particulier repos,

témoignent d'une désolante indifférence, d'un manque total de tendresse.

A les contempler, si parfaitement détachés, il paraît incroyable que

l'on ait pu s'attacher à eux, qu'ils aient été capables de fournir de la

joie, du plaisir, un agrément rapide. On leur en veut de leur éternelle

et trop facile complaisance. Ils ne cèdent en effet jamais à la plus

digne, mais au plus offrant... Leur platitude est écoeurante. On est

certain de les avoir dès qu'on peut y mettre le prix. Aussi restent-ils,

malgré leur factice noblesse, entachés de vénalité. Ils sont payés trop

cher, de toutes les façons, même et surtout par la plupart de celles qui

les obtiennent pour rien, comptant pour rien ce qui est plus que tout.

Dans une espèce de prostitution du charme de leurs feux, de leurs

éclairs et de leur orient, ils vont, de femme en femme, sans même les

connaître, sans se soucier de ce qui leur est arrivé d'heureux ou de

contraire, sans savoir leurs noms, leur âge, leur histoire, leur sourire

ou leurs pleurs, étrangers de leur personne, moins familiers de l'être

vivant, de l'animal humain qu'ils ont destin de harnacher que ne l'est

du boeuf le joug de bois plaintif, et de l'âne la bride racornie, et du

cheval le collier gluant et chaud. Les ardeurs mouvementées du sang, la

contraction fine et douce du muscle, et tous les frissonnements de

l'épiderme féminin soulèvent bien les joyaux, comme un flot qui porte

une barque... Mais, tandis que la barque au moins garde à ses flancs

amoureux et battus le ruissellement des baisers qu'y posent à tout

instant la lèvre et la langue de l'onde, les bijoux, muets, sans

réponse, et les colliers pesants, stupides, repoussant le contact et

chassant la caresse, ont l'air de se rétracter, et de se figer exprès

dans une hostile inertie. Ils renvoient la chaleur au lieu de la capter

et ils sont là, posés sur le satin blanc des poitrines, sur le velours

palpitant des épaules, tels que des emblèmes orgueilleux et glacés

donnant l'idée d'être les plaques, les cordons, les croix et les

chamarres d'un Ordre spécial et recherché qui serait celui du vain Éclat

et de l'Insensibilité.

Ils suent le grand ennui des soirées, du bal, du monde, des loges

d'opéra, des interminables séances lumineuses qu'est la vie d'actif

épuisement d'une femme à la mode, et jamais ils ne peuvent conquérir un

aspect simple et détendu. Cela leur est interdit. Ils n'ont pas le droit

de quitter leur morgue et leur emphase de joyaux, de princières parures,

leur caractère de magnificence royale, leur tyrannie asiatique. Ah!

qu'il doit être dur certains jours, à une de ces Cléopâtre ou de ces

Jézabel marbrées de soucis, saccagées de passions, dévastées d'espérance

et ne pouvant plus agrafer les années qui leur échappent de toutes

parts, qu'il doit leur être dur, certains soirs, de planter sur leur

tête droite et si lasse, ou dans leurs cheveux cent fois déteints, le

diadème de Nessus aux mille feux, les aigrettes persanes, la flèche

crevant l'abcès nacré d'une perle ou le croissant de Diane, qui

tremblera sur son invisible tige! Et les bijoux, rayonnants et

impersonnels, allumant leurs mêmes flammes sur ces bûchers humains,

poursuivent leur carrière de parure et d'ostentation. Quand je vois au

front d'une duchesse un de ces féeriques bandeaux qui forcent les yeux

éblouis à se détourner comme s'ils s'inclinaient, je ne peux empêcher ma

pensée, plus prompte que tout, de sauter dessus. Elle prend cette

couronne, la retire avec brusquerie de la savante coiffure, la jette sur

une table et m'en retrace aussitôt la longue et inconcevable histoire.

En une minute, les pierres sont enlevées, arrachées comme des dents que

l'instrument précis et rude ferait sauter de l'alvéole d'argent, de la

gencive d'or, et chacun de ces brillants dispersés, chacune de ces

perles libres, s'en va, par son chemin, se replacer dans la paume des

marchands, d'où elle est partie dans le monde, au creux de laquelle,

avant de parvenir jusqu'aux doigts artistes des grands joailliers, elle

a d'abord été choisie par la pince, quand elle se trouvait retenue au

sillon d'un pli de chair dans cette première main à la fois grasse et

crochue. Je m'imagine ensuite les cafés puants où ces grains inféconds,

qui représentent tant de pain, ont été apportés dans les sacs de cuir,

montrés avec précaution, de tout près, en dépliant le papier qui les

contenait ainsi qu'une poudre merveilleuse, et pesés, examinés à la

loupe, échangés, montés et démontés sans cesse, allant partout, servant

tour à tour à un bracelet, à un collier, passant d'une bague à une

boucle d'oreilles, d'une broche de corsage au fermoir d'un réticule...

accomplissant ainsi d'innombrables voyages, connaissant les hauts et les

bas de maintes destinées, et vendus souvent en cachette, et donnés, et

volés aussi, et inspirant le crime, et le faisant commettre, et recélé,

enfouis dans la terre, jetés dans le fleuve, à l'égout... pour

disparaître... car, en dépit de leur magnifique apparence de sécurité,

les joyaux, comme le reste, ont au bout du compte une fin. Quand ils ont

été pendant beaucoup d'années, de mortes en mortes, et qu'ils sont

fatigués de briller, qu'ils n'en peuvent plus de parer une chair si vite

flétrie, il faut bien eux aussi qu'ils renoncent et meurent... Où et

comment? Ils n'en savent rien là-dessus, pas plus que l'homme et que la

femme. D'ailleurs je suis mal renseigné moi-même sur leur durée

possible. Quelle est la limite dernière et naturelle de leur existence?

Combien vit une perle? Jusqu'à quel point un diamant peut-il être

centenaire? Un rubis a-t-il sa pourpre éternellement chevillée au corps?

Le saphir et la turquoise possèdent-ils un magique bleu qui ne passera

qu'avec le ciel? Et la verte émeraude a-t-elle partie liée avec la verte

mer dont elle est une goutte? Peu importe. Naufrage, incendie,

tremblement de terre, cyclone, éruption, anéantissement fatal, les

joyaux meurent et mourront, feront aussi leurs miettes. Rien n'échappe à

la poussière. Le Régent diamant périra comme a péri l'autre dont il a

pris le nom. Où sont les bijoux d'Isabeau de Bavière, et de Marie

Stuart, et de Gabrielle? Et ceux de Marie-Antoinette et de la Dubarry?

Et ceux...? On n'en finirait jamais! Où seront, dans seulement trois

cents années, ceux de toutes les Madame X... dont la vente a été

faite... au comptant...

Henri Lavedan.

(Reproduction et traduction réservées.)

L'Illustration, No. 3649, 1 Février 1913 · 第 4 / 32 题