Ah! sans doute.
Tout en conversant ainsi, ces deux amans cheminoient vers le hameau.
Mais, quel moment pour Zerbin. Des gens armés se jetterent sur
Zerbine..... Cependant instruits de leur méprise, & touchés de la
naïveté de ses réponses, ils passerent outre, sans perdre de tems.
Arrivés au village, on accourut en foule du plus loin qu'on les
apperçut. La nouvelle circula en un moment. On assiégea la cabane de
la mere de Zerbine. Les bergeres sur-tout ne pouvoient se lasser
d'examiner d'un oeil avide, toutes les différentes pieces
d'habillemens de la pastourelle, qui se mit à son aise, le plutôt
qu'elle put, en se couvrant de l'un de ses habits ordinaires. La
ceinture de pierreries, le collier de perles à plusieurs rangs, les
cercles d'or, les pendans d'oreilles, les boucles, les agraffes, la
couronne sur-tout, tous ces différens ornemens royaux passerent
tour-à-tour de main en main. On en essaya quelques-uns.
Malheureusement il faisoit trop nuit. Les plus coquettes brûloient
d'impatience d'aller se regarder sur le plus prochain ruisseau. Cette
ivresse dura plusieurs jours. Les vieillards de la contrée se
perdoient en conjectures, & se faisoient écouter des jeunes avec
l'attention la plus suivie. Quelques-uns d'entr'eux, en maniant le
sceptre, se dirent: il est bien lourd. Ce sceptre pese plus que nos
houlettes.
Zerbine ne fut pas long-tems sans entendre parler de la reine. Un jour
on la vit venir accompagnée d'une suite nombreuse; mais elle voulut
entrer seule dans le hameau. On la conduisit chez la mere de Zerbine.
Là, elle raconta comme elle avoit eu le bonheur de ne point être
reconnue sous son travestissement, comment elle pénétra jusque chez un
souverain allié à sa maison. Comment elle l'intéressa & en obtint un
secours pour remonter sur le trône, & punir l'usurpateur. Cette reine
courageuse ne s'étoit annoncée dans le village que par sa suite. Car
pour elle, elle parut devant Zerbine avec les habits de cette bergere.
Zerbin qui étoit présent, lui dit: grande reine, vous venez sans doute
reprendre vos riches vêtemens. On vous les a réservés intacts; mais
vous ne les aurez, ajouta vivement Zerbine, qu'en m'apportant ma
guirlande.--Tu parois bien attachée à cette guirlande.--Autant que
vous à votre couronne.--Puisque cela est ainsi, garde mes habits; car
dans mes courses, je n'ai pas conservé ta guirlande.--Zerbin, oh non!
reine trop généreuse. Remportez tous ces trésors. Si jusqu'à présent
nous avons échappés à l'envie, nous le devons à notre indigence.--Mais
du moins, demandez-moi quelque grace: tout ce que vous désirerez, vous
sera accordé.--Écartez à jamais la guerre de notre hameau paisible:
nous serons toujours assez heureux. Et pour conserver la mémoire d'un
événement qui nous sera toujours cher, puisque l'issue vous a été
favorable; qu'on éleve près de la fontaine, où vous avez rencontré
Zerbine, un monument durable, sur lequel on lise ces mots:
ICI
UNE REINE
FUT TROP HEUREUSE
DE DEVENIR
BERGERE.
La reine se prêta au desir du berger, & tous les ans, tant qu'elle a
vécu, ne manqua pas de venir en pélerinage à la fontaine, & d'y
célébrer une fête champêtre, sous les habits de bergere.