_PAR LE BERGER SYLVAIN._
Pendant les fêtes consacrées aux déguisemens, un bon roi, jeune
encore, se fit berger. Un chapeau de paille sur la tête, une houlette
à la main, le visage couvert d'un masque, il sortit précipitamment de
son palais, débarrassé de toute sa suite, & ne gardant pour
l'accompagner, qu'un de ses plus fideles sujets, devenu son intime
ami. Dans cet équipage, il prit le chemin des champs & alla se fixer
dans le fond de l'une de ses provinces les plus agréables. Il se mêla
aussitôt parmi les pasteurs du lieu. Une bergerie venoit de perdre son
possesseur; il en fit l'acquisition, pour se livrer tout entier aux
douces occupations & aux plaisirs purs des bergers. Il sembloit qu'il
fût né pour cette condition paisible. Son nouvel état lui plût tant,
qu'il oublia bientôt les honneurs de la royauté, & ne s'apperçut point
que les fêtes consacrées aux déguisemens étoient passées.
Cependant l'inquiétude regnoit à la cour du prince. On vit même des
courtisans pleurer. On chercha le roi partout où il n'étoit pas. Il
n'y eut que ceux qui l'approchoient de plus près & qui soupçonnoient
ses goûts, qui s'aviserent de parcourir les provinces & de se
disperser dans les campagnes. Ils le trouverent enfin à la tête d'un
troupeau, caressant son chien & chantant un air gai.
Prince! que faites-vous!..... Reprenez votre sceptre & remontez sur le
trône. Vos sujets vous attendent; & la princesse que le dernier traité
de paix vous destine pour compagne, arrive. Venez!...
Mes amis! c'en est fait! vous venez un peu trop tard. La houlette me
semble moins lourde que le sceptre. Mon chapeau de fleurs pese moins
sur ma tête, qu'une couronne. Et je suis plus à mon aise sur ce siege
de gazon, que sur un trône d'or. Mes sujets ne peuvent jamais m'être
plus fideles que mes moutons, & que le gardien de mon troupeau. Et je
doute que la princesse que le dernier traité de paix me destinoit, me
plaise davantage que la pastourelle que mon coeur vient de se choisir.
Quand on a été roi & berger, & quand on a le choix entre l'un ou
l'autre, on reste berger.