LEÇON XCI.

_L'INCRÉDULE CONVERTI._

Les livres de plusieurs philosophes m'avoient rendu incrédule, au

point de nier toute divinité, & une vie à venir. Mais, en méditant sur

l'état actuel de la société, je retournai bien vîte à la croyance de

mes ancêtres & de ma nourrice. En voyant le quart des hommes servi par

les trois autres quarts, j'eus besoin, pour ne pas me laisser aller à

l'indignation & au désespoir, j'eus besoin de croire qu'apparemment un

Dieu avoit décidé, de sa certaine science & pleine puissance, qu'il y

auroit un monde où les trois quarts du genre humain serviroient

l'autre quart; & que, par la suite, il y auroit un autre monde où le

grand nombre de ceux qui servoient, seroit servi, à son tour, par le

petit nombre. Si j'ai mal conjecturé, si ce n'est pas là tout-à-fait

le plan de conduite de la divinité, je ne sais plus où j'en suis. Le

chaos qui, dit-on, précéda la création, n'étoit rien, sans doute, en

comparaison de celui qui regne sur la surface de ce monde créé: &

l'enfer, dont on me menaçoit après ma mort, ne peut pas être pire que

la vie qu'on mene dans une société dont les individus sont tous libres

& égaux, & où cependant les trois quarts sont esclaves, & le reste est

maître.

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 98 / 170 题