_L'INCRÉDULE CONVERTI._
Les livres de plusieurs philosophes m'avoient rendu incrédule, au
point de nier toute divinité, & une vie à venir. Mais, en méditant sur
l'état actuel de la société, je retournai bien vîte à la croyance de
mes ancêtres & de ma nourrice. En voyant le quart des hommes servi par
les trois autres quarts, j'eus besoin, pour ne pas me laisser aller à
l'indignation & au désespoir, j'eus besoin de croire qu'apparemment un
Dieu avoit décidé, de sa certaine science & pleine puissance, qu'il y
auroit un monde où les trois quarts du genre humain serviroient
l'autre quart; & que, par la suite, il y auroit un autre monde où le
grand nombre de ceux qui servoient, seroit servi, à son tour, par le
petit nombre. Si j'ai mal conjecturé, si ce n'est pas là tout-à-fait
le plan de conduite de la divinité, je ne sais plus où j'en suis. Le
chaos qui, dit-on, précéda la création, n'étoit rien, sans doute, en
comparaison de celui qui regne sur la surface de ce monde créé: &
l'enfer, dont on me menaçoit après ma mort, ne peut pas être pire que
la vie qu'on mene dans une société dont les individus sont tous libres
& égaux, & où cependant les trois quarts sont esclaves, & le reste est
maître.