_ÉCHANTILLON DU JEU DES CONTRE-VÉRITÉS._
En ce tems-là; du tems que le peuple n'élisoit plus les rois, &
n'opinoit plus que par forme dans les assemblées de la république,
tout alloit bien. Les moeurs privées étoient le garant de la félicité
publique. On vivoit en paix avec ses voisins & avec soi-même. Le
commerce en dehors n'étoit qu'un échange de bienfaits. Le luxe en
dedans nourrissoit les arts, & devenoit un lien de plus entre les
riches & les pauvres. En ces tems-là; s'il y avoit des pauvres qui
souffroient sans murmurer, il y avoit aussi des riches qui donnoient
sans qu'on leur demandât. En ces tems-là; quoique chaque porte eût sa
serrure, la bonne foi étoit si grande, que les maisons restoient
ouvertes, même la nuit, & dans l'absence du maître. En ce tems; s'il y
avoit beaucoup de célibataires, il y avoit aussi beaucoup de ménages
heureux. En ce tems-là; on parloit beaucoup de la liberté, sans doute
que ce mot n'étoit pas seulement sur les levres. En ce tems; tous les
hommes étoient freres; car ils aimoient à vivre ensemble, entassés les
uns sur les autres, dans l'étroite enceinte des murailles de leurs
cités. Dans ce tems, il falloit que tout le monde fût heureux, car
tout le monde étoit jaloux d'en avoir l'air.
Hélas! dans ce tems-là aussi, on aimoit beaucoup à s'amuser au _jeu
des contre-vérités_; & cette page en pourroit bien être un
échantillon.