_LES DEUX CÔTÉS DE LA MÉDAILLE._
Un jeune étranger visitoit ma patrie, & s'extasioit à chaque pas qu'il
y faisoit. Le beau pays! Heureux ceux qui y sont nés, & qui pourront y
mourir! Heureux sur-tout les habitans des grandes villes. Tous les
jours, ce sont des fêtes, des divertissemens nouveaux. On n'a que
l'embarras du choix. Des spectacles brillans y font passer des heures
entieres comme des minutes. Veut-on des occupations plus graves, plus
essentielles? Des académies de tous les genres vous ouvrent leurs
portes. Ici, on polit la langue; là, on exerce la raison. Plus loin,
on vole la nature dans ses secrets les plus cachés. Les riches & les
grands n'ont pas de palais assez vastes pour contenir tous les
chef-d'oeuvres des artistes. Heureuse nation! Que tu as bien raison
d'être idolâtre de tes maîtres! Tu leur dois toutes tes jouissances; &
ils te laissent à peine appercevoir la différence des tems de guerre
ou de paix.
J'entendis cet éloge avec un sang-froid qui piqua la curiosité du
jeune étranger; il m'accusa d'ingratitude, & de ne point sentir tout
mon bonheur. Je lui répondis: Jeune étranger, je pourrois te faire un
portrait de ma patrie, tout différent & tout aussi fidele. Tu n'as vu
que le côté d'or de la médaille, le reste est de fer. Nous achetons
cher les belles choses qui t'extasient. Nous avons des spectacles en
tout tems; mais nous n'avons pas toujours du pain: nous avons des
académies savantes; mais nous n'avons pas encore des tribunaux
intégres: on nous fait chanter de jolis airs; mais nous n'avons pas
encore de bonnes loix: le prince donne des fêtes, & c'est tout le
peuple qui les paye. Nous sommes des esclaves couronnés de fleurs;
mais il y a long-tems qu'on nous a enlevé le bonnet de la liberté.