LEÇON XXIII.

_VERSAILLES ET BICÊTRE._

En ce tems-là: c'étoit la fête d'un prince; il avoit daigné ouvrir au

peuple les portes de son palais; & les plébéiens s'y précipitoient en

foule. Ils n'avoient pas assez d'yeux, ils ne les avoient pas assez

grands, pour voir & admirer la magnificence & la richesse des

ameublemens. Ils osoient à peine poser le pied sur les tapis précieux;

& ils se gardoient bien d'approcher trop près des glaces, dans la

crainte de les ternir par leur haleine. Un homme, au milieu de la

foule, étudioit en silence les passions diverses du coeur humain.

L'admiration stupide de tous ces individus l'indigna à la longue; il

ne put s'empêcher de leur dire, en haussant les épaules:

Eh! mes amis! ne vous extasiez pas tant sur le sort du maître de ce

palais. Rien ici n'est à lui. Il n'est heureux que de vos bienfaits;

il ne vit que d'emprunts. Qui est-ce qui lui a coulé ces glaces

superbes? Ce sont des manufacturiers pris d'entre vous. Qui est-ce qui

lui a sculpté ces lambris; qui est-ce qui les a revêtus d'or? Ce sont

des artistes pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a dressé ce lit

voluptueux? Ce sont des ouvrieres habiles d'entre vous. Qui est-ce qui

a tiré de la carriere les matériaux qui composent ce temple du luxe;

qui est-ce qui les a taillés & posés à leur place? Ce sont des gens

robustes d'entre vous. Si chacun de vous emportoit d'ici son ouvrage,

le maître de céans se trouveroit plus pauvre & plus embarrassé que

chacun de vous. Il vous donne du pain pour toute cette besogne. Mais

pourquoi en mange-t-il plus que vous, & de meilleur que le vôtre; &

pourquoi ne le gagne-t-il pas comme vous à la sueur de son front? Il

est votre égal, & il croit vous faire une grace, & s'acquitter, en

vous admettant dans ce palais bâti par vous..... Voilà, mes amis, ce

qui devroit vous ébahir.....

Apologues modernes, à l'usage du Dauphin premières leçons du fils ainé d'un roi · 第 29 / 170 题