_VERSAILLES ET BICÊTRE._
En ce tems-là: c'étoit la fête d'un prince; il avoit daigné ouvrir au
peuple les portes de son palais; & les plébéiens s'y précipitoient en
foule. Ils n'avoient pas assez d'yeux, ils ne les avoient pas assez
grands, pour voir & admirer la magnificence & la richesse des
ameublemens. Ils osoient à peine poser le pied sur les tapis précieux;
& ils se gardoient bien d'approcher trop près des glaces, dans la
crainte de les ternir par leur haleine. Un homme, au milieu de la
foule, étudioit en silence les passions diverses du coeur humain.
L'admiration stupide de tous ces individus l'indigna à la longue; il
ne put s'empêcher de leur dire, en haussant les épaules:
Eh! mes amis! ne vous extasiez pas tant sur le sort du maître de ce
palais. Rien ici n'est à lui. Il n'est heureux que de vos bienfaits;
il ne vit que d'emprunts. Qui est-ce qui lui a coulé ces glaces
superbes? Ce sont des manufacturiers pris d'entre vous. Qui est-ce qui
lui a sculpté ces lambris; qui est-ce qui les a revêtus d'or? Ce sont
des artistes pris d'entre vous. Qui est-ce qui lui a dressé ce lit
voluptueux? Ce sont des ouvrieres habiles d'entre vous. Qui est-ce qui
a tiré de la carriere les matériaux qui composent ce temple du luxe;
qui est-ce qui les a taillés & posés à leur place? Ce sont des gens
robustes d'entre vous. Si chacun de vous emportoit d'ici son ouvrage,
le maître de céans se trouveroit plus pauvre & plus embarrassé que
chacun de vous. Il vous donne du pain pour toute cette besogne. Mais
pourquoi en mange-t-il plus que vous, & de meilleur que le vôtre; &
pourquoi ne le gagne-t-il pas comme vous à la sueur de son front? Il
est votre égal, & il croit vous faire une grace, & s'acquitter, en
vous admettant dans ce palais bâti par vous..... Voilà, mes amis, ce
qui devroit vous ébahir.....