_LE LEVER DU ROI._
En ce tems-là: un sage, sous les dehors d'un courtisan, fut admis au
lever d'un roi. Quand son tour d'amuser sa majesté fut arrivé, il lui
dit: Il étoit une fois un roi qui, à son avénement au trône, fit
enlever de l'intérieur de son palais toutes les horloges & autres
instrumens propres à marquer le tems. Il partagea sa besogne de roi en
vingt-quatre parties égales; vingt-quatre ministres choisis & éprouvés
venoient tour-à-tour lui annoncer l'heure de la journée, en lui
proposant un nouveau travail.
Ce souverain ne dormoit donc pas, dit au conteur sa majesté écoutante?
Non, prince! ce roi ne dormoit point. Il pensoit que, pour être bon
roi, il falloit avoir la faculté de ne point dormir.
Mais cela est impossible, reprit sa majesté écoutante. Je n'aurois
point accepté la couronne à ce prix. Regner, pour ne point dormir!...
Aussi, répliqua le faux courtisan, ce n'est qu'un conte à dormir
debout que je fais à sa majesté.