_L'ÉPREUVE._
En ce tems-là; il étoit un roi orgueilleux qui se croyoit pétri d'un
autre limon que ceux qui vouloient bien lui obéir. Le sénat, placé
entre lui & le peuple pour servir de médiateur, s'assembla, & convint
de lui faire une remontrance à ce sujet. La reine étoit enceinte, &
prête d'accoucher. Un vieux magistrat se leva du milieu de
l'assemblée, & proposa l'expédient suivant, pour corriger le prince.
Au moment de la naissance de l'enfant royal, on présentera au pere
trois enfans nés à la même heure, & on lui laissera le soin de choisir
quel est le sien. On lui dira en même-tems que, puisque les rois &
leurs successeurs naissent pour le trône, pétris d'un autre limon que
le reste de leurs sujets, il n'aura point de peine à distinguer
l'enfant royal qui lui appartient. Le roi furieux, mais fort
embarrassé, hésita long-tems, & choisit enfin pour son fils le fils du
concierge du château. Alors le chef du sénat lui dit: Si l'oeil du
pere balance, & même se trompe sur le choix de son propre enfant,
avouez, prince, que le fils du pâtre naît l'égal du fils du roi;
qu'un homme ne peut se dire roi-né; qu'il ne sort pas du ventre de sa
mere, tout coëffé d'une couronne; que c'est le peuple qui la confie à
qui bon lui semble; en un mot, qu'un souverain n'est que _primus inter
pares_.