_PROMÉTHÉE._
Jusqu'à présent les mythologues ont mal raconté l'histoire allégorique
de Prométhée. Voici le fait: Cet ingénieux artiste de l'antiquité
ayant pétri de l'argile dans de l'eau, en composa plusieurs figures
d'hommes qu'il anima avec le feu élémentaire. Il se complaisoit dans
son ouvrage, comme un pere dans ses enfans. Tout alla d'abord assez
bien. Mais un jour, en rentrant dans son attelier, quel spectacle
s'offre aux yeux de Prométhée. Ces hommes à qui il avoit donné une
même existence, & qu'il avoit formé du même limon, se prirent de
querelle entr'eux pendant son absence: en sorte qu'ils s'étoient
battus & mutilés les uns les autres. Ils avoient fait pis encore.
Quelques-uns profitant du désordre général, soit par ruse, soit par
force ou autrement, s'étoient soumis leurs semblables au point que
ceux-ci, prosternés à leurs pieds, osoient à peine lever les yeux, &
leur obéissoient au premier geste. Que vois-je! dit Prométhée en
fureur. J'avois cru faire des hommes, & non des esclaves & des
maîtres. Maudite engeance! Je vous avois créés tous égaux. Avec le
souffle de la vie, je vous avois animé aussi de l'esprit de la
liberté! Vous avez donc laissé éteindre ce flambeau. Allez! Je vous
renie pour mes enfans. Je vous abandonne à votre mauvaise destinée, &
me répens de mon ouvrage.
Prométhée les quitta en effet, & se retira sur le Mont-Caucase. Mais
son coeur emporta avec lui le trait qui l'avoit déchiré. Le remords
d'avoir donné naissance à des esclaves, en créant les hommes, le
consuma lentement & lui fit souffrir une douleur pareille à celle que
souffriroit un malheureux dont les entrailles renaîtroient, lascérées
sous la dent d'un vautour.