IV

Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son

emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les

premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible,

mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de

manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du

défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de

malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du

prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un

moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait,

la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout

ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du

staroste.

La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la

tête et garda le silence.

«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il

avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»

Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa

de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient

toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de

pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et

profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son

mari, elle fondit en larmes.

«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi

l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.

Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en

faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses

larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui

remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce

sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas

vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage

aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et

qu'il était coupable envers lui-même.

«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le

jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande

pardon.

Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle

saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.

«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de

conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et

qui représentait la tête de Laocoon.

--Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la

parole que je viens de te donner!»

Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se

fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant

celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à

autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui

renouvelait sa promesse.

«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.

--Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler,

lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»

Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé;

les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier

aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que

durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses

biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait

régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à

lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine

quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se

posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait.

Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu

pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un

vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il

entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union

avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les

jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant

leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la

conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant

d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute

de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se

sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit

tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois

elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un

jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.

«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile

qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?

--Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.

--Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est

pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et

à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce

qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout

pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai

vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je

pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile»

de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous

deux nous aurions senti.»

Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de

l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher,

en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-soeur. Sonia semblait

effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se

rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On

aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux

individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.

Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait

toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on

acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et

sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été

réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux

prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent

manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens

fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et

spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses

divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois

de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres

d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des

Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers

avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de

naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y

faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la

vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu

des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de

soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.

V

Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait

trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle

avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître

dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte.

Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et

arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et

qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de

rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour

de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant

du prince André avec sa belle-soeur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais

avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective.

Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien

rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se

ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du

passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de

son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la

campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était

ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle

aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais,

absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa

participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne

pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde.

Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement

comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son

instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se

calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle

l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë.

N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère

exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour

jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les

gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes

filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à

cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari

après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement

renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande.

Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre

devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages

physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui

aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout

entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle

sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait

attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme

le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du

plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience,

car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps,

qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa

toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait

entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt

exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et

élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de

vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes

ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société,

elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de

ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de

chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les

langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait

beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de

s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse

de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient

devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils

disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme.

C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait

déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son

existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très

surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il

s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence

interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une

autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au

cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses

fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et

ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande

importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre

avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa

personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de

son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans

la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait

ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses

désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations

journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la

volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres

paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher,

et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui

prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.

C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible

et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de

nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui

ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant

démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la

doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre

nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré

l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut

absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois

que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se

querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps

après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis

qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage

qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept

ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal

qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme,

et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa

pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.

La guerre et la paix, Tome III · 第 123 / 127 题