La pluie avait cessé et le brouillard tombait goutte à goutte des
branches alourdies. Denissow, l'essaoul et Pétia suivaient en silence
le paysan au bonnet blanc, qui marchait légèrement et sans bruit, les
pieds dans ses chaussures de tille, sans s'inquiéter des feuilles et des
racines qui lui barraient le chemin. Arrivé au bord du talus, le guide
s'arrêta, regarda autour de lui et se dirigea vers un mince rideau
d'arbres; s'y plaçant sous un grand chêne, qui n'avait pas encore perdu
son feuillage, il appela à lui ses compagnons, d'un signe mystérieux.
Denissow et Pétia le rejoignirent et aperçurent de là les Français. À
gauche, derrière le bois, s'étendait un champ; à droite, par-dessus un
ravin aux bords escarpés, on apercevait un petit village et une maison
de propriétaire avec son toit défoncé; dans ce village, dans cette
maison, autour des puits, de l'étang, le long de la route qui menait au
pont, on entrevoyait, à travers les vapeurs du brouillard, les masses
mouvantes d'une foule d'hommes; on entendait distinctement les cris en
langue étrangère qu'ils poussaient pour activer les pas des chevaux à la
montée, et les appels qu'ils se jetaient entre eux.
«Amenez le prisonnier,» dit tout bas Denissow, sans quitter des yeux
l'ennemi.
Le cosaque descendit de cheval, enleva le petit tambour et le conduisit
à son chef, qui lui demanda quelles étaient les troupes qu'ils avaient
devant eux. Le gamin, les mains raidies par le froid et enfoncées dans
ses poches, leva sur Denissow ses yeux effrayés, et s'embrouilla si bel
et si bien, que, quoiqu'il fût prêt à dire ce qu'il savait, il se borna
à répondre affirmativement à toutes les questions. Denissow se tourna
vers le cosaque, auquel il fit part de ses suppositions.
«Que Dologhow vienne ou ne vienne pas, il faut attaquer, lui dit-il.
--L'endroit est bien choisi, répondit l'essaoul.
--Nous enverrons l'infanterie par le bas, du côté des marais; elle se
glissera jusqu'aux jardins; vous arriverez de l'autre côté avec mes
hussards, et alors, à un signal donné...
--On ne peut pas traverser le ravin, dit l'essaoul, il y a là une
fondrière, et les chevaux s'embourberont, il faut prendre plus à
gauche.»
Pendant qu'ils se concertaient ainsi à mi-voix, on entendit tout à coup
éclater le coup sec d'une arme à feu, et une légère fumée blanche
s'éleva dans l'air, suivie des cris d'une centaine de voix françaises.
Denissow et l'essaoul firent involontairement un pas en arrière, en
pensant qu'ils servaient de point de mire; mais les coups de fusil et
les cris ne s'adressaient pas à eux; quelque chose de rouge traversait
le marais en courant.
«N'est-ce pas notre Tikhone qu'on a signalé? dit l'essaoul.
--Eh! sans doute c'est lui.... Oh! le misérable! s'écria Denissow.
--Il leur échappera,» répondit le cosaque.
L'homme qu'ils appelaient Tikhone se trouvait alors au bord de la
rivière; il s'y précipita la tête en avant avec une telle violence, que
l'eau en rejaillit de tous côtés, et, y disparaissant pour une seconde,
il en sortit tout ruisselant sur la rive opposée, et reprit sa course;
les Français qui le poursuivaient s'arrêtèrent.
«Il est adroit, il n'y a pas à dire, s'écria le cosaque.
--Oh! l'animal! reprit Denissow de mauvaise humeur. Qu'a-t-il donc fait
jusqu'à présent?
--Qui est-ce? demanda Pétia.
--C'est notre plastoune[34], je l'avais envoyé prendre langue.
--Ah oui! dit Pétia avec conviction,» quoiqu'il n'eût pas compris.
Ce Tikhone Stcherbatow, l'un des hommes les plus utiles de leur
détachement, était un paysan du village de Pokrovski. Lorsque Denissow y
arriva au commencement de ses opérations, et qu'il eut fait venir le
staroste pour le questionner, comme il en avait l'habitude, sur les
mouvements des Français, celui-ci répondit à l'exemple de ses collègues,
qu'il n'en savait pas le premier mot. Denissow, lui expliquant alors que
son but était d'attaquer les Français et de savoir s'il n'en avait pas
vu dans son village, le staroste se décida à répondre que les
«_miraudeurs_» y étaient effectivement venus, et que Tikhone
Stcherbatow, qui était le seul parmi eux à s'occuper de ces choses-là,
pourrait le renseigner à ce sujet. Denissow l'envoya chercher, et lui
adressa devant le staroste quelques paroles flatteuses sur sa fidélité
au Tsar, au pays et sur la haine de l'ennemi qui devait animer tout
enfant de la patrie.
«Nous n'avons fait aucun mal aux Français, répondit Tikhone, intimidé
par les paroles de Denissow, nous nous sommes seulement, comme qui
dirait, amusés entre nous: nous avons bien tué une vingtaine de
«_miraudeurs_», mais, à part cela, nous ne leur avons fait aucun mal.»
Le lendemain, lorsque Denissow se remit en route, on vint le prévenir
que Tikhone, qu'il avait complètement oublié, demandait à se joindre à
leur détachement. Il y consentit, et Tikhone, qu'on chargea d'abord de
toutes les corvées, telles que d'arranger les feux du bivouac, de porter
l'eau, de panser les chevaux, etc., montra bientôt de grandes
dispositions pour ce genre de guerre. La nuit, il s'en allait à la
maraude et ne manquait jamais d'en revenir soit avec des armes, soit
avec des uniformes, soit même avec des prisonniers, si on lui en donnait
l'ordre. Denissow l'exempta alors de tous les gros ouvrages, le plaça
parmi ses cosaques, et le prit avec lui dans ses excursions.
Tikhone n'aimait pas le cheval: il marchait toujours à pied et ne
restait jamais en arrière de la cavalerie; armé d'un mousqueton, il le
portait plutôt pour la forme, mais il maniait sa hache comme un loup se
sert de ses dents et croque avec une égale adresse les puces et les os.
D'un seul coup il savait fendre en ligne droite les plus grosses
poutres, et taillait tout aussi facilement de petits piquets et creusait
des cuillers. Tikhone avait une situation à part parmi ses camarades.
S'agissait-il en effet d'une besogne difficile--donner un coup d'épaule
à une charrette embourbée, tirer par la queue un cheval enfoncé dans le
marais, se glisser au milieu des Français ou faire cinquante verstes
dans la journée--c'était toujours à lui qu'elle était dévolue. «Que
diable, ça ne lui coûte rien, c'est une chair bien portante,» disaient
ses camarades en riant. Un jour qu'il faisait prisonnier un Français,
celui-ci l'atteignit au bas des reins d'un coup de pistolet. Cette
blessure, traitée par Tikhone, à l'extérieur et à l'intérieur, seulement
avec de l'eau-de-vie, fut dans tout le détachement le sujet
d'interminables plaisanteries, auxquelles il se prêtait du reste
volontiers. «Eh bien, l'ami, c'est fini, tu ne recommenceras plus, te
voilà devenu crochu,» lui disaient les cosaques et Tikhone, faisant
mille grimaces et mille contorsions, prétendait être fâché cette fois
pour tout de bon et injuriait les Français de la façon la plus comique.
Le résultat immédiat de cet incident fut qu'il ne ramena plus de
prisonniers. Personne mieux que lui ne savait découvrir les occasions
favorables pour une attaque, personne plus que lui n'avait assommé et
dépouillé d'ennemis, et par suite il était le favori des cosaques et des
hussards. Tikhone avait donc été envoyé la nuit précédente à Schamschew
pour «prendre langue», comme disait Denissow. Était-ce parce que la
capture d'un seul Français lui paraissait indigne de lui, ou parce qu'il
avait dormi trop longtemps? le fait est que, s'étant faufilé, quand le
jour était venu, dans un taillis, il y avait été découvert par l'ennemi,
ainsi que son chef avait pu le constater.
V
Après avoir causé quelques instants avec l'essaoul au sujet de l'attaque
projetée pour le lendemain, Denissow retourna sur ses pas.
«Maintenant, mon ami, dit-il à Pétia, allons nous sécher.»
En approchant de la maison du garde, Denissow s'arrêta, et plongea son
regard dans la forêt. Il vit venir à lui entre les arbres, marchant à
grandes enjambées, un homme juché sur de longues jambes, les bras
ballants, en jaquette courte, en chaussure de tille, en bonnet tatare,
un fusil sur l'épaule et une hache à la ceinture; à sa vue, cet homme
jeta avec précipitation quelque chose dans le fourré, et, ôtant son
bonnet mouillé, s'approcha de lui: c'était Tikhone. Sa figure fortement
grêlée et ridée, ses yeux bridés, rayonnaient de satisfaction: relevant
la tête, il semblait retenir avec peine un éclat de rire.
«Où donc t'es-tu perdu? lui demanda Denissow.
--Où je me suis perdu? J'ai été chercher le Français, répondit-il
hardiment d'une voix de basse un peu rauque.
--Et pourquoi as-tu rampé de jour dans le taillis, imbécile, tu ne
l'auras pas attrapé?
--Pour l'attraper, je l'ai attrapé.
--Où est-il donc?
--Je l'avais d'abord attrapé comme cela, à l'oeil, poursuivit-il en
écartant ses grands pieds, et je l'ai mené dans le bois.... Là je vois
qu'il ne peut pas convenir, alors je me dis; il faut en prendre un autre
qui fera mieux l'affaire.
--C'était donc cela! Ah! le coquin! dit Denissow en s'adressant à
l'essaoul.... Pourquoi donc ne l'as-tu pas amené?
--Pourquoi vous l'amener? s'écria Tikhone brusquement, il ne valait
rien.... Ne sais-je donc pas ce qu'il vous faut?
--Ah! l'animal!... Et après?
--Après?... je suis allé en chercher un autre... j'ai rampé tout le long
du bois et je me suis couché comme cela... et il jeta subitement à terre
pour montrer comment il avait fait.... Voilà qu'il s'en trouve un sur
mon chemin, je saute sur lui et je l'empoigne, dit-il en se levant
vivement, et je lui dis: «Allons, mon colonel!...» Mais voilà-t-il pas
qu'il se met à hurler et que quatre hommes se jettent sur moi avec des
petites épées; alors voilà que je brandis ma hache de cette façon et je
leur dis: «Qu'est-ce que vous faites, au nom du Christ?»
--Oui, oui, nous avons bien vu de la montagne comme ils t'ont donné la
chasse à travers le marais.»
Pétia avait grande envie de rire, mais, voyant les autres garder leur
sérieux, il fit de même, sans parvenir toutefois à comprendre ce que
tout cela signifiait.
«Ne fais pas l'imbécile, dit Denissow d'un air fâché: pourquoi n'as-tu
pas amené le premier?»
Tikhone se gratta le dos d'une main, de l'autre la tête, et sa bouche,
se fendant en un sourire béatement idiot, laissa voir entre ses dents la
brèche qui lui avait valu son nom. Denissow sourit, et Pétia put enfin
s'en donner à coeur joie.
«Mais quoi? Je vous ai déjà dit qu'il ne valait rien, il était mal
habillé, et grossier par-dessus le marché! Comment, qu'il me dit, je
suis moi-même fils de «ganaral», et je n'irai pas!
--Brute! dit Denissow, j'avais besoin de le questionner.
--Je l'ai questionné, moi, reprit Tikhone, mais il m'a dit ne pas savoir
grand'chose, et puis, qu'il dit, les nôtres sont nombreux mais
mauvais.... Poussez un cri et vous les aurez tous, termina Tikhone en
fixant ses yeux d'un air déterminé sur Denissow.
--Je t'en ferai servir une centaine de tout chauds[35], reprit Denissow,
pour t'apprendre à jouer l'imbécile.
--Pourquoi se fâcher? reprit Tikhone; on dirait que je ne connais pas
vos Français.... Qu'il fasse seulement un peu sombre, et je vous en
amènerai jusqu'à trois si vous voulez.
--Eh bien, allons!» s'écria Denissow brusquement, et il conserva sa
mauvaise humeur jusqu'à la maison du garde.
Tikhone suivit au dernier rang, et Pétia entendit les cosaques rire et
se moquer de lui, à propos de certaines bottes qu'il avait jetées dans
le fourré. Il comprit aussitôt que Tikhone avait tué l'homme dont il
parlait et il en éprouva un sentiment pénible; involontairement il
regarda le petit tambour, et quelque chose lui serra le coeur; mais
cette faiblesse ne dura qu'un instant, il la maîtrisa, releva la tête et
questionna l'essaoul, d'un air important, sur l'expédition du lendemain,
afin de se maintenir à la hauteur de la société dont il faisait partie.
L'officier envoyé par Denissow lui apporta, chemin faisant, la nouvelle
que Dologhow arrivait en personne, et que, de son côté, tout allait à
souhait. Denissow, ravi, redevint gai comme devant et, appelant à lui
Pétia:
«Eh bien! lui dit-il, raconte-moi un peu ce que tu as fait de bon.»