Koutouzow, comme tous les vieillards, dormait peu, et sommeillait
souvent dans la journée. Pour la nuit, il s'étendait sur son lit sans se
déshabiller, et la passait presque tout entière à réfléchir, sa grosse
tête balafrée appuyée sur sa main, et son oeil unique plongeant dans
l'obscurité.
Depuis que Bennigsen, le personnage le plus puissant de l'état-major, en
correspondance directe avec l'Empereur, évitait Koutouzow, celui-ci se
sentait plus à l'aise, en ce sens que, de cette façon, il ne serait plus
incessamment sollicité d'attaquer l'ennemi mal à propos. Ils doivent
comprendre, se disait-il en pensant à l'enseignement qui ressortait de
la bataille de Taroutino, que nous avons tout à perdre en prenant
l'offensive. Le temps et la patience, voilà mes deux alliés! Il était
sûr que le fruit tomberait de lui-même lorsqu'il serait mûr; il était
sûr, en chasseur expérimenté, que l'animal était grièvement blessé par
le concours de toutes les forces de la Russie, mais l'était-il
mortellement? La question n'était pas encore résolue. Les rapports qu'il
recevait de tous côtés le lui donnaient à penser, mais il attendait des
preuves irrécusables. «Ils me proposent des manoeuvres, des attaques.
Pourquoi? Pour se distinguer!... On dirait vraiment que se battre est
une chose si réjouissante!... De véritables enfants!»
Le rapport de Dorokhow à propos de la division Broussier, les nouvelles
des partisans, les misères par lesquelles passait l'armée française, les
bruits qu'on faisait courir sur son départ de Moscou, tout le confirmait
dans l'idée qu'elle était vaincue, et qu'elle se préparait à battre en
retraite. Ce n'étaient, il est vrai, que des suppositions, fort
plausibles peut-être aux yeux des jeunes gens, mais pas à ceux de
Koutouzow. Avec sa vieille expérience, il savait quel cas il fallait
faire des on-dit, il savait également combien les hommes sont enclins à
tirer des déductions conformes à leurs désirs, et à ne tenir aucun
compte de tout ce qui peut les contrecarrer. Plus Koutouzow désirait
une solution, moins il se permettait de la croire prochaine. C'était sa
seule préoccupation, le reste n'était que l'accessoire, comme
l'accomplissement des exigences habituelles de sa vie, dans lesquelles
entraient ses conversations avec son état-major, sa correspondance avec
Mme de Staël et ses amis de Pétersbourg, la lecture des romans et la
distribution des récompenses. Mais la défaite imminente des Français,
que seul il avait prévue, était son unique et son plus ardent désir.
Il était absorbé dans ces réflexions, lorsqu'il entendit du bruit dans
la chambre voisine: c'étaient Toll, Konovnitzine et Bolhovitinow qui
venaient d'y entrer.
«Eh! qui est là? Entrez, entrez! Quoi de nouveau?» s'écria le maréchal.
Pendant que le domestique allumait une bougie, Toll lui fit part de la
nouvelle.
«Qui l'a apportée? demanda-t-il d'un air froidement sévère, dont ce
dernier fut frappé.
--Il ne peut y avoir de doute, Altesse.
--Qu'on le fasse venir!»
Koutouzow, un pied à terre, s'était à moitié renversé sur son lit, en
s'appuyant de tout son poids sur l'autre jambe. Son oeil demi fermé,
fixé sur Bolhovitinow, cherchait à découvrir sur sa physionomie ce qu'il
désirait tant y lire.
«Dis, dis vite, mon ami, murmura-t-il à voix basse, en ramenant sur sa
poitrine sa chemise entr'ouverte.... Approche-toi. Quelles sont donc les
bonnes petites nouvelles que tu m'apportes? Napoléon aurait-il quitté
Moscou? Est-ce bien vrai?»
L'officier commença par lui transmettre ce qui lui avait été confié
verbalement.
«Dépêche-toi, ne me fais pas languir,» interrompit Koutouzow.
L'envoyé acheva son récit et se tut en attendant des ordres. Toll fit un
mouvement pour parler, mais Koutouzow l'arrêta d'un geste, et essaya de
dire quelques mots; sa figure se contracta, et il se retourna du côté
opposé, vers l'angle de l'isba où étaient les images.
«Seigneur Dieu, mon Créateur! Tu as exaucé ma prière... dit-il d'une
voix tremblante en joignant les mains. La Russie est sauvée!» et il
fondit en larmes.