Dans les premiers jours d'octobre, un parlementaire remit à Koutouzow
une lettre de Napoléon qui contenait des propositions de paix; cette
lettre était faussement datée de Moscou, car Napoléon se trouvait alors
un peu en avant des troupes russes, sur la vieille route de Kalouga.
Koutouzow répondit à cette lettre, comme à la première apportée par
Lauriston, qu'il ne pouvait être question de paix.
Bientôt après on apprit, par un rapport de Dorokhow, qui était à la tête
d'un corps de partisans, que les forces ennemies observées à Faminsk se
composaient de la division Broussier, et que cette division, séparée du
reste de l'armée, pouvait être facilement culbutée. Officiers et soldats
demandaient à grands cris à sortir de l'inaction, et les généraux de
l'état-major, excités par le souvenir de la facile victoire de
Taroutino, insistaient auprès de Koutouzow pour qu'il accédât à la
proposition de Dorokhow; mais, le commandant en chef continuant à
refuser de prendre l'offensive, on se décida pour un terme moyen: on
enverrait un petit détachement pour attaquer Broussier.
Par un étrange effet du hasard, cette mission de la plus grande
importance, comme la suite le prouva, fut confiée à Dokhtourow, à qui
son allure modeste avait fait, sans motifs plausibles, une réputation
d'indécision et d'imprévoyance, et que personne n'a jamais songé à
représenter, comme tant d'autres composant des plans de bataille,
s'élançant en avant de son régiment, et jetant à pleines mains des croix
sur les batteries. C'était cependant ce même Dokhtourow que nous
trouvons pendant toutes nos guerres avec les Français, depuis Austerlitz
jusqu'à l'année 1815 à la tête des opérations les plus difficiles.
C'était lui qui était resté le dernier à la chaussée d'Aughest, lors de
la bataille d'Austerlitz, reformant les régiments et sauvant tout ce qui
pouvait être sauvé dans cette déroute où pas un général n'était à
l'arrière-garde. Malade de la fièvre, il allait ensuite avec vingt mille
hommes défendre Smolensk contre toute l'armée de Napoléon. Arrivé là, à
peine s'est-il endormi d'un sommeil agité, que la canonnade le réveilla,
et Smolensk tint toute la journée. À la bataille de Borodino lorsque
Bagration est tué, que nos troupes du flanc gauche sont décimées dans la
proportion de 9 à 1, que toute la force de l'artillerie française est
dirigée de ce côté, c'est encore ce Dokhtourow «indécis et imprévoyant»
que Koutouzow s'empresse d'envoyer pour réparer la faute qu'il avait
commise en faisant d'abord un choix malheureux. Dokhtourow y va, et
Borodino devient une de nos gloires les plus brillantes. Ce fut donc
lui qu'on envoya à Fominsk, puis à Malo-Yaroslavetz, et c'est là, on
peut le dire sans crainte d'être démenti, que commença la déroute des
Français. On chante en vers et en prose bien des génies et bien des
héros de cette période de la campagne, mais de Dokhtourow on dit à peine
un mot et si l'on en parle, ce n'est que pour en faire un éloge
équivoque.
Le 10 octobre, le jour même où Dokhtourow s'arrêtait à mi-chemin de
Fominsk dans le village d'Aristow, et s'apprêtait à exécuter l'ordre de
Koutouzow, l'armée française, atteignant dans ses mouvements désordonnés
les positions de Murat, comme si elle avait l'intention de livrer
bataille, tourna brusquement à gauche, sans raison apparente, sur la
grand'route le Kalouga, et entra à Fominsk, occupé jusque-là par
Broussier. Dokhtourow n'avait avec lui que le détachement de Dorokhow,
et deux autres détachements moins importants, ceux de Figner et de
Seslavine. Le 11 octobre au soir, ce dernier amena un soldat français de
la garde qu'on venait de faire prisonnier; le soldat assura que les
troupes établies à Fominsk composaient l'arrière-garde de l'armée,
qu'elle avait quitté Moscou cinq jours auparavant, et que Napoléon était
avec elle. Les cosaques du détachement, qui avaient aperçu les régiments
français de la garde sur la route de Horovsk, confirmèrent cette
déposition. Il devenait dès lors évident qu'au lieu d'une division, on
avait devant soi toute l'armée ennemie sortie de Moscou et marchant dans
une direction imprévue. Dokhtourow, qui avait reçu ordre d'attaquer
Fominsk, hésitait à entreprendre quoi que ce soit, ne se faisant plus
une idée bien nette de ce qu'il avait à faire, en face de cette nouvelle
complication. Bien que Yermolow l'engageât à prendre une décision, il
insista sur la nécessité de recevoir de nouveaux ordres du commandant en
chef. À cet effet on envoya un rapport à l'état-major, et ce rapport fut
confié à Bolhovitinow, officier intelligent, qui devait y ajouter les
explications verbales, et qui, après avoir reçu le paquet et les
instructions, partit pour le quartier général, accompagné d'un cosaque
et de deux chevaux de rechange.