On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite
église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats
vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux
prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit
vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on
l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine
d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et
ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des
questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée
ne fonctionnait plus que comme une machine.
Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles
ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le
sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de
son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne
s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre
dans son coeur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme
humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà
passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi
vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur
source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en
lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en
prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui
que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus
possible désormais de croire à la vie!
On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens
que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile,
assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et
refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des
victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son
voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne
se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui
s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité
empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il
relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son
attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la
façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile
qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour
recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en
regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant
avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le
petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la
parole.
«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait
dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse
bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le
gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se
remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à coeur!...
On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes
pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et,
tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.
«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix
sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as
bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien
qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un
paquet enveloppé d'un chiffon.
«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le
paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous
avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»
Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la
journée; il le remercia en acceptant.
«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à
son tour.
Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon
et la lui offrit.
«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre
crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!
«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces
malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!
--Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi
êtes-vous resté à Moscou?
--Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par
hasard.
--Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?
--J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné
comme incendiaire.
--L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.
--Et toi, tu es depuis longtemps ici?
--Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.
--Tu es donc soldat?
--Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous
avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant
rien de rien.
--Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
--Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin
de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les
camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être
triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine,
vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être
plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents,
sont-ils vivants?»
Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui
souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il
n'avait pas de parents, surtout pas de mère!
«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais
rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»
La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:
«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez
seulement en bonne intelligence.
--Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.
--Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison!
Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et
mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était
beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise,
et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous
vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon
Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier
d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.
«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et
c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère
qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je
ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon
Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te
dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à
nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage.
Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes
enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la
même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.»
Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me
dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi,
femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est
ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous
plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la
traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»
Après quelques instants de silence, Platon se leva.
«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en
marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et
Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva,
soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?
--Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout....
Est-ce que tu ne pries pas?
--Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
--Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas
oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se
réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui
s'était roulé à ses pieds.
Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.
Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le
lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque,
passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était
sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux
grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les
ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances
qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui
et reposait sur les bases désormais inébranlables.