Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y
avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en
souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se
départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient
avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et
lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les
nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet,
dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à
partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout
simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre
supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de
condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et
l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les
plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires,
et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un
général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il
interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble
appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:
«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....
Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en
éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au
but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la
voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à
s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même
cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces
questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de
bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir
de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit
d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il
faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il
cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.
«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...
--Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier
et que le devoir de tout honnête homme était de...»
On l'interrompit, cette digression était inutile.
«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...
--Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»
On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais
pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il
refusa de le dire.
«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même
très mal!...»
Et l'on emmena les accusés.
Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur
quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et
emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les
rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du
terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il
regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta
dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on
attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard.
Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent
jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les
plus pénibles pour Pierre.
X
Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à
en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter
les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à
l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y
trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son
nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à
l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement
habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une
compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au
Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle
après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait
plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel
bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes,
Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'oeil n'apercevait que des
espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre
lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore
attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait
plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait
intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au
loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la
coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore
qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que
c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui
donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À
peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés,
effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était
évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait
confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté
serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait,
sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement
des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la
présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à
deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de
régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste
qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne
savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les
mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci,
et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans
l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.
Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande
maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un
vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il
était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince
d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les
introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie
vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de
plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide
de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le
nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva
pas les yeux.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui
s'était arrêté tout près de lui.
Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui,
Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la
cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide,
rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque
patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque
seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter
ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait
inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le
silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre,
Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le
regarda fixement.
«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté
était calculé pour effrayer l'accusé.
Pierre frissonna.
«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais
vu...
--C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant
à un autre général.
--Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se
souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas
me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté
Moscou.
--Votre nom? reprit le maréchal.
--Besoukhow.
--Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
--Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante
qu'offensée.
Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et
ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où
ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux
hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait
jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour
lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement
fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent
il voyait en lui un homme... ils étaient frères!
«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»
Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue
où se trouvait la maison.
«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.
Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité.
Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna
d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il
avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il
donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où
allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses
compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?
«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son
subordonné, et que Pierre n'entendit pas.
On le fit enfin sortir.
Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché;
il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il
ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres
s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui
l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient
interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était
pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de
plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide
de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait
décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées?
Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne!
C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le
résultat fatal des circonstances.