Pierre crut de son devoir de renouveler à son compagnon l'assurance
qu'il n'était pas Français et voulut se retirer, mais celui-ci était si
poli, si aimable, si bienveillant, qu'il n'eut pas le courage de refuser
son invitation, et ils s'assirent tous deux au salon, où le capitaine
lui assura de son côté, avec force poignées de main, qu'il était lié à
lui pour la vie par sentiment de reconnaissance éternelle, malgré sa
singulière idée de vouloir se faire passer pour Russe. S'il avait été
doué de la faculté de deviner les pensées secrètes d'autrui, et par
conséquent celles de Pierre en ce moment, il l'aurait probablement
planté là, mais son manque de pénétration se traduisait par un bavardage
intarissable.
«Français ou prince russe incognito, lui dit-il en regardant tour à
tour la chemise sale mais fine de Pierre, et la bague qu'il portait au
doigt, je vous dois la vie et je vous offre mon amitié; un Français
n'oublie jamais ni une insulte ni un service.»
Il y avait tant de bonté, tant de noblesse (du moins au point de vue
français) dans l'inflexion de sa voix et dans l'expression de sa figure
et de ses gestes, que Pierre lui répondit involontairement par un
sourire et serra la main qu'il lui tendait.
«Je suis le capitaine Ramballe, du 13ème dragons, décoré pour l'affaire
du 7. Voulez-vous me dire avec qui j'ai l'honneur de causer si
agréablement dans ce moment, au lieu d'être à l'ambulance avec la balle
de ce fou dans le corps?»
Pierre répondit, en rougissant, qu'il ne pouvait lui donner son nom, et
s'ingénia à lui expliquer les motifs qui l'empêchaient de satisfaire sa
curiosité.
«De grâce, dit le capitaine en l'interrompant, je comprends vos raisons:
vous êtes sans doute officier supérieur, ce n'est pas mon affaire. Je
vous dois la vie, cela me suffit, je suis tout à vous. Vous êtes
gentilhomme?» ajouta-t-il avec une nuance d'interrogation.
Pierre inclina la tête.
«Votre nom de baptême, s'il vous plaît?... M. Pierre, dites vous?...
Parfait! C'est tout ce que je désire savoir.»
Lorsqu'on eut apporté le mouton, l'omelette, le samovar, avec
l'eau-de-vie et le vin que les Français avaient pris dans une cave
voisine, Ramballe engagea Pierre à partager son repas, et lui-même se
mit aussitôt à l'oeuvre en dévorant à belles dents comme un homme affamé
et bien portant, en faisant claquer ses lèvres et en accompagnant le
tout de joyeuses exclamations: «Excellent! exquis!» Son visage s'était
empourpré peu à peu. Pierre, qui était également à jeun, fit honneur au
dîner. Morel, le brosseur, apporta une casserole remplie d'eau chaude,
dans laquelle il posa une bouteille de vin rouge, et en plaça sur la
table une autre qui contenait du kvass; les Français avaient déjà
baptisé ce breuvage du nom de: «limonade de cochon». Morel en faisait un
grand éloge, mais comme le capitaine avait du bon vin devant lui, il
laissa Morel savourer le kvass tout à son aise. Roulant ensuite une
serviette autour de la bouteille de bordeaux, il s'en versa un grand
verre et en offrit un également à Pierre. Une fois sa faim apaisée et la
bouteille vidée, il reprit la conversation avec un nouvel entrain.
«Oui, mon cher monsieur Pierre, je vous dois une fière chandelle de
m'avoir sauvé de cet enragé.... J'en ai assez, voyez-vous, de balles
dans le corps: tenez, en voilà une... elle me vient de Wagram celle-là,
dit-il, en se touchant le côté, et deux que j'ai reçues à Smolensk,
continua-t-il en montrant une cicatrice sur sa joue.... Et cette jambe,
qui ne veut pas marcher? C'est à la grande bataille du 7, à la Moskva,
que j'ai eu cet atout. Crénom, c'était beau! Il fallait voir ça, c'était
un déluge de feu. Vous nous avez taillé une rude besogne; vous pouvez
vous en vanter, nom d'un petit bonhomme!... Et ma parole, malgré l'atout
que j'y ai gagné, je serais prêt à recommencer. Je plains ceux qui
n'ont pas vu cela.
--J'y étais, dit Pierre.
--Bah! vraiment! eh bien, tant mieux, vous êtes de fiers ennemis, tout
de même. La grande redoute a été tenace, nom d'une pipe, et vous nous
l'avez fait crânement payer. J'y suis allé trois fois, tel que vous me
voyez. Trois fois nous étions sur les canons, et trois fois on nous a
culbutés comme des capucins de cartes. Oh! c'était beau, monsieur
Pierre! Vos grenadiers ont été superbes, tonnerre de Dieu! Je les ai vus
six fois de suite serrer les rangs, et marcher comme à une revue. Les
beaux hommes! Notre roi de Naples, qui s'y connaît, a crié: bravo!...
Ah! ah! soldats comme nous autres! ajouta-t-il après un moment de
silence.... Tant mieux, tant mieux! Terribles à la bataille, galants
avec les belles... voilà les Français, n'est-ce pas, monsieur Pierre?
ajouta-t-il en clignant de l'oeil. La gaieté du capitaine était si
naïve, si franche, il était si satisfait de lui-même, que Pierre fut sur
le point de répondre à son coup d'oeil. Le mot «galants» rappela sans
doute au capitaine la situation de Moscou, car il poursuivit: «À propos,
est-ce vrai que toutes les femmes ont quitté la ville? Une drôle d'idée:
qu'avaient-elles à craindre?
--Est-ce que les dames françaises ne quitteraient pas Paris si les
Russes y entraient? demanda Pierre.
--Ah! ah!... répondit le Français en éclatant de rire et en lui tapant
sur l'épaule. Ah! elle est forte, celle-là! Paris... mais Paris,
Paris...
--Paris est la capitale du monde?» reprit Pierre en achevant la phrase
commencée.
Les yeux souriants du capitaine se fixèrent sur lui.
«Eh bien, si vous ne m'aviez pas dit que vous êtes Russe, j'aurais parié
que vous étiez Parisien. Vous avez ce je ne sais quoi, ce...
--J'ai été à Paris, j'y ai passé plusieurs années, reprit Pierre.
--Oh! cela se voit bien.... Paris!... Mais un homme qui ne connaît pas
Paris est un sauvage. Un Parisien, ça se sent à deux lieues! Paris,
c'est Talma, la Duchesnois, Pottier, la Sorbonne, les boulevards...»
S'apercevant que sa conclusion ne répondait pas au début de son
discours, il s'empressa d'ajouter: «Il n'y a qu'un Paris au monde! Vous
avez été à Paris et vous êtes resté Russe? Eh bien! je ne vous en estime
pas moins.» Sous l'influence du vin et après les quelques jours de
solitude qu'il avait passés en tête-à-tête avec ses sombres méditations,
Pierre ressentait involontairement un véritable plaisir à causer avec ce
gai compagnon.
«Pour en revenir à vos dames, on les dit bien belles! Quelle fichue idée
d'aller s'enterrer dans les steppes, quand l'armée française est à
Moscou! Quelle chance elles ont manquée, celles-là! Vos moujiks, je ne
dis pas, mais vous autres, gens civilisés, vous devriez nous connaître
mieux que ça. Nous avons pris Vienne, Berlin, Madrid, Naples, Rome,
Varsovie, toutes les capitales du monde.... On nous craint, mais on nous
aime! Nous sommes bons à connaître.... Et, puis l'Empereur...» Mais
Pierre l'interrompit en répétant:
«L'Empereur... d'un air triste et embarrassé. Est-ce que l'Empereur...?
--L'Empereur, c'est la générosité, la clémence, la justice, le génie...
voilà l'Empereur! C'est moi, Ramballe, qui vous le dis. Tel que vous me
voyez, j'étais son ennemi il y a encore huit ans. Mon père était comte
et émigré.... Mais il m'a vaincu cet homme, il m'a empoigné! Je n'ai pas
pu résister en voyant la grandeur et la gloire dont il couvrait la
France. Quand j'ai compris ce qu'il voulait, quand j'ai vu qu'il nous
faisait une litière de lauriers, voyez-vous, je me suis dit: voilà un
Souverain, et je me suis donné à lui.... Et voilà! Oh oui, mon cher,
c'est le plus grand homme des siècles passés et à venir!
--Est-il à Moscou? demanda Pierre avec hésitation, du ton d'un coupable.
--Non, il fera son entrée demain,» répondit le Français en reprenant son
récit[21].
Leur entretien fut interrompu à ce moment par un bruit de voix à la
porte cochère et par l'entrée de Morel, qui venait annoncer à son
capitaine que les hussards wurtembergeois tenaient à mettre leurs
chevaux dans la cour avec les siens. La cause de la dispute provenait de
ce qu'on ne parvenait pas à s'entendre. Ramballe fit aussitôt venir le
maréchal des logis, et lui demanda d'un ton sévère à quel régiment il
appartenait et comment il osait s'emparer d'un logement déjà occupé.
L'Allemand lui donna le nom de son régiment et celui de son colonel, et
comme il comprenait fort peu le français et pas du tout la dernière
question que Ramballe lui avait adressée, il se lança dans un discours
allemand émaillé de mots d'un français problématique, destiné à
expliquer qu'il était le fourrier du régiment, et que son chef lui avait
ordonné de marquer leurs logements dans les maisons de cette rue.
Pierre, qui savait l'allemand, leur servit à tous deux d'interprète: le
Wurtembergeois se laissa persuader et emmena ses hommes.
Lorsque le capitaine, qui était sorti un moment pour donner un ordre,
revint reprendre sa place, il trouva Pierre accoudé, la tête appuyée sur
la main; son visage exprimait la souffrance, et, quelque douloureuse et
amère que fût pour lui la situation présente, il souffrait
véritablement, non pas de ce que Moscou était pris et de ce que ses
heureux vainqueurs s'y installaient comme, chez eux, en le couvrant même
de leur protection, mais de la conscience de sa propre faiblesse.
Quelques verres de bon vin, quelques paroles échangées avec ce bon
garçon, avaient suffi pour chasser de son esprit l'humeur sombre et
concentrée qui l'avait dominé si complètement ces jours derniers, et
dont il avait besoin pour exécuter son projet. Le déguisement, le
poignard étaient prêts. Napoléon faisait son entrée le lendemain;
l'assassinat du «brigand» était un acte aussi utile et aussi héroïque
aujourd'hui qu'hier, mais Pierre ne se sentait plus capable de
l'accomplir. Pourquoi? Il n'aurait pu le dire, mais il sentait
confusément que la force lui manquait, et que toutes ses rêveries de
vengeance, de meurtre, de sacrifice personnel s'étaient évanouies en
fumée au contact du premier venu. Le bavardage du Français, qui l'avait
amusé jusque-là, lui devint odieux. Sa démarche, ses gestes, sa
moustache qu'il frisait, la chanson qu'il sifflotait entre ses dents,
tout le froissait: «Je vais m'en aller, je ne lui parlerai plus,» se dit
Pierre, et, tout en se disant cela, il restait immobile. Un étrange
sentiment de faiblesse l'enchaînait à sa place: il voulait et ne pouvait
se lever. Le capitaine, au contraire, rayonnait d'entrain: il se
promenait de long en large dans la chambre, ses yeux brillaient, il
souriait à quelque pensée drolatique.
«Charmant, dit-il, le colonel de ces Wurtembergeois! un brave garçon
s'il en fut, mais... c'est un Allemand.»
Il s'assit en face de Pierre.
«À propos, vous savez donc l'allemand, vous?»
Pierre le regarda sans répondre.
«Les Allemands sont de fières bêtes, n'est-ce pas, monsieur Pierre?...
Encore une bouteille de ce bordeaux moscovite. Morel va nous en chauffer
une petite bouteille.»
Morel plaça sur la table la bouteille demandée et des bougies, à la
lueur desquelles le capitaine remarqua la figure décomposée de son
compagnon. Poussé par une cordiale sympathie, il se rapprocha de Pierre.
«Eh bien, nous sommes triste? dit-il en lui prenant la main. Vous
aurais-je fait de la peine? Avez-vous quelque chose contre moi?»
Pierre lui répondit par un regard affectueux qui exprimait combien il
était sensible à sa sympathie.
«Parole d'honneur, sans parler de ce que je vous dois, j'ai de l'amitié
pour vous. En quoi puis-je vous être bon? Disposez de moi.... C'est à la
vie, à la mort, lui dit-il en se frappant la poitrine.
--Merci, lui répondit Pierre.
--Eh bien, alors je bois à notre amitié,» s'écria le capitaine en
versant deux verres de vin.
Pierre prit le sien et l'avala d'un trait. Ramballe suivit son exemple,
lui serra encore une fois la main et s'accouda avec mélancolie.
«Oui, mon cher ami, commença-t-il, voilà les caprices de la fortune. Qui
m'aurait dit que je serais soldat et capitaine de dragons au service de
Bonaparte, comme nous l'appelions jadis.... Et cependant me voilà à
Moscou avec lui! Il faut vous dire, mon cher, poursuivit-il de la voix
triste et calme d'un homme qui se prépare à entamer un long récit, que
notre nom est l'un des plus anciens de France...» Et le capitaine
raconta à Pierre, avec un naïf laisser-aller frisant la jactance,
l'histoire de ses ancêtres, les principaux événements de son enfance, de
son adolescence et de son âge mûr, sans rien omettre de ses relations
de famille et de parenté: «Mais tout cela, ce n'est que le petit côté de
la vie: le fond, c'est l'amour.... L'amour! n'est-ce pas, monsieur
Pierre?... Allons, encore un verre!» ajouta-t-il en s'animant.
Pierre avala le second verre et s'en versa un troisième.
«Oh! les femmes, les femmes!» ajouta le capitaine, dont les yeux
devinrent langoureux au souvenir de ses aventures galantes; à
l'entendre, il en avait eu beaucoup, et son air conquérant, sa jolie
figure et l'exaltation avec laquelle il parlait du beau sexe, pouvaient
faire croire à sa véracité. Bien que ses confidences eussent ce
caractère licencieux qui, aux yeux des Français, constitue toute la
poésie de l'amour, il s'y livrait avec une conviction si réelle, et
prêtait tant de séduction aux femmes, qu'il semblait avoir été le seul à
en subir l'attrait.
Pierre l'écoutait avec curiosité. Il était évident que l'amour, tel que
le Français le comprenait, n'était pas l'amour sensuel que Pierre avait
éprouvé jadis pour sa femme, ni le sentiment romanesque qu'il
nourrissait pour Natacha. (Deux sortes d'amour également méprisées par
Ramballe: «L'un, disait-il, est bon pour les charretiers, et l'autre
pour les imbéciles».) Le plus grand charme de l'amour pour lui
consistait en combinaisons étranges et en situations hors nature.
Le capitaine raconta ainsi le dramatique épisode de la double passion
qu'il avait éprouvée pour une séduisante marquise de trente-cinq ans,
et pour son innocente enfant de dix-sept. Elles avaient lutté de
générosité, et cette lutte avait fini par le sacrifice de la mère, qui
avait offert sa fille comme femme à son amant. Ce souvenir, quoique bien
lointain, remuait encore le capitaine. Un second épisode fut celui d'un
mari jouant le rôle de l'amant, tandis que lui, l'amant, remplissait
celui du mari. Ce fut ensuite le tour de quelques anecdotes comiques sur
son séjour en Allemagne, où les maris mangent trop de choucroute et où
les jeunes filles sont trop blondes. Puis vint son dernier roman, en
Pologne, dont l'impression était encore toute fraîche dans son coeur, à
en juger par l'expression de sa physionomie animée, lorsqu'il se mit à
décrire la reconnaissance d'un seigneur polonais auquel il avait sauvé
la vie (ce détail revenait à tout propos dans les gasconnades du
capitaine). Ce mari lui avait confié sa ravissante femme, Parisienne de
coeur, dont il était obligé de se séparer pour entrer au service de la
France. Ramballe était sur le point d'être heureux, car la jolie
Polonaise consentait à fuir avec lui, mais, mû par un sentiment
chevaleresque, il avait rendu la femme au mari, en lui disant: «Je vous
ai sauvé la vie, maintenant je vous sauve l'honneur!» En citant cette
phrase, il passa la main sur ses yeux, et tressaillit comme pour chasser
l'émotion qui le gagnait.
Pierre, qui subissait l'influence du vin et de l'heure avança de la
soirée, retrouvait dans sa mémoire, en écoutant avec attention les
récits du capitaine, toute la série de ses souvenirs personnels. Son
amour pour Natacha se représenta tout à coup devant lui en une suite de
tableaux qu'il comparait à ceux de Ramballe. Lorsque ce dernier lui
décrivit la lutte de l'amour et du devoir, Pierre revit les moindres
détails de sa dernière entrevue avec l'objet de son affection, entrevue
qui sur le moment, il faut bien le dire, ne lui avait produit aucune
impression; il l'avait même oubliée, mais aujourd'hui il y trouvait un
côté poétique des plus significatifs: «Pierre Kirilovitch venez ici, je
vous ai reconnu!» Il lui sembla entendre sa voix, voir ses yeux, son
sourire, le petit capuchon de voyage, la mèche de cheveux soulevée par
le vent! cette vision le toucha et l'attendrit profondément. Lorsque le
capitaine eut fini de décrire les charmes de sa Polonaise, il demanda à
Pierre s'il avait sacrifié aussi l'amour au devoir, et s'il avait été
jamais jaloux des droits d'un mari. Pierre releva la tête, et, entraîné
par le besoin de s'épancher, il lui expliqua que sa manière de voir sur
l'amour était toute différente de la sienne; que de toute sa vie il
n'avait aimé qu'une femme, et que cette femme ne pourrait jamais lui
appartenir!
«Tiens!» fit le capitaine.
Pierre lui confia comment il l'avait aimée depuis sa plus tendre
enfance, sans oser penser à elle, parce qu'elle était trop jeune, et
qu'il était un enfant naturel sans nom et sans fortune, et comment
depuis qu'il avait eu une fortune et un nom, il l'aimait si violemment,
et la plaçait si haut au-dessus du monde entier et par conséquent de
lui-même, qu'il lui paraissait impossible de se faire aimer d'elle.
Pierre s'interrompit à cet endroit de sa confession pour demander au
capitaine s'il le comprenait. Le capitaine haussa les épaules et
l'engagea à continuer.
«L'amour platonique! les nuages!...» marmotta-t-il.
Était-ce le vin, le besoin d'une effusion ou la certitude que cet homme
ne connaîtrait jamais les personnages dont il lui parlait, qui l'amena à
lui ouvrir son coeur? Le fait est qu'il lui raconta son histoire tout
entière, la langue épaisse, les yeux dans le vague, et qu'il y ajouta
celles de son mariage, de l'amour de Natacha pour son meilleur ami, de
sa trahison et de leurs rapports encore si peu définis. Et même, pressé
peu à peu de questions par Ramballe, il finit par lui avouer sa position
dans le monde et jusqu'à son nom. Ce qui frappa le plus le capitaine
dans ce long récit, ce fut d'apprendre que Pierre était propriétaire à
Moscou de deux riches palais qu'il avait abandonnés, pour rester en
ville sous un déguisement.
La nuit, tiède et claire, était déjà fort avancée lorsqu'ils sortirent
ensemble. On apercevait à gauche les premières lueurs de l'incendie qui
devait dévorer Moscou. À droite, très haut dans le ciel, brillait la
nouvelle lune, à laquelle faisait face, à l'autre extrémité de
l'horizon, la lumineuse comète, dont Pierre rattachait, dans son âme, la
mystérieuse apparition à son amour pour Natacha. Ghérassime, la
cuisinière et les deux Français se tenaient devant la porte cochère: on
entendait leurs éclats de rire et le bruit des conversations qu'ils
échangeaient dans deux langues étrangères l'une à l'autre. Leur
attention se portait sur les lueurs qui grandissaient à l'horizon, bien
qu'il n'y eût encore rien de menaçant dans ces flammes si éloignées. En
contemplant le ciel étoilé, la lune, la comète, la clarté de l'incendie,
Pierre éprouva un attendrissement indicible. «Que c'est beau! se
dit-il. Que faut-il de plus?» Mais soudain il se rappela son projet, il
eut un vertige, et il serait infailliblement tombé, s'il ne s'était
retenu à la palissade. Il quitta aussitôt, à pas chancelants, son nouvel
ami, sans même prendre congé de lui, et, rentrant dans sa chambre, il
s'étendit sur le canapé et s'endormit profondément.