XX

Moscou était désert: sans doute il semblait y avoir encore un restant de

vie, mais la ville était vide et abandonnée comme l'est une ruche

dévastée qui a perdu sa reine. De loin elle fait encore illusion, mais

de près il n'est plus possible de s'y méprendre: ce n'est pas ainsi

quand les abeilles volent dans leur demeure, on n'y trouve plus ni le

parfum, ni le bruit habituels. Le coup frappé par l'éleveur ne provoque

plus le tumulte instantané et général de milliers de petits êtres qui

se replient d'un air menaçant pour faire jaillir leur aiguillon, agitant

avec colère leurs ailes, et remplissant l'air de ce murmure qui accuse

la vie et le travail. Quelques faibles bourdonnements, perdus dans les

recoins de la ruche, se font seuls entendre. On n'aspire plus par

l'ouverture, ni la senteur embaumée et pénétrante du miel, ni les tièdes

effluves des richesses accumulées! Plus de sentinelles vigilantes,

prêtes à donner l'éveil en sonnant de la trompe et à se sacrifier pour

la défense de la communauté. Plus d'occupations paisibles et régulières

se trahissant par un susurrement continu, mais un désordre partiel,

bruyant et effaré! Plus d'abeilles laborieuses partant à vide pour

butiner dans les champs et en rapporter leur doux fardeau. Seuls, des

frelons pillards se glissent dans la ruche et en sortent le corps enduit

de miel. Au lieu des grappes noires d'abeilles chargées de miel,

accrochées l'une à l'autre par les pattes et traînant en bourdonnant le

résidu de la cire, l'éleveur ne voit plus maintenant dans la partie

inférieure de la ruche que des abeilles engourdies, à moitié mortes,

errant, sans savoir ce qu'elles font, de côté et d'autre sur ses minces

parois. Au lieu d'une surface unie, soigneusement balayée par leurs

ailes en éventail, et aux fentes proprement calfeutrées, çà et là gisent

des miettes de cire, d'informes débris, de pauvres bestioles expirantes,

dont les pattes frémissent encore, et des cadavres restés sans

sépulture. La partie supérieure présente le même aspect de destruction:

les cellules, construites avec un art si raffiné, ont perdu leur

virginité première; tout est abandonné, brisé, souillé. Les frelons

voleurs parcourent avec défiance les travaux abandonnés, et les tristes

habitantes du logis, desséchées, flasques, vieillies, se traînent

lentement, sans force et sans désirs, n'ayant plus qu'une étincelle de

vie, tandis que des mouches, des bourdons et des papillons viennent

voleter et se heurter contre la ruche ravagée. Parfois on en aperçoit

deux dans un coin, qui, fidèles à leurs anciennes habitudes, nettoient

une cellule et s'emploient instinctivement à la débarrasser d'une

abeille morte, pendant qu'à côté deux autres se querellent

paresseusement ou s'entr'aident dans leur faiblesse. Ici quelques

survivantes, ayant trouvé une victime, l'entourent, se jettent sur elle

et l'étouffent; là une abeille affaiblie s'envole lentement, légère

comme un duvet, pour retomber bientôt sur un monceau de cadavres

desséchés... et, au lieu des cercles noirs formés de milliers d'abeilles

tassées, pressées dos à dos, surveillant les mystères de l'éclosion, on

ne voit plus que des ouvrières épuisées, et de pauvres mortes qui

semblent garder encore dans leur dernier sommeil le sanctuaire profané

et violé. C'est le royaume de la mort et de la décomposition!... Le peu

qui vit encore monte, grimpe, essaye de voler, se pose sur la main de

l'éleveur, et n'a même plus la force de le piquer en mourant. Refermant

alors la porte de la ruche, il la marque d'un signe, la brise et en

retire les derniers rayons.

Tel était ce jour-là l'aspect de Moscou. Ceux qui y étaient restés

allaient et venaient comme d'habitude et se mouvaient machinalement,

sans rien changer à la routine de leur existence, tandis que, fatigué et

inquiet, Napoléon marchait de long en large devant la barrière, en

attendant la députation des boyards, ce vain cérémonial qu'il regardait

comme indispensable! Lorsqu'on lui annonça, avec toutes les précautions

imaginables, que Moscou était vide, il jeta un regard courroucé sur

celui qui avait l'audace de le lui dire, et il reprit sa promenade en

silence. «La voiture!» dit-il, et, y montant avec l'aide de camp de

service, il entra dans le faubourg. Moscou déserté? Quel événement

invraisemblable[18]! et, sans pénétrer jusqu'au centre de la ville, il

s'arrêta dans une auberge du faubourg de Dorogomilow. Le coup de théâtre

avait raté!

La guerre et la paix, Tome III · 第 40 / 127 题