Le dernier jour de Moscou se leva enfin: c'était un dimanche, une belle
et claire journée d'automne, égayée par le carillon de toutes les
églises qui appelait comme toujours les fidèles à la messe. Personne ne
pouvait encore admettre que le sort de la ville allait se décider, et
l'agitation inquiète qui y régnait ne se manifestait que par la cherté
excessive de certains objets et par la masse de pauvres gens qui
circulaient dans les rues. Une foule d'ouvriers de fabrique, de paysans,
de domestiques, à laquelle se joignirent bientôt des séminaristes, des
fonctionnaires civils et des gens de toutes conditions, se porta dès le
point du jour vers les Trois-Montagnes. Arrivée sur les lieux, cette
cohue y attendit Rostoptchine: ne le voyant pas arriver, et convaincue
que Moscou serait inévitablement livré à l'ennemi, elle retourna sur ses
pas et se répandit dans tous les cabarets et dans tous les bouges. Ce
jour-là le prix des armes, des charrettes, des chevaux, de l'or, allait
continuellement haussant, tandis que celui des assignats et des objets
de luxe baissait d'heure en heure. On payait 500 roubles un cheval de
paysan, et l'on pouvait avoir presque pour rien des bronzes et des
glaces.
Le calme et patriarcal intérieur des Rostow ne se ressentit que
faiblement de l'agitation et du désordre du dehors. Toutefois trois de
leurs gens disparurent de la maison, mais rien n'y fut volé. Les trente
charrettes venues de la campagne représentaient à elles seules une
fortune, tant les moyens de transport étaient devenus rares, et
plusieurs personnes vinrent en offrir au comte des sommes énormes. La
cour de leur hôtel ne désemplissait pas de soldats envoyés par leurs
officiers qui avaient été recueillis dans le voisinage, et de malheureux
blessés qui demandaient en grâce au maître d'hôtel de prier le comte de
leur permettre de profiter des charrettes pour quitter Moscou. Malgré la
compassion qu'il éprouvait pour ces pauvres diables, le maître d'hôtel
répondait invariablement à leurs prières par un refus catégorique: «Il
n'oserait jamais, disait-il, importuner le comte de leur requête... et
d'ailleurs, si on cédait une des charrettes, quelle raison y aurait-il
pour ne pas les céder toutes, et même ses propres voitures?... Ce
n'était pas avec trente charrettes qu'on pouvait sauver tous les
blessés, et dans le malheur général il était du devoir de chacun de
penser aux siens avant tout!» Pendant que le maître d'hôtel parlait
ainsi au nom de son maître, celui-ci s'éveillait, quittait doucement
sur la pointe des pieds la chambre à coucher conjugale, afin de ne pas
déranger la comtesse, et gagnait le perron, où on le vit bientôt
apparaître dans sa robe de chambre de soie violette. Il était de fort
bonne heure: toutes les voitures étaient chargées et stationnaient
devant l'entrée; le maître d'hôtel causait avec un vieux domestique
militaire et un jeune et pâle officier qui avait le bras en écharpe. À
la vue du comte, Vassilitch leur intima d'un geste sévère l'ordre de
s'éloigner.
«Eh bien! tout est-il prêt? lui demanda le comte en passant la main sur
son front chauve, et en saluant avec bienveillance l'officier et le
planton.
--Il ne reste plus qu'à atteler, Excellence.
--C'est parfait! La comtesse va se réveiller, et alors, avec l'aide de
Dieu.... Et vous, messieurs, ajouta le comte, qui aimait les nouvelles
figures, vous êtes-vous au moins abrités chez moi?»
L'officier se rapprocha, et ses traits pâlis par la souffrance se
colorèrent subitement.
«Monsieur le comte, au nom du ciel, permettez-moi de me fourrer quelque
part sur une de vos charrettes de bagages: je n'ai rien en fait
d'effets, je m'en accommoderai très bien.»
Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, que le vieux planton adressa
au comte la même prière au nom de son maître.
«Sans doute, sans doute, très volontiers! répondit le comte....
Vassilitch, tu veilleras, n'est-ce pas, à ce que l'on décharge une ou
deux charrettes.... On en a besoin, tu vois.» Et, sans s'expliquer plus
clairement, il détourna vivement la tête d'un autre côté, pendant qu'une
expression de vive reconnaissance illuminait le visage de l'officier.
Le comte, ravi de sa bonne action, jeta un coup d'oeil autour de lui: la
cour se remplissait de blessés, il en venait de toutes parts à sa
rencontre, et les fenêtres de l'aile gauche se garnissaient de figures
blêmes qui le regardaient avec une anxiété douloureuse.
«Plairait-il à Votre Excellence de passer dans la galerie? dit le
maître d'hôtel d'un air inquiet. On n'a encore rien décidé au sujet des
tableaux!»
Le comte rentra chez lui, mais non sans avoir réitéré l'ordre de ne pas
refuser aux blessés les moyens de partir.
«Après tout, on peut bien décharger quelques caisses et les laisser
ici,» dit le comte à voix basse, comme s'il craignait d'être entendu.
La comtesse se réveilla à neuf heures, et Matrona Timofevna, son
ex-femme de chambre, qui remplissait auprès d'elle les fonctions de chef
de la police secrète, vint lui dire que Mme Schoss était très
mécontente, et qu'on avait oublié d'emballer les robes d'été des
demoiselles. La comtesse ayant demandé quel était le motif de la
mauvaise humeur de Mme Schoss, on lui apprit que sa caisse avait été
enlevée d'une des charrettes, qu'on était en train de décharger les
autres, que les effets s'entassaient dans un coin de la cour, et que le
comte avait dit d'emmener les blessés à leur place. Elle fit aussitôt
demander son mari.
«Que se passe-t-il donc, mon ami? On m'assure que tu fais déballer?
--J'allais justement t'en prévenir, ma chère.... C'est que, vois-tu,
petite comtesse, des officiers sont venus me supplier de leur céder
quelques charrettes pour les blessés. Ces objets-là nous sont bien
inutiles, n'est-il pas vrai?... et puis, comment abandonner ici, ces
pauvres gens? C'est nous qui leur avons offert l'hospitalité, et je
pense, ma chère, que dès lors il serait bien.... Pourquoi ne pas les
emmener? il n'y a pas du reste de raison de se dépêcher...»
Le comte avait débité ces phrases sans suite d'une voix timide, comme
lorsqu'il s'agissait de questions d'argent. La comtesse, habituée à ce
ton, qui précédait toujours l'aveu de quelque grosse dépense, telle que
la construction d'une galerie ou d'une orangerie, l'organisation d'une
fête ou d'un spectacle d'amateurs, avait pris pour système de le
contrecarrer toutes les fois qu'il prenait ce ton-là pour demander
quelque chose. Elle prit donc son air de victime résignée et,
s'adressant à son mari:
«Écoute, comte, tu as si bien fait, qu'on ne te donne pas un kopeck de
notre maison, et tu veux encore dilapider ce qui reste de la fortune de
tes enfants! Tu m'as dit toi-même que tout notre mobilier valait cent
mille roubles? Eh bien, mon cher, je ne tiens pas à l'abandonner; tu
feras comme tu voudras, mais je n'y consens pas. C'est au gouvernement à
prendre soin des blessés. Regarde là-bas, en face, chez les Lopoukhine:
on a tout emporté... c'est ainsi qu'agissent les gens raisonnables, et
nous, nous sommes des imbéciles.... De grâce, aie pitié de tes enfants
si tu n'as pas pitié de moi!»
Le comte baissa la tête, et quitta la chambre d'un air désespéré.
«Papa, qu'est-ce donc? demanda Natacha, qui était entrée sur les talons
du comte dans la chambre de sa mère, et qui avait tout entendu.
--Ce n'est rien, cela ne te regarde pas, lui répondit son père.
--Mais j'ai tout entendu, papa: pourquoi maman refuse-t-elle?
--Qu'est-ce que cela te fait?» reprit le comte avec irritation.
Natacha se retira dans l'embrasure de la fenêtre d'un air soucieux.
«Papa, voilà Berg qui est arrivé.»