Le samedi 12 septembre, tout était sens dessus dessous dans la maison
Rostow; les portes étaient ouvertes, les meubles emballés ou déplacés,
les glaces, les tableaux enlevés, les chambres pleines de foin, de
papiers, et de caisses que les gens et les paysans du comte emportaient,
à pas lourds et traînants. Dans la cour se pressaient plusieurs
chariots, dont quelques-uns étaient déjà tout chargés et cordés, tandis
que les autres attendaient à vide, et que les voix des nombreux
domestiques et des paysans retentissaient dans tous les coins de la cour
et de l'hôtel. Le comte était sorti. La comtesse, à laquelle le bruit et
l'agitation venaient de donner la migraine, étendue sur un fauteuil dans
un des salons, se mettait des compresses de vinaigre sur la tête. Pétia
était allé chez un camarade, avec lequel il comptait passer de la milice
dans un régiment de marche. Sonia assistait dans la grande salle à
l'emballage de la porcelaine et des cristaux, et Natacha, assise par
terre dans sa chambre démeublée, au milieu d'un tas de robes, d'écharpes
et de rubans, jetés de côté et d'autre, tenait à la main une vieille
robe de bal démodée, dont elle ne pouvait détacher les yeux: c'était
celle qu'elle avait mise à son premier bal à. Pétersbourg.
Elle s'en voulait d'être oisive dans la maison au milieu de l'agitation
de tous, et plusieurs fois dans le courant de la matinée elle avait
essayé de se mettre à la besogne, mais cette besogne l'ennuyait, et
jamais elle n'avait su ni pu s'appliquer à un travail quelconque,
lorsqu'elle ne pouvait s'y employer de coeur et d'âme. Après quelques
essais infructueux, elle abandonna à Sonia les cristaux et la
porcelaine, pour mettre en ordre ses propres effets. Elle s'en amusa
d'abord, en distribuant robes et rubans aux femmes de chambre, mais
lorsqu'il s'agit de tout emballer, elle fut bientôt fatiguée.
«Tu vas m'arranger cela bien gentiment, n'est-ce pas Douniacha?»
dit-elle; alors, s'asseyant sur le plancher, les yeux fixés de nouveau
sur sa robe de bal, elle s'absorba dans une rêverie qui la ramena bien
loin dans le passé.
Elle en fut tirée par le babil des femmes de chambre dans la pièce
voisine et par le bruit des gens qui montaient par l'escalier de
service. Elle se leva et regarda par la fenêtre. Un long convoi de
blessés était arrêté devant la maison. Les femmes, les laquais, la
ménagère, la bonne, les cuisiniers, les marmitons, les cochers, les
postillons, tous se pressaient sous la porte cochère pour les examiner.
Natacha, jetant sur ses cheveux son mouchoir de poche dont elle retenait
des deux mains les bouts sous son menton, descendit dans la rue.
L'ex-ménagère, la vieille Mavra Kouzminichna, se sépara du groupe qui
stationnait sous la porte, et, s'approchant d'une télègue couverte de
nattes de tille, se mit à causer avec un jeune et pâle officier qui s'y
trouvait couché. Natacha se rapprocha d'elle timidement pour écouter ce
qu'ils se disaient.
«Vous n'avez donc pas de parents à Moscou? demandait la vieille. Vous
seriez pourtant bien mieux dans un appartement, chez nous par
exemple.... Voilà nos maîtres qui partent.
--Mais le permettront-ils? demanda le blessé d'une voix faible. Il faut
le demander au chef,» ajouta-t-il en montrant un gros major à quelques
pas de là.
Natacha jeta un coup d'oeil effrayé sur le blessé et se dirigea aussitôt
du côté du major.
«Ces blessés peuvent-ils s'arrêter chez nous? lui demanda-t-elle.
--Lequel désirez-vous avoir, mademoiselle,» demanda le major en
souriant, et en portant la main à la visière de sa casquette.
Natacha répéta avec calme sa question. Sa figure et sa tenue étaient si
sérieuses, que, malgré le mouchoir jeté négligemment sur ses cheveux, le
major cessa de sourire et lui répondit affirmativement.
«Mais certainement, pourquoi pas?» Natacha inclina légèrement la tête et
retourna auprès de la ménagère, qui causait encore avec son blessé.
--On le peut, on le peut!» dit Natacha tout bas.
La charrette de l'officier fut aussitôt tournée du côté de la cour, et
une dizaine d'autres charrettes entrèrent de même dans les maisons
voisines. Cet incident, en dehors de la monotonie de la vie habituelle,
ne laissa pas que de plaire à Natacha, et elle fit entrer le plus de
blessés possible dans la cour de leur maison.
«Il faut pourtant prévenir votre père, dit la vieille ménagère.
--Oh! est-ce bien la peine? demanda Natacha: ce n'est que pour un jour;
nous pourrions bien aller à l'auberge et leur donner nos chambres!
--Ah! mademoiselle, voilà encore une de vos idées; si même on les
logeait dans les communs, ne faudrait-il pas en demander l'autorisation?
--Eh bien, je la demanderai!»
Natacha courut à la maison et entra sur la pointe du pied dans le grand
salon, où l'on sentait une odeur de vinaigre et d'éther.
«Maman, vous dormez?
--Comment pourrais-je dormir? s'écria la comtesse, qui venait pourtant
de sommeiller.
--Maman, mon ange! dit Natacha en se mettant à genoux devant sa mère, et
en collant sa figure sur la sienne. Pardon, je vous ai réveillée, je ne
le ferai plus jamais! Mavra Kouzminichna m'a envoyée vous demander....
Il y a ici des blessés, des officiers, le permettrez-vous? On ne sait où
les mener, et je sais que vous permettrez... dit-elle tout d'une
haleine.
--Comment, quels officiers? Qui a-t-on amené? Je ne comprends rien,»
murmura la comtesse.
Natacha se mit à rire, la comtesse sourit.
«Oh! je savais bien que vous le permettriez, aussi vais-je le leur dire
tout de suite!... et, se relevant, elle embrassa sa mère et s'enfuit;
mais dans le salon voisin elle se heurta contre son père, qui venait de
rentrer, porteur de mauvaises nouvelles.
--Nous avons traîné trop longtemps, s'écria-t-il avec humeur. Le club
est fermé, la police s'en va!
--Papa, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas, d'avoir permis aux
blessés...?
--Mais pas du tout, répondit le comte avec distraction. Ce n'est pas de
cela qu'il s'agit: vous voudrez bien avoir la bonté, toutes tant que
vous êtes, de ne plus vous occuper de billevesées, mais d'emballage, car
il faut partir demain et partir au plus vite...» Et le comte répétait
cette injonction à tous ceux qu'il rencontrait.
À dîner, Pétia raconta ce qu'il avait appris: le peuple avait pris dans
la matinée des armes au Kremlin, et, malgré les affiches de Rostoptchine
annonçant qu'il pousserait le cri d'alarme deux jours à l'avance, on
savait que l'ordre avait été donné de se porter le lendemain en masse
aux Trois-Montagnes, et qu'il y aurait là une effroyable bataille! La
comtesse contemplait avec épouvante la figure animée de son fils,
pressentant que, si elle le suppliait de ne pas y aller, il lui
répondrait d'une façon assez absurde et assez violente pour gâter toute
l'affaire; aussi, dans l'espérance qu'elle pourrait partir et emmener
Pétia comme leur défenseur, elle garda le silence; mais après le dîner
elle pria son mari, les larmes aux yeux, de partir la nuit même, si
c'était possible. Avec la ruse toute féminine que donne l'affection, la
comtesse, qui jusque-là avait montré le plus grand calme, lui assura
qu'elle mourrait de frayeur s'ils ne partaient pas au plus vite.