En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position
embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection
toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers
postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune
prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux
valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le
délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni
l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une
autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au
lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges
pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant
sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un
véritable grand homme, le droit de son côté.
En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première
visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.
«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur.
Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous;
elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous,
monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus
qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de
parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce
n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas
un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte
qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en
portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant
les yeux au ciel.
--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.
--Épousez-moi, et je serai votre esclave.
--Mais c'est impossible!
--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en
pleurant.
Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle
répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples
(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques
autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de
son mari, qu'elle avait été sacrifiée!
«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.
--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne
pouvaient servir à cela?»
Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux
demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec
lesquels il était en intimes relations.
Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que
donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un
séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et
brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme
neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement
éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux
orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour
les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises
dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion
catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses
yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix
tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la
valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur
de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de
ce moment, devint un de ses habitués.
Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta
longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était
plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains
sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta
plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son
coeur.... C'était la grâce qui opérait!
On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et
lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une
boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée
dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en
allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document
important.
Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle
était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante
et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur
sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout
lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son
but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la
ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait
vaincre le plus fort.
Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces
efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et
d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne
manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes,
pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son
divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de
satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de
certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son
confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point
l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule:
tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux
parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la
poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais,
tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en
portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui
expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui
l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir
la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la
conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le
charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au
plaisir de développer sa pensée avec art.
«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,
vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les
liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis
une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et
cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint....
Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel,
assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le
but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut
vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...
--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine
impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie
religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui
est erronée?»
Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la
solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi
devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et
charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout
d'abord à lui déduire ses raisons.
«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le
raisonnement de sa fille spirituelle...