VI

En revenant de Vilna avec la cour, Hélène se trouva dans une position

embarrassante. Elle jouissait en effet à Pétersbourg de la protection

toute particulière d'un grand seigneur qui occupait l'un des premiers

postes de l'Empire, tandis qu'à Vilna elle s'était liée avec un jeune

prince étranger, et, le prince et le grand seigneur faisant tous deux

valoir leurs droits, elle dut dès lors songer à résoudre de son mieux le

délicat problème de conserver cette double intimité sans offenser ni

l'un ni l'autre. Ce qui aurait paru difficile, sinon impossible à une

autre femme, n'exigea même pas de sa part un instant de réflexion: au

lieu de cacher ses actes, ou d'employer toutes sortes de subterfuges

pour sortir d'une fausse situation, ce qui aurait tout gâté en prouvant

sa culpabilité, elle n'hésita pas une minute à mettre, comme un

véritable grand homme, le droit de son côté.

En réponse aux reproches dont le jeune prince l'accabla à sa première

visite, elle releva fièrement sa belle tête à moitié tournée vers lui.

«Voilà bien l'égoïsme et la cruauté des hommes, dit-elle avec hauteur.

Je ne m'attendais pas à autre chose: la femme se sacrifie pour vous;

elle souffre, et voilà toute sa récompense! Quel droit avez-vous,

monseigneur, de me demander compte de mes amitiés? Cet homme a été plus

qu'un père pour moi. Oui, ajouta-t-elle vivement, pour l'empêcher de

parler, peut-être a-t-il d'autres sentiments que ceux d'un père, mais ce

n'est pas une raison pour que je lui ferme ma porte.... Je ne suis pas

un homme pour être ingrate! Sachez, monseigneur, que je ne rends compte

qu'à Dieu et à ma conscience de mes sentiments intimes, ajouta-t-elle en

portant la main à son beau sein qui se soulevait d'émotion, et en levant

les yeux au ciel.

--Mais écoutez-moi, au nom du ciel.

--Épousez-moi, et je serai votre esclave.

--Mais c'est impossible!

--Ah! vous ne daignez pas descendre jusqu'à moi[12]!» dit-elle en

pleurant.

Le prince essaya de la consoler, tandis qu'à travers ses larmes elle

répétait que le divorce était possible, qu'il y en avait des exemples

(il y en avait alors si peu à citer, qu'elle nomma Napoléon et quelques

autres personnages haut placés); qu'elle n'avait jamais été la femme de

son mari, qu'elle avait été sacrifiée!

«Mais la religion, mais les lois? répétait le jeune homme à demi vaincu.

--Les lois, la religion?... Quelle en serait l'utilité si elles ne

pouvaient servir à cela?»

Surpris par cette réflexion, si simple en apparence, le jeune amoureux

demanda conseil aux Révérends Pères de la congrégation de Jésus, avec

lesquels il était en intimes relations.

Quelques jours plus tard, pendant une de ces brillantes fêtes que

donnait Hélène à sa «datcha» de Kammennoï-Ostrow, on lui présenta un

séduisant jésuite de robe courte, M. de Jobert, dont les yeux noirs et

brillants faisaient un étrange contraste avec ses cheveux blancs comme

neige. Ils causèrent longtemps ensemble dans le jardin, poétiquement

éclairé par une splendide illumination, aux sons entraînants d'un joyeux

orchestre, de l'amour de la créature pour Dieu, pour Jésus-Christ, pour

les sacrés coeurs de Jésus et de Marie, et des consolations promises

dans cette vie et dans l'autre par la seule vraie religion, la religion

catholique! Hélène, touchée de ces vérités, sentit plus d'une fois ses

yeux se mouiller de larmes en écoutant M. de Jobert, dont la voix

tremblait d'une sainte émotion! Le cavalier qui vint la chercher pour la

valse interrompit cet entretien, mais le lendemain son futur directeur

de conscience passa la soirée en tête-à-tête avec elle, et, à dater de

ce moment, devint un de ses habitués.

Un jour, il conduisit la comtesse à l'église catholique, où elle resta

longtemps agenouillée devant un des autels. Le Français, qui n'était

plus jeune, mais tout confit en béates séductions, lui posa les mains

sur la tête, et, à cet attouchement, elle sentit, comme elle le raconta

plus tard, l'impression d'une fraîche brise qui pénétrait dans son

coeur.... C'était la grâce qui opérait!

On la conduisit ensuite vers un abbé de robe longue, qui la confessa et

lui donna l'absolution. Le lendemain il lui apporta chez elle, dans une

boîte d'or, les hosties de la communion; il la félicita d'être entrée

dans le giron de la sainte Église catholique, l'assura que le pape en

allait être informé, et qu'elle recevrait bientôt de lui un document

important.

Tout ce qui se faisait autour d'elle et avec elle, l'attention dont elle

était l'objet de la part de ces gens, dont la parole était si élégante

et si fine, l'innocence de la colombe devenue son partage, figurée sur

sa personne par des robes et des rubans d'une blancheur immaculée, tout

lui causait une amusante distraction. Néanmoins elle ne perdait pas son

but de vue et, comme il arrive toujours dans une affaire où il y a de la

ruse sous jeu, c'était le plus faible comme intelligence qui devait

vaincre le plus fort.

Hélène comprit fort bien que toutes ces belles phrases et tous ces

efforts n'avaient d'autre objet que de la convertir au catholicisme et

d'obtenir d'elle de l'argent pour les besoins de l'ordre. Aussi elle ne

manqua pas d'insister auprès d'eux, avant de se rendre à leurs demandes,

pour faire hâter les différentes formalités indispensables en vue de son

divorce. Pour elle, la religion n'avait d'autre mission que de

satisfaire ses désirs et ses caprices, tout en se conformant à de

certaines convenances. Aussi, dans un de ses entretiens avec son

confesseur, elle exigea qu'il lui dît catégoriquement à quel point

l'engageaient les liens du mariage. C'était le moment du crépuscule:

tous deux, près de la fenêtre ouverte du salon, respiraient le doux

parfum des fleurs. Un corsage de mousseline des Indes voilait à peine la

poitrine et les épaules d'Hélène; l'abbé, bien nourri et rasé de frais,

tenait ses mains blanches modestement croisées sur ses genoux, et, en

portant sur elle un regard doucement enivré par sa beauté, lui

expliquait sa manière d'envisager la question brûlante qui

l'intéressait. Hélène souriait avec inquiétude; on aurait dit qu'à voir

la figure émue de son directeur spirituel elle craignait que la

conversation ne prît une tournure alarmante. Mais, tout en subissant le

charme de son interlocutrice, l'abbé se laissait évidemment aller au

plaisir de développer sa pensée avec art.

«Dans l'ignorance des devoirs auxquels vous vous engagiez, disait-il,

vous avez juré fidélité à un homme qui, de son côté, entré dans les

liens du mariage, sans en reconnaître l'importance religieuse, a commis

une profanation; donc, ce mariage n'a pas eu son entière valeur, et

cependant vous étiez liée par votre serment. Vous l'avez enfreint....

Quel est donc votre péché? Péché véniel ou mortel? Péché véniel,

assurément, parce que vous l'avez commis sans mauvaise intention. Si le

but de votre second mariage est d'avoir des enfants, votre péché peut

vous être remis; mais, ici se présente une nouvelle question, et...

--Mais, dit Hélène en l'interrompant tout à coup avec une certaine

impatience, je me demande comment, après avoir embrassé la vraie

religion, je me trouverais encore liée par les obligations de celle qui

est erronée?»

Cette observation fit sur le confesseur à peu près le même effet que la

solution du problème de l'oeuf par Christophe Colomb; il resta ébahi

devant la simplicité avec laquelle elle l'avait résolu. Étonné et

charmé de ses progrès rapides, il ne voulut pas cependant renoncer tout

d'abord à lui déduire ses raisons.

«Entendons-nous, comtesse,» reprit-il en cherchant à combattre le

raisonnement de sa fille spirituelle...

La guerre et la paix, Tome III · 第 27 / 127 题