XVII

Koutouzow, la tête inclinée et affaissé sur lui-même de tout le poids de

son corps, était toujours assis sur le banc, recouvert d'un tapis, où

Pierre l'avait vu le matin, ne prenant aucune disposition, mais

approuvant ou désapprouvant ce qu'on venait lui proposer.

«C'est cela... oui, oui, faites!» disait-il; ou bien: «Vas-y, va voir,

mon ami!» ou bien encore: «C'est inutile, attendons!...»

Il écoutait cependant les rapports qu'on lui faisait, donnait les

ordres qu'on lui demandait, sans paraître s'intéresser au sens des

paroles de ceux qui lui parlaient, mais épiant toutefois leur ton et

l'expression de leur visage. Sa longue expérience et sa sagesse de

vieillard lui disaient qu'il n'était pas possible à un seul homme d'en

diriger cent mille luttant avec la mort. Il savait que ni les

dispositions du commandant en chef, ni l'emplacement choisi pour les

troupes, ni le nombre des canons et des gens tués, ne décident du sort

de la bataille, mais bien cette force insaisissable qui s'appelle l'élan

des troupes, qu'il tâchait de découvrir et de conduire autant qu'il

était en son pouvoir. La figure de Koutouzow avait une expression calme

et grave, qui formait avec la faiblesse de son corps, usé par l'âge, un

contraste saisissant. À onze heures du matin, on vint lui dire que les

ouvrages avancés dont les Français s'étaient emparés leur avaient été

repris, mais que le prince Bagration était blessé. Koutouzow poussa un

cri et secoua la tête.

«Va tout de suite trouver le prince Pierre Ivanovitch,--dit-il à un aide

de camp, et, s'adressant ensuite au prince de Wurtemberg:

--Votre Altesse ne voudrait-elle pas prendre le commandement de la

première armée?»

Le prince partit à l'instant, et il n'avait pas encore atteint le

village de Séménovsky, qu'il envoya son aide de camp demander des

renforts. Koutouzow fronça le sourcil, envoya Doktourow prendre le

commandement de la première armée, et prier le prince, dont les conseils

lui étaient indispensables dans ces graves circonstances, de revenir

auprès de lui. Lorsqu'on lui apprit que Murat était prisonnier, il

sourit, et son état-major s'empressa de le féliciter.

«Attendez, messieurs, dit-il, attendez! La bataille est certainement

gagnée, et cette nouvelle de la prise de Murat n'a rien de bien

extraordinaire, mais il ne faut pas se réjouir trop tôt!»

Cependant il envoya son aide de camp faire part de cette capture aux

troupes. Un peu plus tard, à l'arrivée de Scherbinine, qui venait lui

annoncer la reprise par les Français des ouvrages avancés du village de

Séménovsky, Koutouzow devina, à l'expression de son visage et aux bruits

qui arrivaient du champ de bataille, que les choses allaient mal. Se

levant aussitôt, il le prit à l'écart.

«Mon ami, lui dit-il, va auprès d'Yermolow, et vois un peu ce qu'il y a

à faire.»

Koutouzow se trouvait à Gorky, au centre même de notre position;

l'attaque dirigée par Napoléon sur notre flanc gauche avait été

vaillamment et à plusieurs reprises repoussée par la cavalerie

d'Ouvarow, mais au centre ses troupes n'avaient pas dépassé Borodino. À

trois heures, les Français cessèrent l'attaque, et Koutouzow put

constater, sur la physionomie de tous ceux qui arrivèrent du champ de

bataille comme sur celles de son entourage, une surexcitation portée au

dernier degré. Le succès dépassait ses espérances, mais ses forces lui

faisaient défaut, sa tête s'inclinait et il sommeillait

involontairement. On lui apporta à dîner; pendant son repas, Woltzogen

s'approcha de lui; c'était celui-là même qui, au dire du prince André,

affirmait que la guerre doit avoir l'espace libre devant elle, et qui

détestait Bagration. Il venait rendre compte à Koutouzow, de la part de

Barclay, de la marche des opérations militaires du flanc gauche. Le sage

Barclay, en voyant la foule des fuyards blessés et les dernières lignes

enfoncées, en avait conclu que la bataille était perdue, et avait chargé

son aide de camp favori d'en prévenir Koutouzow. Celui-ci, mâchant avec

peine un morceau de poule rôtie, regardait complaisamment venir

Woltzogen; Woltzogen s'approchait avec nonchalance, souriant du bout des

lèvres, la main à la visière de sa casquette avec une affectation

cavalière; il avait l'air de dire, comme militaire savant et distingué,

je laisse aux Russes le soin d'encenser ce vieillard inutile que

j'apprécie à sa juste valeur. «Ce vieux Monsieur,» c'était le nom que

les Allemands donnaient à Koutouzow, «ce vieux Monsieur» se donne ses

aises! pensa Woltzogen en jetant un regard sur son assiette, et il

commença son rapport sur la situation du flanc gauche, telle qu'il avait

mission de la faire connaître, et telle qu'il l'avait jugée par

lui-même.

«Les principaux points de notre position sont au pouvoir de l'ennemi;

nous ne pouvons l'en déloger, faute de troupes; elles fuient et il est

impossible de les arrêter!»

Koutouzow cessa de manger et le regarda avec surprise; il semblait ne

pas comprendre ce qu'il avait entendu. Woltzogen remarqua son émotion,

et ajouta avec un sourire:

«Je ne me crois pas en droit de cacher à Votre Altesse ce que j'ai vu:

les troupes sont en pleine déroute!

--Vous l'avez vu, vous l'avez vu? s'écria Koutouzow en se levant

vivement, les sourcils froncés, et faisant de ses mains tremblantes des

gestes de menace; tout près de suffoquer, il s'écria: «Comment

osez-vous, monsieur, me dire cela, à moi? Vous ne savez rien! Dites à

votre général que ses nouvelles sont fausses, que je connais mieux que

lui le véritable état des choses.»

Woltzogen fit un mouvement pour l'interrompre, mais Koutouzow

poursuivit:

«L'ennemi est repoussé du flanc gauche, et fortement entamé au flanc

droit. Ce n'est pas une raison, parce que vous avez mal vu, pour dire ce

qui n'est pas. Allez répéter au général Barclay que mon intention est

d'attaquer l'ennemi demain!» Tous se taisaient, et l'on n'entendait que

la respiration haletante du vieillard: «Il est repoussé de partout,

reprit-il, j'en rends grâces à Dieu et à nos braves troupes! La victoire

est à nous, et demain nous le chasserons du sol sacré de la Russie!»

ajouta-t-il en se signant et en laissant échapper un sanglot.

Woltzogen haussa les épaules, un sourire ironique passa sur ses lèvres,

et il s'éloigna sans chercher même à dissimuler la surprise que lui

causait l'aveugle entêtement du «vieux Monsieur». Un général d'un

extérieur agréable parut en ce moment sur la colline.

«Ah! voilà mon héros!» dit Koutouzow en l'indiquant de la main.

C'était Raïevsky; il avait passé toute la journée sur le point le plus

important du champ de Borodino. Il venait annoncer que les troupes

tenaient toujours ferme, et que les Français n'osaient plus attaquer.

«Vous ne pensez donc pas, comme les autres, que nous sommes obligés de

nous retirer? lui demanda Koutouzow en français.

--Au contraire, Votre Altesse: dans les affaires indécises, c'est

toujours le plus opiniâtre qui reste victorieux, et mon opinion...

--Kaïssarow, s'écria Koutouzow, prépare-moi l'ordre du jour, et toi,

dit-il à un autre aide de camp, parcours les lignes et annonce l'attaque

pour demain!»

Pendant ce temps Woltzogen, revenu de chez Barclay, prévint le maréchal

que son chef demandait la confirmation par écrit de l'ordre qu'il lui

avait donné. Koutouzow, sans même le regarder, fit aussitôt libeller cet

ordre, qui mettait à couvert la responsabilité de l'ex-commandant en

chef. Grâce à l'intuition morale et mystérieuse de ce qu'on est convenu

d'appeler l'esprit de corps, les paroles de l'ordre du jour de Koutouzow

se transmirent instantanément jusqu'aux extrémités de l'armée. Ce

n'étaient plus certainement les mêmes mots qui leur parvenaient, et il

n'y avait même rien de vrai dans les expressions attribuées à Koutouzow,

mais chacun en comprit le sens et la portée; en effet elles n'étaient

pas le résultat de combinaisons plus ou moins habiles, mais elles

traduisaient fidèlement le sentiment caché au fond du coeur du

commandant en chef, et ce sentiment trouvait un écho dans le coeur de

tous les Russes! Tous ces soldats épuisés et hésitants, apprenant qu'on

attaquerait l'ennemi le lendemain, sentirent que ce qu'il leur répugnait

de croire était faux; ils furent consolés, et leur courage se ranima.

La guerre et la paix, Tome III · 第 18 / 127 题