IV

Soulevé par la foule, Pierre regardait vaguement autour de lui.

«Comte Pierre Kirilovitch, comment êtes-vous là?» demanda une voix.

Pierre se retourna. C'était Boris Droubetzkoï, qui s'approchait de lui

en souriant, et en époussetant la poussière qu'il avait attrapée aux

genoux en faisant ses génuflexions. Sa tenue, celle du militaire en

campagne, était néanmoins élégante; il portait comme Koutouzow une

longue capote, et comme lui un fouet en bandoulière. Pendant ce temps,

le général en chef, qui avait atteint le village, s'était assis, dans

l'ombre projetée par une isba, sur un banc apporté en toute hâte par un

cosaque, et qu'un autre avait recouvert d'un petit tapis. Une suite

nombreuse et brillante l'entoura; la procession poursuivit son chemin,

accompagnée par la foule, tandis que Pierre, causant avec Boris,

s'arrêtait à une trentaine de pas de Koutouzow.

«Croyez-moi, dit Boris à Pierre, qui lui exprimait son désir de prendre

part à la bataille, je vous ferai les honneurs du camp, et le mieux, à

mon avis, serait de rester auprès du général Bennigsen, dont je suis

officier d'ordonnance et que je préviendrai. Si vous voulez avoir une

idée de la position, venez avec nous, nous allons au flanc gauche, et,

quand nous en reviendrons, faites-moi le plaisir d'accepter mon

hospitalité pour la nuit: nous pourrons même organiser une petite

partie. Vous connaissez sans doute Dmitri Serguéïévitch? il campe

là,--ajouta-t-il en indiquant la troisième maison de Gorky.

--Mais j'aurais désiré voir le flanc droit; On le dit très fort, et

ensuite je voudrais bien longer la Moskva et toute la position?

--Vous le pourrez facilement, mais c'est le flanc gauche qui est le plus

important.

--Pourriez-vous me dire où se trouve le régiment du prince Bolkonsky?

--Nous passerons devant, je vous conduirai au prince.

--Qu'alliez-vous dire du flanc gauche? demanda Pierre.

--Entre nous soit dit, répondit Boris en baissant la voix d'un air de

confidence, le flanc gauche est dans une détestable position; le comte

Bennigsen avait un tout autre plan: il tenait à fortifier ce mamelon

là-bas, mais Son Altesse ne l'a pas voulu, car...»

Boris n'acheva pas, il venait d'apercevoir l'aide de camp de Koutouzow,

Kaïssarow, qui se dirigeait de leur côté.

«Païssi Serguéïévitch, dit Boris d'un air dégagé, je tâche d'expliquer

au comte notre position, et j'admire Son Altesse d'avoir si bien deviné

les intentions de l'ennemi.

--Vous parliez du flanc gauche? demanda Kaïssarow.

--Oui, justement, le flanc gauche est maintenant formidable!».

Quoique Koutouzow eût renvoyé de son état-major tous les gens inutiles,

Boris avait su y conserver sa position en se faisant attacher au comte

Bennigsen. Celui-ci, comme tous ceux sous les ordres desquels Boris

avait servi, faisait de lui le plus grand cas.

L'armée était partagée en deux partis très distincts: celui de Koutouzow

et celui de Bennigsen chef de l'état-major; et Boris savait, avec

beaucoup d'habileté, tout en témoignant un respect servile à Koutouzow,

donner à entendre que ce vieillard était incapable de diriger les

opérations, et que, de fait, c'était Bennigsen qui avait la haute main.

On était maintenant à la veille de l'instant décisif qui devait accabler

Koutouzow et faire passer le pouvoir entre les mains de Bennigsen, ou

bien, si Koutouzow gagnait la bataille, on ne manquerait pas de faire

comprendre que tout l'honneur en revenait à Bennigsen. Dans tous les

cas, de nombreuses et importantes récompenses seraient distribuées après

la journée du lendemain, et donneraient de l'avancement à une fournée

d'inconnus. Cette prévision causait à Boris une agitation fébrile.

Pierre fut bientôt entouré par plusieurs officiers de sa connaissance,

arrivés à la suite de Kaïssarow; il avait peine à répondre à toutes les

questions qu'on lui adressait sur Moscou, et à suivre les récits de

toute sorte qu'on lui faisait. Les physionomies avaient une expression

d'inquiétude et de surexcitation, mais il crut remarquer que cette

surexcitation était causée par des questions d'intérêt purement

personnel, et il se rappelait; involontairement cette autre expression,

profonde et recueillie, qui l'avait si vivement frappé sur d'autres

visages: ces gens-là, en s'associant de coeur à l'intérêt général,

comprenaient qu'il s'agissait d'une question de vie ou de mort pour

chacun! Koutouzow, apercevant Pierre dans le groupe, le fit appeler par

son aide de camp; Pierre se dirigea aussitôt vers lui, mais au même

moment un milicien, le devançant, s'approcha également du commandant en

chef: c'était Dologhow.

«Et celui-là, comment est-il ici? demanda Pierre.

--Cet animal-là se faufile partout, lui répondit-on; il a été dégradé,

il faut bien qu'il revienne sur l'eau.... Il a présenté différents

projets, et il s'est glissé jusqu'aux avant-postes ennemis.... Il n'y a

pas à dire, il est courageux.» Pierre se découvrit avec respect devant

Koutouzow, que Dologhow avait accaparé.

«J'avais pensé, disait ce dernier, que si je prévenais Votre Altesse,

elle me chasserait, ou me dirait que la chose lui était connue?

--Oui, c'est vrai, dit Koutouzow...

--Mais aussi que, si je réussissais, je rendrais service à ma patrie,

pour laquelle je suis prêt à donner ma vie! Si Votre Altesse a besoin

d'un homme qui ne ménage pas sa peau, je la prie de penser à moi, je

pourrais peut-être lui être utile.

--Oui, oui,» répondit Koutouzow, dont l'oeil se reporta en souriant sur

Pierre.

En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se

placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une

conversation commencée.

«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour

se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»

Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être

entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui

demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:

«Oui, c'est un peuple incomparable!--dit Koutouzow, et, fermant les

yeux, il hocha la tête:--Incomparable!--murmura-t-il une seconde

fois:--Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur

agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les

adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est

à vos ordres!»

Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête

d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire,

et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à

donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de

camp.

«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les

un peu?»

Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les

écoutant.

Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la

main.

«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans

paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.

--À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à

la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis

heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les

malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez

plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»

Pierre regardait Dologhow en souriant, ne sachant que lui répondre.

Celui-ci, les larmes aux yeux, l'entoura de ses bras et l'embrassa. Sur

ces entrefaites, le comte Bennigsen, auquel Boris avait glissé quelques

mots, proposa à Pierre de le suivre le long de la ligne des troupes.

«Cela vous intéressera, ajouta-t-il.

--Bien certainement,» répondit Pierre.

Une demi-heure plus tard, Koutouzow partit pour Tatarinovo, tandis que

Bennigsen, accompagné de sa suite et de Pierre, allait faire son

inspection.

V

Bennigsen descendit la grand'route vers le pont que l'officier avait

indiqué à Pierre comme étant le centre de notre position, et dont le

foin, fauché des deux côtés de la rivière, embaumait les abords. Après

le pont, ils traversèrent le village de Borodino; de là, prenant sur la

gauche, ils dépassèrent une masse énorme de soldats et de fourgons

d'artillerie, et se trouvèrent en vue d'un haut mamelon sur lequel les

miliciens exécutaient des travaux de terrassement: c'était la redoute

qui devait recevoir plus tard le nom de «Raïevsky» ou «la batterie du

mamelon». Pierre n'y fit que peu d'attention: il ne pouvait se douter

que cet endroit deviendrait le point le plus mémorable du champ de

bataille de Borodino. Ils franchirent ensuite le ravin qui les séparait

de Séménovsky: les soldats emportaient les dernières poutres des isbas

et des granges. Puis, montant et descendant tour à tour, ils

traversèrent un champ de seigle, foulé et roulé comme par la grêle, et

suivirent la nouvelle route frayée par l'artillerie au milieu des

sillons d'un champ labouré, pour atteindre les ouvrages avancés auxquels

on travaillait encore. Bennigsen s'y arrêta et jeta les yeux sur la

redoute de Schevardino, qui hier encore était à nous, et sur laquelle on

voyait se dessiner quelques cavaliers, que les officiers prétendaient

être Napoléon ou Murat, avec leur suite. Pierre cherchait, comme eux, à

deviner lequel pouvait être Napoléon. Quelques instants plus tard, ce

groupe descendit de la hauteur et disparut dans le lointain. Bennigsen,

s'adressant à un des généraux présents, lui expliqua à haute voix quelle

était la position de nos troupes. Pierre faisait son possible pour se

rendre compte des combinaisons qui motivaient cette bataille, mais il

sentit, à son grand chagrin, que son intelligence n'allait pas jusque-là

et qu'il n'y comprenait rien. Bennigsen, remarquant son attention, lui

dit tout à coup:

«Cela ne peut, il me semble, vous intéresser?

--Au contraire,» reprit Pierre.

Laissant les ouvrages avancés derrière eux, ils s'engagèrent sur la

route, qui, en s'éloignant vers la gauche, traversait, en formant des

courbes, un bois de bouleaux serrés mais peu élevés. Au milieu de la

forêt, un lièvre, au pelage brun et aux pattes blanches, sauta tout à

coup sur le chemin et se mit à courir longtemps devant eux, en excitant

une hilarité générale, jusqu'au moment où, effrayé par le bruit des

chevaux et des voix, il se jeta dans un fourré voisin. Deux verstes plus

loin, ils débouchèrent dans une clairière: là se trouvaient des soldats

du corps de Toutchkow, qui était chargé de défendre le flanc gauche.

Arrivé à son extrême limite, Pierre vit Bennigsen parler avec chaleur,

et supposa qu'il venait de prendre une disposition des plus importantes.

En avant des troupes de Toutchkow, il y avait une éminence, qui n'était

pas occupée par nos troupes, et Bennigsen critiqua hautement cette

faute, en disant qu'il était absurde de laisser ainsi, sans le garnir,

un point aussi élevé, et de se contenter de mettre des troupes dans le

bas. Quelques généraux partagèrent son avis. L'un d'eux, entre autres,

soutint, avec une énergie toute militaire, qu'on les exposait par là à

une mort certaine. Bennigsen ordonna en son nom de faire placer des

forces sur la hauteur. Cette disposition, qu'on venait de prendre au

flanc gauche fit encore mieux sentir à Pierre son incapacité à

comprendre les questions stratégiques; en écoutant Bennigsen et les

généraux qui discutaient la question, il leur donnait raison, et

s'étonnait d'autant plus de la faute grossière qui avait été commise.

Bennigsen, ignorant que ces troupes avaient été placées là, non, comme

il le croyait, pour défendre la position, mais pour y rester cachées et

tomber à l'improviste sur l'ennemi à un moment donné, changea ces

dispositions, sans en prévenir le commandant en chef.

La guerre et la paix, Tome III · 第 7 / 127 题