II

Pierre quitta Mojaïsk le matin du 6. Arrivé au bas de la rue abrupte qui

mène aux faubourgs de la ville, il laissa sa voiture en face de

l'église, située à droite sur la hauteur, et dans laquelle on officiait

en ce moment. Un régiment de cavalerie, précédé de ses chanteurs, le

suivait de près; en sens opposé montait une longue file de charrettes

emmenant les blessés de la veille; les paysans qui les conduisaient

s'emportant contre leurs chevaux, et, faisant claquer leurs fouets,

couraient d'un côté à l'autre de la route; les télègues, qui contenaient

chacune trois ou quatre blessés, étaient violemment secouées sur les

pierres jetées çà et là qui représentaient le pavé. Les blessés, les

membres entourés de chiffons, pâles, les lèvres serrées, les sourcils

froncés, se cramponnaient aux barreaux en se heurtant les uns contre les

autres; presque tous fixèrent leurs regards, avec une curiosité naïve,

sur le grand chapeau blanc et l'habit vert de Pierre.

Son cocher commandait avec colère aux paysans de ne tenir qu'un côté du

chemin; le régiment, qui descendait en s'étendant sur toute sa largeur,

accula la voiture jusqu'au bord du versant; Pierre lui-même fut obligé

de se ranger et de s'arrêter. La montagne formait à cet endroit,

au-dessus d'un coude de la route, un avancement à l'abri du soleil. Il y

faisait froid et humide, bien que ce fût une belle et claire matinée du

mois d'août. Une des charrettes qui contenaient les blessés s'arrêta à

deux pas de Pierre. Le conducteur, en chaussures de tille, accourut

essoufflé, ramassa une pierre qu'il glissa sous les roues de derrière et

arrangea le harnais de son cheval; un vieux soldat, le bras en écharpe,

qui suivait à pied, le maintint d'une main vigoureuse, et, se retournant

vers Pierre:

«Dis donc, pays, va-t-on nous laisser tous crever ici, ou nous

traînera-t-on jusqu'à Moscou?»

Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses

regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le

convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y

avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au

visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le

volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers

l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit

blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure

amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du

troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de

cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs

joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches.

Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne,

égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval

essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le

renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les

chanteurs.

«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.--J'ai vu autre

chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait

en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à

Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à

présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il

faut en finir!»

Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y

répondit par un signe affirmatif.

La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en

voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant

à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des

militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc

et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un

visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des

médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à

la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au

cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.

«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?

--Mais le désir de voir, voilà tout!

--Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre

curiosité!»

Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui

parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui

conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.

«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin....

Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon

conseil, vous vous en trouverez bien.»

Le docteur avait l'air fatigué et pressé.

«Vous croyez? demanda Pierre; indiquez-moi donc notre position.

--Notre position? Oh! ce n'est pas ma partie; quand vous aurez dépassé

Tatarinovo, vous verrez: on y remue des masses de terre; montez sur la

colline, et d'un seul coup d'oeil vous embrasserez toute la plaine.

--Vraiment! mais alors si vous...»

Le docteur l'interrompit en se rapprochant de sa britchka.

«Je vous y aurais conduit avec plaisir, je vous le jure, mais,

continua-t-il en faisant un geste énergique, je ne sais plus où donner

de la tête: je cours chez le chef de corps, car savez-vous où nous en

sommes? Demain on livre bataille; or sur cent mille hommes on doit

compter vingt mille blessés, n'est-ce pas? Eh bien, nous n'avons ni

brancards, ni hamacs, ni officiers de santé, ni médecins, même pour six

mille; nous avons bien dix mille télègues, mais vous comprenez qu'il

nous faut autre chose, et l'on nous répond: «faites comme vous

pourrez!...»

En ce moment, Pierre pensa que sur ces cent mille hommes bien portants,

jeunes et vieux, dont quelques-uns examinaient curieusement son chapeau,

vingt mille étaient fatalement destinés aux souffrances et à la mort, et

son esprit en fut douloureusement frappé: «Ils mourront peut-être

demain, comment alors peuvent-ils penser à autre chose?» se disait-il,

et, par une association d'idées involontaire mais naturelle, son

imagination lui retraça vivement la descente de Mojaïsk, les télègues

avec les blessés, le bruit des cloches, les rayons brillants du soleil

et les chansons des soldats!

«Et ce régiment de cavalerie qui rencontre des blessés en allant au feu?

Il les salue en passant, et pas un de ses hommes ne fait un retour sur

lui-même et ne pense à ce qui l'attend demain?... C'est étrange!» se dit

Pierre en continuant sa route vers Tatarinovo. À gauche s'élevait une

maison seigneuriale, devant laquelle se promenaient des sentinelles, et

stationnaient une foule de voitures, de fourgons et de domestiques

militaires. C'était la demeure du commandant en chef; absent en ce

moment, il n'y avait laissé personne, et assistait au _Te Deum_ avec

tout son état-major. Pierre continua sur Gorky; arrivé sur la hauteur et

traversant la rue étroite du village, il aperçut, pour la première fois,

des miliciens en chemise blanche avec le bonnet décoré de la croix, qui,

ruisselants de sueur, travaillaient, en riant et en causant bruyamment,

sur un large monticule situé à droite de la route et couvert de hautes

herbes. Les uns creusaient la terre, les autres la brouettaient sur des

planches posées à terre, et quelques-uns restaient les bras croisés.

Deux officiers les dirigeaient du haut de la colline. Ces paysans, qui

s'amusaient évidemment de la nouveauté de leurs occupations militaires,

rappelèrent à Pierre ces paroles du soldat: «Que c'était avec le peuple

entier qu'on voulait repousser l'ennemi!» Ces travailleurs barbus,

chaussés de grandes bottes dont ils n'avaient pas l'habitude, avec leurs

cous bronzés, leurs chemises entr'ouvertes sur la poitrine, laissant

voir leurs clavicules hâlées, firent sur Pierre une impression plus

forte que tout ce qu'il avait vu et entendu jusque-là; et lui firent

comprendre la solennité et l'importance de ce qui se passait en ce

moment.

La guerre et la paix, Tome III · 第 5 / 127 题