LE PLAIDOYER DE VICTOR.

Victor se leva au milieu d'un silence presque redoutable. Il était pâle

et un léger tremblement agitait tout son être. C'était la première fois

qu'il plaidait en cour criminelle, et dans quelle circonstance, grand

Dieu! La vie de son père et l'honneur de sa famille pouvaient dépendre

de son plus ou moins d'éloquence et d'habileté. Il sentait que le

prisonnier le regardait avec plus de crainte encore que d'affection.

--Messieurs les jurés, commença-t-il, vous avez à juger une des causes

les plus étonnantes qui aient jamais été soumises au tribunal des

hommes. Aurai-je assez d'habileté pour vous l'exposer clairement, assez

de prudence pour ne rien omettre d'utile, assez de science pour la bien

discuter, assez de forces pour en faire jaillir la glorification de la

justice? Ah! si je n'étais soutenu que par l'appât de l'or ou la soif de

la gloire, je pourrais défaillir, et je mériterais de succomber; mais

j'ai pour aiguillonner mou courage l'amour de la justice et le

dévouement filial.

--Messieurs les jurés, reportez un instant vos regards en arrière;

tournez vos souvenirs vers Lotbinière, la paroisse de l'accusé; remontez

d'une vingtaine d'années le cours de la vie! Voyez-vous sur ce coteau de

St. Eustache, cette grande maison blanche, au milieu des arbres qui

l'ombragent? Là habitent le bonheur et la paix. Joseph Letellier et

Noémie, sa femme jeune et belle, coulent des jours heureux dans la

crainte du Seigneur. Leur maison, comme leur coeur, est ouverte à tout

le monde, et les amis sont nombreux. Mais entre tous, celui qui partage

le plus souvent la joie des jeunes époux, c'est un voisin, un camarade

de l'accusé; c'est l'ami intime à qui l'on se confie avec le plus de

confiance et d'abandon. Mais Noémie est belle, et le voisin est

voluptueux. Noémie est vertueuse et le voisin est sans pudeur. Un homme

qui se sent brûlé d'une flamme honteuse est un homme voué à toutes les

infamies, s'il n'a pas la crainte de Dieu. Ce voisin se laisse donc

entraîner sur la pente fatale, et il porte un oeil de convoitise sur la

femme de son ami. De ce moment l'amitié est finie et l'ami, condamné.

L'amitié est remplacée par l'hypocrisie, et l'ami, abusé chaque jour.

Par une combinaison diabolique on appelle le mensonge au secours de la

volupté, et la femme pure et sainte est accusée auprès de son mari. Les

calomnies répétées éveillent la jalousie dans le coeur du mari qui se

croit trompé, et la jalousie couvre d'un nuage toujours menaçant la

maison jusqu'alors pleine de sérénité. Un jour, enfin, l'accusé trop

confiant dans l'ami qui l'abuse, aveuglé de plus en plus, s'imaginant

avoir sous les yeux sa femme infidèle, oublieuse de ses devoirs les plus

sacrés et de la foi jurée, entre dans une de ces colères qui rugissent à

bon droit dans les profondeurs d'un coeur honnête, quand un mari croit

voir se consommer sa honte. Il était armé, il frappa.... Il frappa et

s'enfuit.... Il entra dans sa maison en pleurant.... Mais écoutez plutôt

le témoignage naïf de la petite fille qui gardait, ce soir-là, l'enfant

de Noémie: J'étais gardienne chez Letellier le soir du meurtre. J'avais

alors douze ans. Madame Letellier m'avait demandé d'avoir soin de son

enfant pendant qu'elle irait à confesse. Je berçais le petit sur mes

genoux. Tout à coup, vers les neuf heures ou neuf heures et demie, M.

Letellier entre. Il était affreusement changé. Il s'approche de

l'enfant, le regarde en pleurant, le prend dans ses bras, l'embrasse et

me le rend en disant: Aies-en bien soin... car il n'a plus de mère.

--Sa mère est allée à confesse, que je réponds, et il la verra

demain.--Elle ne reviendra plus! je l'ai tuée, qu'il dit d'une voix à

faire peur... et moi, ajoute-t-il, vous ne me reverrez jamais....

Quoi de plus fort que ce témoignage dans sa touchante naïveté! Et vous

le savez, la femme qui le rend, ce témoignage, est une femme digne de

foi, celle-là! et son témoignage se trouve corroboré par les dépositions

du voisin chez lequel elle est accourue, le soir du meurtre, pour

annoncer la triste nouvelle. Il est donc bien vrai que l'accusé,

malicieusement induit en erreur, avait cru tuer sa femme infidèle. Et en

effet, il disparut, comme il l'avait déclaré à la petite gardienne, et

il voulut être mort pour tous ceux qui l'avait connu. Il brûla sa grange

pour faire croire qu'il s'était brûlé avec elle.... Pourquoi vivre, en

effet, quand on a perdu, par la plus lâche des trahisons, tout ce que

l'on aimait sur la terre? Comment un homme de coeur pourrait-il, le

front souillé par l'ignominie de sa femme, voir ses amis et leur

sourire? La mort est mille fois plus douce que la vie, dans ces

douloureuses circonstances, la mort ou réelle ou feinte. L'accusé

choisit la dernière, et, pour tous ceux qui l'avaient connu, il fut

mort. Il ne choisit pas, il fut plus plutôt inspiré de Dieu dont les

desseins sont impénétrables. Pendant vingt ans il se tint caché dans les

immenses solitudes glacées du Nord-Ouest, et là, sous un nom nouveau, il

fit des prodiges de valeur et des oeuvres de charité sans nombre! Il

devint la gloire des trappeurs-canadiens et la terreur des sauvages

barbares, si bien, qu'on l'appelait partout le grand-trappeur. Il serait

encore perdu dans ces régions sans limites, si un événement merveilleux

ne lui eut appris qu'il n'avait pas tué sa femme et qu'elle vivait

encore. Ici, messieurs les jurés, vous retrouvez de nouveau cette preuve

indestructible, irrécusable, de la bonne foi de l'accusé dans son crime

et de la malice d'un scélérat qui agit dans l'ombre. Ecoutez encore le

témoignage d'un brave et honnête chasseur qui a la crainte de Dieu. Ce

témoignage est appuyé par une lettre du rév. père Olivier missionnaire

du lac des Esclaves: Voici ce que dit ce fidèle compagnon de l'accusé:

--Pauvre Djos, s'il n'avait pas eu tant d'ennemis, il serait encore

heureux!... son enfant ne serait pas orphelin... et sa femme ne serait

pas veuve!

--Sa femme veuve? me dit le grand-trappeur qui pleurait.

--Et oui, depuis vingt ans.

--Tu te trompes! qu'il ajoute en secouant la tête, Djos a tué sa femme

dans un moment de folle jalousie.

--Il ne l'a pas tuée, puisque je l'ai vue il y a cinq ans, que je

riposte.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie le grand-trappeur en tombant à genoux. Il

pleurait comme une Madelaine, et criait: Noémie! Noémie! pardon! Oh! je

n'ai pas tué ma femme!... Mon Dieu! soyez béni!...

Messieurs, quoi de plus concluant? La vérité se fait jour de toute part.

Elle éclate, elle éblouit.

L'accusé savait bien qu'il avait tué; mais il croyait avoir droit

d'exercer cette suprême justice, car il croyait avoir subi un suprême

outrage de la part de sa femme. Et qu'on ne dise pas qu'il s'est laissé

tromper volontairement. Les machinations les plus habiles ont été mises

en oeuvre pour l'aveugler et le perdre. Il ne peut être coupable en

conscience, car il était de bonne foi et sa conscience lui disait d'agir

comme il l'a fait. C'est un crime purement matériel qu'il a commis, et

qui n'offense pas Dieu. Les hommes seraient-ils plus sévères que Dieu

lui-même?

Ou l'accusé savait qu'il n'avait pas tué sa femme, et, alors, il n'eut

pas attendu vingt ans pour faire cet acte d'hypocrisie qui pouvait

toutefois le conduire à l'échafaud; car au bout de vingt ans de cette

vie étrange, active, accidentée du chasseur, il était devenu un homme

tout autre; il avait dû oublier les attachements d'autrefois, et tout ce

qu'il avait aimé, pour se délecter dans sa gloire de grand chasseur et

l'enivrante liberté des forêts; ou il croyait l'avoir tuée, et, alors,

il devait s'efforcer de rester inconnu de tous, et ne se révéler que

dans une circonstance étrange comme celle qui s'est offerte à lui au

bout de vingt ans. Mais ici, certain d'avoir été le jouet ou

l'instrument d'une volonté mystérieuse et coupable, il devait se lever

et partir, sans songer aux conséquences de sa détermination. Et c'est ce

qu'il a fait. Il est venu! Il est venu pour demander pardon à sa femme

qu'il avait outragée par ses lâches soupçons! Il est venu pour dire au

monde qu'il a été un instrument aveugle et innocent dans les mains de

l'hypocrisie! Il est venu pour soulever le voile qui couvre le mystère

d'iniquité, et chercher où se cache l'infâme qui a tramé, pour le

perdre, le plus odieux des complots! Il est venu pour aider la justice à

triompher; pour être l'instrument de Dieu au jour de la vengeance, comme

il l'a été au jour de l'épreuve!... Et, pour cela, il a exposé sa vie,

ses dernières espérances et ce qui lui restait de bonheur sur la terre.

Où est donc le coupable? Voilà ce que je dois chercher avec vous,

messieurs les jurés, car il y a un coupable quand il se commet un crime:

seulement le vrai coupable n'est pas toujours celui par qui l'attentat

est consommé, mais celui qui l'a médité, préparé et fait accomplir.

L'autre, comme dans le cas qui nous occupe, n'est qu'un instrument

inconscient. Il existe un axiome bien vieux et bien sage que les

criminalistes évoquent toujours avant d'entrer dans les dédales où se

cachent les scélérats; un axiome qui jette une première lueur dans

l'ombre où s'aventure la justice, et la conduit souvent comme un fil

d'Ariane jusqu'à la grande clarté du ciel. Cet axiome le voici: A qui

profite le crime? En effet, l'on ne commet point un crime pour le

plaisir de le commettre; c'est-à-dire que le crime n'est pas un but,

mais un moyen: le moyen d'arriver à la satisfaction d'une passion; et

toutes les passions se réduisent à deux, la haine et l'amour. Dans

l'affaire qui nous occupe, on cherche en vain la haine. La victime et

l'accusé avaient toujours vécu comme de bons et honnêtes voisins,

quoiqu'en ait dit Saint-Pierre dans son témoignage intéressé. Et la

défunte n'a-t-elle pas avoué elle-même à Madame Letellier, que les

bruits que l'on faisait courir sur le compte de Joseph étaient faux et

calomniateurs; et qu'il n'avait jamais manqué de respect envers elle. Et

puis ce jeune homme qui venait d'être l'objet d'une immense faveur du

ciel, l'objet d'un miracle, pouvait-il tout à coup devenir si

profondément méchant, que de tuer une femme qui lui aurait donné un

soufflet? Est-ce donc la satisfaction de l'amour? Pas davantage.

Supposez,--ce qui n'est pas,--qu'il ait aimé la défunte, pourquoi

l'eut-il assassinée? Pour qu'un autre homme ne la possédât point. Mais

ne sait-on pas, hélas! qu'un libertin se glorifie de partager avec

l'époux les faveurs de la femme qu'il a détournée de ses devoirs? Il

arrive qu'un homme plonge le poignard dans le coeur de sa maîtresse,

mais ce n'est que lorsque cet homme est ou doit être le premier ou le

seul aimé, et croit avoir des droits sur cette femme qui le trahit tout

à coup. Mais ici, rien de cela; et quelle différence! L'accusé aimait sa

femme... il l'aimait passionnément; il l'aimait de l'amour le plus

jaloux, vous le savez. Et quand a-t-on vu un homme ainsi jaloux avoir, à

la fois, deux amours également violentes? Et quand a-t-on vu un homme

jaloux devenir infidèle par habitude?... La jalousie peut pousser à

l'infidélité, mais c'est la vengeance qui est le principal motif, et si

l'infidélité persiste, la jalousie s'apaise nécessairement. Or, ici la

jalousie est restée jusqu'au dernier jour dans l'âme ulcérée du

malheureux accusé. Donc il aimait sa femme et n'en aimait pas d'autre de

la façon que l'on voudrait faire croire.

A qui donc le crime profite-t-il? Qui pouvait gagner quelque chose par

la mort d'Aglaé? Son mari? Non, s'il l'aimait, oui, s'il ne l'aimait

pas. Car une femme que l'on hait est un fardeau bien lourd à porter.

Nous verrons donc si Picounoc, le premier accusateur, pouvait en ce sens

profiter du crime, et nous verrons ensuite pourquoi, s'il voulait se

débarrasser de sa femme, il ne l'a pas fait périr lui-même, et nous

verrons encore s'il n'avait pas intérêt à compromettre l'accusé et à le

perdre.

Et d'abord Picounoc ou Saint-Pierre aimait-il sa femme?

Picounoc se marie, mais il n'aime pas la femme qu'il jure devant le

Christ d'aimer et de protéger toujours. Il est parjure une première fois

au pied des autels. Et si ce que je dis est vrai, messieurs, ce que je

dirai ensuite sera bien facile à comprendre; car, du moment qu'un homme

a laissé, de plein gré, le chemin de la vertu et de l'honneur pour

entrer résolument dans la voie du crime et de l'infamie, nul ne sait où

cet homme s'arrêtera... parce qu'il ne s'arrêtera que dans l'abîme....

Et ce que j'ai dit est vrai. Ecoutez plutôt le témoignage de Paul Hamel:

--Je rencontrai Picounoc: il me dit qu'il se mariait, mais qu'il

n'aimait pas sa fiancée... qu'il se laissait faire parce qu'elle avait

une belle propriété.... Je le blâmai, repart le témoin; il me répliqua:

Tiens! Je n'ai pas de secrets pour toi; j'ai aimé, j'aime, et j'aimerai

toujours. Celle que j'aime tu la connais, c'est Noémie! Elle est la

femme d'un autre, eh bien! puisque de ce côté le bonheur m'est ravi, je

n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je voudrais devenir

veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des filles

avantageuses.--Si tu parlais sérieusement, réplique le témoin, j'irais

avertir ta fiancée.--Je suis sérieux, répond Picounoc, je suis un maudit

et le fils d'un maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.

Messieurs, ces paroles épouvantables sont le noeud gordien de la cause

qui vous est soumise, et elles expliquent la noirceur de l'homme qui a

ourdi ce drame, et la subtilité de ses moyens. C'est un maudit qui veut

faire son oeuvre, et Dieu sait qu'il l'a faite terrible!

Picounoc, marié et père de famille, nourrissait toujours dans son âme le

feu de ses criminels désirs. S'il eut été un scélérat vulgaire, s'il

n'eut pas été un homme maudit peut-être, il serait allé aveuglement où

l'entraînaient ses désirs, et, comme la plupart des criminels, il aurait

brisé violemment les obstacles. Il eut tué sa femme et son ami. En

effet, consultez les annales judiciaires et voyez si, dans presque tous

les cas analogues, l'homme ou la femme épris d'une passion coupable, ne

font pas eux-mêmes, par le fer ou le poison, disparaître ceux qui les

gênent. Mais Picounoc plus rusé, plus fort, plus attaché à la vie,

imagine, pour arriver à son but, un moyen plus lent sans doute, mais

plus sûr et moins dangereux. Peut-être aussi savait-t-il qu'il avait

besoin d'abord de diminuer un peu l'extrême tendresse de Madame

Letellier pour son mari, en s'efforçant de rendre celui-ci injuste et

cruel même envers sa femme. Et c'est ce qu'il fit. Dans son imagination

infernale il trouva cet infernal projet: Faire tuer sa femme bonne et

fidèle par le mari de Noémie. C'était habile, mais malaisé. Comment en

arriver là?... Par la jalousie, la plus aveugle des passions. Oui,

rendre Joseph jaloux, se dit l'infâme, et lui faire tuer ma femme en

guise de la sienne. Vous savez, messieurs, par quelle suite de

fourberies et de mensonges il y est arrivé. Vous le savez par le

témoignage de Madame Letellier, qui avoue ce qu'elle a souffert de cette

incompréhensible jalousie de son mari. Vous le savez par le témoignage

d'Angèle Mercier, qui déclare que lorsqu'elle était enfant, Picounoc la

payait pour lui faire dire--ce qui était faux--qu'elle était la

messagère du docteur et de Madame Letellier. Vous le savez par le

témoignage du docteur lui-même qui se vit injurié de la façon la plus

grossière, parce qu'il causait avec l'infortunée Noémie. Et quand

Picounoc trouve son travail assez avancé; quand il voit son aveugle ami

se porter à des excès de violence, et dans son langage et dans ses

actions, alors il songe à mettre le couronnement à son oeuvre. Il

prévient l'accusé que Noémie, sa femme qu'il aime tant et qu'il croit si

vertueuse et si fidèle, déjouera son attention le soir même, et

viendra--après avoir prétexté la confession, un sacrement

divin--viendra, dis-je, dans ses bras à lui Picounoc.... Mais il a bien

soin d'attendre les ombres du soir, et de ne pas sortir de sa propriété.

Il eut été difficile de donner à Aglaé, la victime désignée d'avance, un

motif plausible peur l'entraîner ailleurs. Il rentre donc dans son

jardin, suivi de sa femme à qui il parle comme un amant parle à son

amante. Aglaé, prévenue de quelque façon que l'on ignore, mais que l'on

devine bien, joua son rôle bien innocemment sans doute, et sans prévoir

qu'il pourrait avoir des suites aussi funestes. Au reste, elle était un

peu simple, comme l'ont déclaré plusieurs témoins. Bonne et simple,

c'était bien la victime que Picounoc pouvait, sans trop de crainte,

conduire à la boucherie! Il eut soin de la vêtir d'un châle tenu caché

pour la circonstance, et en tout semblable à celui que Madame Letellier

venait de recevoir de son mari. On n'a pas de preuve directe de ce fait;

mais cela se déduit de la déclaration de l'accusé lui-même et des

paroles d'un faux témoin de la couronne, de Madame Gagnon. En effet,

comment cette femme pouvait-elle dire à Madame Letellier, en parlant

d'un châle: Mais! _c'est le vôtre!_ puisqu'elle n'avait jamais vu ce

châle et qu'elle ne pouvait savoir qu'il existait.... Et pourtant cette

parole: c'est le vôtre! implique nécessairement l'existence d'un autre

châle. Le vôtre implique le mien ou celui d'un autre. Et d'ailleurs quoi

de surprenant que Madame Gagnon, ou Madame Asselin si on lui rend son

vrai nom, quoi de surprenant, dis-je, que cette dame soit dans les

secrets d'un assassin? elle est accusée elle-même d'empoisonnement, et

elle vient d'être convaincue de parjure!... Et le marchand qui a vendu

le châle à Madame Letellier, peut bien, quoi qu'il le nie, en avoir

aussi vendu un autre pareil à Picounoc. Sa dénégation ne vaut rien

puisque lui-même n'est aussi qu'un misérable, un échappé du pénitencier

qui va monter sur l'échafaud!

Et n'est-ce pas pour que l'accusé fut trompé par ce châle et crut

reconnaître sa femme, que Picounoc fit brûler une allumette? Cette

clarté légère et momentanée suffisait pour induire en erreur, mais ne

suffisait pas pour qu'un oeil prévenu, comme l'oeil du jaloux, put

découvrir la ruse. La clarté du fanal eut été trop persistante, et qui

sait? toute la trame ourdie avec tant de soins et d'adresse se fût

dénouée ridiculement et à la confusion du traître. C'est ici surtout que

l'on peut admirer comment Dieu se joue des projets de l'iniquité! D'un

souffle il renverse les plans les plus hardis, il défait les

combinaisons les plus merveilleuses. Il serait indigne de lui de sembler

travailler quand les impies travaillent, pour opposer, comme le font les

hommes, force contre force, pensées contre pensées. Il laisse se glisser

un futile oubli parmi toutes les grandes idées savamment combinées, et

l'édifice que l'architecte du mal admirait avec orgueil s'écroule

soudain. Ainsi Picounoc a tout prévu, jusqu'à la lumière dont il

faudrait s'éclairer dans le jardin, et, pour donner plus de poids à sa

parole, il feint même d'avoir oublié le fanal dont il s'est servi, et il

jure que la chandelle de ce fanal a brûlé pendant quinze ou vingt

minutes. Mais voilà où la Providence qui veille sur les justes l'attend.

Dans son trouble le malheureux n'a pu songer à tout: il n'a peut-être

pas même ouvert le fanal, il l'a peut-être porté dans le jardin après le

meurtre... quoiqu'il en soit, le mensonge est là, et le mensonge suffit

à défaut de toute autre preuve, pour attirer sur la tête de celui qui

l'a proféré, en prenant le nom de Dieu à témoin, les châtiments les plus

terribles. La chandelle du fanal n'a pas été allumée, et, après vingt

ans, vous la voyez encore avec sa mèche blanche que la flamme n'a jamais

touchée. Un témoin dit qu'il a ramassé le fanal et l'a donné à Geneviève

la folle. Geneviève, étonnée de ce que la chandelle n'en avait pas été

allumée, bien que Picounoc déclarât de suite le contraire, cacha ce

fanal comme un précieux document, et attendit le jour marqué de Dieu. La

pauvre fille fut alors inspirée du ciel, et, sans savoir peut-être

qu'elle marchait au martyre, elle passa vingt ans de sa vie à chercher

ce mystère que sa mort a fait éclater. Pauvre Geneviève! sainte fille

que la pénitence a transfigurée, sois bénie, car tu as sauvé mon père!

sois bénie dans ta tombe, car tu as été un instrument terrible dans les

mains du Seigneur!

Et ici vous voyez encore la vérité du récit de l'accusé à sa femme. Il

dit que Picounoc fit brûler une allumette, une seule, comme pour lui

montrer la femme coupable à cette lumière faible et passagère, et la

tromper plus sûrement. Il déclare qu'il ne se produisit pas alors

d'autre lumière, et la chose est évidente pour tous maintenant. Donc

tout ce qu'il raconte au sujet de cette lugubre affaire est aussi

véridique.

Picounoc avait raison de se défier de Geneviève puisque cette infortunée

savait une chose qui pouvait le perdre. Cependant il ne connaissait

point l'irrécusable argument de ce fait si futile en apparence,

puisqu'il croyait que le fanal avait été perdu ou volé. Pourquoi alors

la pauvre folle a-t-elle été empoisonnée? Ah! c'est qu'elle avait

entendu quelque conversation, surpris quelque secret, et l'on voulait

s'assurer de son silence. Sa folie est peut-être simulée, pensait-on,

et, au jour du procès, qui sait si cette femme rusée ne se montrera pas

plus fine et plus intelligente que le criminel qui a conçu et exécuté ce

projet avec tant d'astuce et de patience? Car ce n'est point par un

simple hasard que Geneviève est morte soudainement quelques jours avant

le procès, et après que l'un des témoins de l'accusé eut averti Picounoc

de se défier d'elle. Qui, en effet, l'a poussée à son destin fatal?

Picounoc. Et ensuite? Ensuite, elle est partie de la maison du bossu

infâme pour aller--cela se prouvera bientôt--pour aller chez une femme

perdue boire le poison qui devait la tuer! Et sous quel prétexte

Picounoc l'envoie-t-il au bossu? sous un faux prétexte. On l'envoie

porter une lettre qui n'est pas écrite.... Que veut dire cela? On envoie

une lettre pour dire à la personne absente ce qu'on lui dirait si elle

était près de nous. On n'envoie jamais quatre pages blanches, excepté

quand il y a convention d'avance entre les deux correspondants sur la

signification du singulier envoi. Et la convention dans le cas actuel,

c'était la mort de Geneviève, la mort d'un témoin dangereux, les faits

l'ont prouvé. Picounoc et le bossu se sont compromis au sujet de cette

lettre, et le témoignage de Marguerite, la fille de Picounoc, n'a pas

tardé à les confondre.

Et pourquoi parlerais-je des témoignages menteurs de ces deux malheureux

vieillards qui sont venus ici donner publiquement le spectacle d'un

scandale inouï! Surpris dans leur oeuvre coupable, reconnus pour de

redoutables malfaiteurs, convaincus de parjure, jetant, avec le masque

matériel qui déguisait leur figure, le masque moral qui voilait leur

âme, ils se sont mis à rire, avec un cynisme écoeurant, de leur acte

criminel, et à se vanter avec orgueil de leur vie honteuse. Ils ont

eux-mêmes, se voyant perdus, dénoncé leurs complices ou plutôt leurs

maîtres; car les lâches n'aiment pas à rouler seuls dans l'abîme, et

malheur à ceux qui se servent d'eux! Ils ont dénoncé Ferron, Ferron! un

échappé du pénitencier qui se cachait, riche et redouté sous un nom

volé, le nom de Chèvrefils. Ils ont de plus déclaré--et ces hommes sont

sans doute bien informés--ils ont déclaré, ce que nous savions déjà, que

Ferron est l'ami et l'instrument de Picounoc. Voilà comme cet

enchaînement extraordinaire de faits ou de témoignages nous conduit

infailliblement au vrai coupable.

Je me résume. A qui le crime a-t-il bénéficié? A l'accusé qui aimait sa

femme jusqu'à la jalousie, ou à Picounoc qui haïssait la sienne, même

avant de l'épouser? A l'accusé qui ne demandait qu'à vivre en paix dans

son foyer béni, entre sa Noémie douce et fidèle et son enfant au

berceau, ou à Picounoc qui portait un oeil lubrique sur une autre femme

et voulait parvenir à en faire sa femme légitime, sachant bien que la

vertu de cette créature était inébranlable? En devenant libre Picounoc

avait fait un grand pas vers le but qu'il convoitait; mais une autre

personne restait enchaînée à ses devoirs, fidèle à ses serments, c'était

Noémie la femme désirée. Il fallait donc qu'elle fut libre elle aussi.

Et pour qu'elle le fut, il fallait que son époux mourut... ou du moins

passa pour mort.... Et voilà qu'en effet, le même jour, du même coup,

disparaissent les deux personnes qui sont des obstacles à la réalisation

des voeux de Picounoc: sa femme et son ami. L'une des victimes est

morte, l'autre se fera justice elle-même; elle disparaîtra de plein gré

pour toujours, ou, si elle demeure, elle sera accusée. Oui, dans la

pensée de Picounoc, ce qui se fait aujourd'hui, aurait eu lieu le

lendemain du meurtre, si l'accusé ne se fut pas sauvé!

Et pendant vingt ans Picounoc s'efforce de gagner l'amour de cette femme

qu'il a plongée dans le deuil, et pendant vingt ans, soutenue par sa

vertu, inspirée par le ciel, elle a refusé les hommages de ce

persécuteur déguisé en ami. Et ce n'est que lorsque découragée par des

épreuves sans nombre, appauvrie par des accidents fréquents, jetée dans

le chemin public par la malice d'un avare, ami et complice de Picounoc,

de Chèvrefils ou Ferron, qu'elle se décide enfin à ne plus être si

cruelle envers celui qu'elle croit son protecteur. Toutefois elle hésite

encore. Mais la reconnaissance opère en son coeur ce que rien n'avait pu

y opérer encore. Picounoc, par une générosité qui s'explique maintenant,

rend à la femme affligée le bien qu'à dessein il lui avait fait perdre.

Hypocrite et fourbe, il achète non l'amour mais la foi de cette femme,

par des sacrifices qu'il n'a jamais accomplis et des bienfaits qu'il n'a

jamais rendus. Il va triompher. Le jour de son mariage est fixé. Oh!

comme il doit se glorifier de son crime d'autrefois! Les vingt ans de

souffrance et de crainte sont passés. Aglaé ne sortira pas de sa tombe

pour crier vengeance, et l'ami trompé ne reviendra jamais se faire

expliquer un mystère d'iniquité qu'il n'a jamais soupçonné! Mais Dieu

qui se rit des complots des méchants a marqué le jour de sa justice. Le

mari si injustement jaloux a expié suffisamment sa faiblesse coupable,

et le traître a triomphé assez longtemps. Celui qu'on disait meurtrier

est apparu soudain et il a montré, de son doigt implacable, la tache de

sang sur le front de l'accusateur. Il a tué, mais innocemment et au

signal trompeur d'un homme qu'il croyait son ami.

Avec la malédiction de son père, Picounoc a fait retomber sur sa tête le

sang de sa femme. Rien d'étonnant, la malédiction d'un père, c'est la

malédiction de Dieu, et la malédiction de Dieu, c'est la mort!... Mais

le ciel ne pouvait pas perdre à jamais un homme qu'il venait de protéger

si hautement. L'accusé, vous le savez, c'est le Pèlerin de Sainte-Anne,

c'est cet homme qui, jeune encore, contrit, repentant et humilié, fut

guéri miraculeusement en présence d'une foule de personnes, dans le

sanctuaire de Notre Dame de Beaupré!... Voilà, messieurs, un gage

magnifique de l'innocence de l'accusé, car cela prouve qu'il était

devenu vertueux, et qu'il ne pouvait, en conséquence, commettre le crime

dont il est accusé, que par une erreur fatale, comme l'erreur dans

laquelle il est tombé par les machinations de Picounoc. Cependant,

messieurs les jurés, le miracle de Sainte-Anne n'est pas plus éclatant

que celui qui s'accomplit sous vos yeux; car tout le monde reconnaîtra

l'intervention divine dans ce procès tristement célèbre. Et l'on dira

que cet homme, heureux après tout, le Pèlerin de Sainte-Anne ou

l'accusé, a été deux fois sauvé par un miracle.

Victor paraissait transfiguré, et ses yeux étaient mouillés de larmes.

Plusieurs avocats, des plus anciens, se levèrent de leur siége pour

venir lui serrer la main.

Le juge fit alors, avec une gravité imposante, un résumé des

témoignages. Il exposa sans passion et sans faiblesse, les principaux

faits, et, pour venir en aide à l'honnête simplicité des jurés, ils jeta

les lumières de sa science sur les détails de la cause.

--Quiconque se servira de l'épée périra par l'épée, dit-il à la fin de

son adresse; c'est la loi de Dieu. Cependant cette loi ne frappe pas

aveuglement et n'est pas impitoyable. Les lois des hommes, qui sont les

images des lois divines, ne sauraient être plus sévères. On ne punit pas

l'homme qui tue pour défendre sa propre vie. Il serait inique de le

faire. On pardonne au mari qui tue sa femme dans l'adultère. Car la

douleur et la colère de l'homme, alors, sont peut-être plus fortes que

sa volonté, et détruisent son libre arbitre. Et puis s'il est permis de

tuer pour sauver sa vie, il doit l'être davantage pour sauver ou venger

ce qui est bien plus précieux que la vie, l'honneur. Mais ici il ne

s'agit pas d'un malheureux qui a tué sa femme coupable, mais d'un homme

qui, croyant tuer sa femme coupable, a tué la femme d'un autre. Est-il

excusable dans un pareil cas? Difficilement d'ordinaire; mais dans le

cas actuel il est certain que l'accusé a été enveloppé dans un réseau

d'intrigues qui l'ont tout à fait égaré. On l'a rendu jaloux quand il

possédait la femme la plus dévouée. N'est-il pas blâmable d'avoir cru à

l'infidélité de sa femme sans jamais avoir pu la surprendre en faute?

N'est-il pas blâmable d'avoir mis une confiance illimitée dans un homme

dont il connaissait le caractère mauvais? Oui sans doute. Et si une

femme n'était venue jurer qu'elle même, payée pour cela par Picounoc,

avait induit cet homme jaloux en erreur, en lui racontant comme vraies

des fautes que sa femme n'avait pas commises, je ne pourrais l'excuser

complètement. Mais après les criminels moyens révélés par cette femme,

l'aveugle jalousie de l'accusé s'explique et s'excuse. Il a été un

instrument de mort, mais un instrument inconscient. Il se trouve un

homme plus coupable que lui, et seul coupable: c'est l'homme qui a

préparé cette oeuvre infâme, supposé qu'il ne puisse en rien atténuer

les témoignages qui se sont élevés contre lui, lorsqu'il les voulait

diriger sur un autre. Quant à l'accusé à la barre, il a expié par vingt

ans d'exil, de pleurs et de souffrances, la lâche complaisance avec

laquelle il a écouté son traître et sensuel ami. Dieu semble satisfait

de l'expiation; il ne siérait pas à la justice humaine de se montrer

plus sévère que la justice divine.

Picounoc le maudit · 第 94 / 98 题