GAGNON VS. BARABÉ.

Le 27 octobre est arrivé. Dès avant dix heures la salle d'audience est

remplie d'une foule anxieuse. L'arrestation du grand-trappeur a fait du

bruit et réveillé bien des souvenirs. Les avocats, revêtus de leur toge

noire, entrent avec un air solennel qui impose le respect à la foule et

relève à ses yeux la grandeur du tribunal.

--Silence! fait l'huissier audiencier.

Le juge entre; le peuple se lève; l'huissier crie: Oyez! oyez! oyez!

Vous tous qui avez quelque procès à la Cour Criminelle dans et pour le

district de Québec, approchez et soyez attentifs.

«Vous tous, juges de paix, coroners et autres qui avez des enquêtes on

des obligations de comparaître, déposez le tout devant ce tribunal afin

que la justice de la Reine puisse avoir son cours.

«Vous tous, honnêtes gens, qui faites partie du jury de ce district pour

notre Souveraine Dame la Reine, répondez de suite et épargnez vous

l'amende. _God save the Queen._

Le grand jury rapporta «_true bills_» accusation fondée contre André

Barabé, pour calomnie, et contre Michel Lépingle et Nicolas Calumet,

deux jeunes fripons qui se sont bêtement laissés prendre en escamotant

une chaîne d'or au célèbre établissement de Duquet, pendant que la chef

de la maison, renfermé dans une pièce voisine, causait au moyen du

téléphone, avec les employés de son magasin de St. Roch.

Le procès de ces deux jeunes délinquants fut le premier entendu. Il ne

prit qu'un moment, car les accusés plaidèrent coupables. La cause de

Gagnon contre Barabé fut appelée ensuite. Beaucoup de gens éprouvèrent

un désappointement. Ils n'étaient venus que pour voir le grand-trappeur,

et le grand-trappeur n'avait pas même paru à la barre des criminels.

Les témoins de la demanderesse se tiennent debout près du banc des

juges. Ils sont trois: Onézime Desruisseaux, Jacques Letendre et Philias

Normandeau. Desruisseaux, appelé le premier, entre dans la «boîte» et

prête serment.

--Votre nom? demanda le procureur.

--Onézime Desruisseaux.

--Vous connaissez l'accusé en cette cause?

--Je le connais bien.

--Est-ce un homme dont l'opinion et la parole ont de l'influence

généralement sur les autres?

--Il a toujours passé pour respectable et naturellement on a confiance

en lui.

--Quand il dit une chose on le croit?

--Quand cette chose est croyable.

On rit. Silence! crie l'huissier.

--Est-ce que vous ne croiriez pas plutôt une chose affirmée par lui que

par le premier venu? reprend le procureur.

--Quant à cela, oui.

--Eh bien! l'accusé vous a-t-il parlé de la demanderesse, depuis la mort

de Geneviève Bergeron?

--Rien qu'une fois, mais aplomb!

--Répétez tout ce qu'il vous a dit.

--Il m'a dit comme ça: Onésime, crois-tu à l'hypocrisie, toi? Et j'ai

répondu en badinant: je crois à tout ce qui est mal.

--Eh bien! reprit-il, je crois à l'hypocrisie de Madame Gagnon ma

nouvelle voisine. Elle va trop souvent à l'église et chez le bossu, et

le bossu vient trop souvent chez elle.

--Vous badinez! une vieille couenne comme ça, que je réponds.

On éclate de rire de nouveau, et de nouveau un formidable «silence»

retentit. Le juge s'adressant au témoin lui recommande de ne rien dire

d'inutile, et de rapporter seulement les paroles de l'accusé.

--C'est bien, votre honneur, j'y suis. Donc André Barabé me dit: Je ne

crois pas que cette femme soit étrangère à la mort de Geneviève....

--Pas possible!... que je... pardon! j'oubliais.

--Geneviève sortait de chez Madame Gagnon, où elle avait bu et mangé, me

dit-il encore, et c'est une demi-heure après que les symptômes

d'empoisonnement se manifestèrent. Geneviève est morte en sept heures:

donc le poison était violent. S'il était violent, il venait d'être

administré, et s'il venait d'être administré, c'est chez Madame Gagnon

qui l'avait été.... Cela me parut clair et je dis la même chose à

d'autres.

--On ne vous demande pas ce que vous avez dit? reprit le juge.

--L'accusé vous a-t-il dit autre chose?

--Oui, mais pas à ce sujet-là....

--Après qu'il vous eut dit cela, perdîtes-vous confiance en l'honnêteté

de Madame Gagnon?

--Oui, raide!

--Et savez-vous si d'autres personnes ont, par le fait de l'accusé,

perdu aussi confiance en la demanderesse?...

--Oui, Jérôme Dufresne, la Maurice Déchéne, la Michel Roy, Archange

Pépin, et je pourrais en nommer bien d'autres....

--Vous n'avez plus rien à ajouter? demanda l'avocat de la reine.

--Non monsieur.

--_Transquestionné._--Avez-vous vu Madame Gagnon, depuis la mort de

Geneviève?

--Oui, monsieur.

--Et que vous a-t-elle dit au sujet de cette mort?

--Que c'était une mort bien extraordinaire, et qu'elle ne pouvait pas

expliquer.

--Savait-elle alors que quelqu'un la soupçonnait de ce crime?

--Elle ne m'en a rien dit....

--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?

--Pas un mot....

--Retirez-vous.

Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse.

Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près

les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans

les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant

l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en

s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas!

Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une

petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....

Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette

vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale

nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la

défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et

la servante de Madame Gagnon.

--Votre nom? demanda l'avocat.

--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua

sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor:

j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande

entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon

ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de

lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui

jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien

camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je

m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a

quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal

inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée

par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne

l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu

la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la

rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre.

Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un

petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame

Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ

de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la

maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte

fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la

rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était

sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la

gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle

s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le

bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus

obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter

dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots

qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont

convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus

par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé

par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes

soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi.

Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame

Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je

conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de

revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire

est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.

Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin,

et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si

fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut

entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de

thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa

elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux

tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but

de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire,

quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref,

non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée,

mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé,

qu'il était presque une condamnation.

Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et

troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le

trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant

la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice

implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les

coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas,

d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse

la tête honteusement.

--Vous connaissez la demanderesse? commença le procureur.

--Oui.

--Depuis longtemps?

--Depuis trois mois environ.

--Elle passait pour une femme comme il faut?

--Oui.

--Que pensez-vous d'elle maintenant?

--Je crois qu'elle est calomniée.

--De sorte qu'à vos yeux elle n'éprouve aucun tort dans sa réputation?

--Sa réputation d'honnêteté et de piété est déjà si bien établie....

--Saviez-vous que Geneviève devait arrêter chez Madame Gagnon en

revenant de la rivière du Chêne?

Objecté comme tendant à incriminer le témoin lui-même. Objection

maintenue.

--Madame Gagnon vous a-t-elle, avant ou depuis la mort de Geneviève,

parlé de cette pauvre folle? et en quels termes?

Objecté comme tendant à faire une preuve qui ne découle pas de la cause.

Objection maintenue.

--N'avez-vous pas dit que Madame Gagnon faisait bien de revendiquer son

honneur devant les tribunaux?

--Je puis avoir dit cela; je puis ne l'avoir pas dit. Ma mémoire s'en

va....

--Vous pouvez vous retirer.

Un homme qui ne triomphait pas c'était Monsieur Gagnon. Il vit bien

qu'il s'était fourré dans un guêpier, et il songea à s'en tirer le mieux

possible. André Barabé fut acquitté, et, singulier jeu de la fortune,

Madame Gagnon et le bossu qui se trouvaient à Québec furent

immédiatement arrêtés.

Picounoc le maudit · 第 87 / 98 题