Marguerite ne mourut pas cependant. Elle était mieux, mais faible
encore, au grand désespoir du bossu qui voyait son bonheur indéfiniment
retardé. L'ex-élève demanda à la voir, et, quand il approcha de son lit,
elle sourit avec tristesse. Il lui dit quelques bonnes paroles, puis,
lui demanda la permission de chercher dans tous les bâtiments, à
commencer par la maison, un fanal qui avait été perdu autrefois. La
pauvre enfant n'eut garde de refuser une aussi simple chose, et, pendant
plusieurs jours consécutifs, on vit l'ex-élève rôder dans le voisinage
des bâtisses de Picounoc, comme un homme qui veut étudier des lieux
nouveaux, ou se familiariser avec ceux qu'il connaît déjà, pour exécuter
quelque dessein secret. On le vit entrer dans la grange, dans l'étable,
dans la bergerie, et n'en sortir chaque fois que longtemps après. Il se
glissa sous le pavé des hangars et des _tasseries_; il descendit dans la
cave de la maison et en interrogea tous les coins et recoins; il monta
au grenier et fureta partout. Un visible découragement commençait à se
lire sur son front. Tout à coup une pensée subite lui rendit un faible
espoir: la cheminée! se dit-il, la cheminée dont parlait Geneviève!...
Il courut à la cheminée qui longeait le pignon sans le toucher; mais,
fatalité! il n'y avait pas d'espace pour le plus petit fanal: Il y a une
cheminée au hangar, pensa-t-il, et il retourna au hangar. La sablière
qui couronnait le carré du hangar, forçait la cheminée à passer à une
distance de six pouces environ des planches du pignon. L'ex-élève eut un
tressaillement presque douloureux, tant il eut peur d'une nouvelle
déception. Il s'approcha avec crainte de la cheminée, et regarda
derrière. Rien! il n'y avait rien que des toiles d'araignées. Restait
encore une chance, pourtant, et la dernière. La sablière était élevée de
huit ou neuf pouces au dessus du plancher; donc sous la sablière,
derrière la cheminée, on pouvait fourrer un fanal en le mettant sur le
côté. L'ex-élève se coucha sur le plancher et plongea son bras dans la
petite cachette ménagée par le hasard. Il toucha un objet. Un frisson
courut dans ses veines et un éclair jaillit de ses yeux. Il saisit cette
chose qui se trouvait au bout de sa main, et, tremblant d'éprouver
encore une déception, la plus cruelle de toutes, il l'amena à lui. Le
fanal! c'était le fanal! noir de poussière et enveloppé de fils
d'araignées. Il l'essuya un peu et voulut l'ouvrir pour voir s'il n'y
avait pas dedans quelque chose d'extraordinaire, mais il était scellé
par une bande de papier collé avec de la pâte. Respectons le secret, se
dit-il, tout ému, et emportons ce document à la cour.
Picounoc était venu à la ville quelques jours avant l'ouverture du
terme, et c'est en son absence que l'ex-élève avait fait ses recherches.
La veille de l'ouverture de la Cour Criminelle, l'ex-élève, tenant sous
son bras et précieusement enveloppé dans une gazette, un objet qu'il eut
été assez difficile de reconnaître ou de deviner, entra, la figure
souriante, dans le bureau de Victor Letellier. Le jeune avocat arpentait
la chambre monologuant, gesticulant, comme un homme fortement exalté par
une impression subite.
--Si je pouvais prouver complicité! s'écriait-il, oui, si je pouvais!
Picounoc se trouverait à moitié démoli.... Dis moi qui tu hantes, je te
dirai qui tu es!...
Il aperçut l'ex-élève: Ah! bonjour! dit-il, quelle nouvelle?...
qu'apportez-vous donc là?
--_Antiquum documentum_! répondit gravement l'ex-élève.
--Un vieux document?
--Le fanal! mon cher! le fanal....
--Le fanal dont parlait Geneviève?
--Eh oui! ni plus, ni moins,... qu'est-ce que cela vaut? je l'ignore.
Enfin nous verrons....
Victor prit le fanal des mains de l'ex-élève, le débarrassa de son
enveloppe de gazette, le tourna en tous sens.
--Qui l'a ainsi scellé? demanda-t-il.
--Elle, répondit laconiquement l'ex-élève...
--Voilà qui est singulier!... reprit Victor.
Mon Dieu! fit-il plus haut, y a-t-il donc là de quoi perdre ou sauver
mon père!... Cette Geneviève n'était donc pas folle autant qu'elle le
paraissait?...
--Folle? interrompit l'ex-élève, je pense qu'elle ne l'était pas du
tout... seulement, elle a été imprudente:... elle a trop tardé à parler.
Se croyant sûre de triompher et de faire éclater la vérité, elle s'est
plu à attendre jusqu'à la dernière heure.... Dieu veuille que toute
chance de succès ne soit pas morte avec elle!...
--Oui, Dieu le veuille!
--J'ai travaillé de mon côté, reprit Victor, et mes recherches n'ont pas
été infructueuses.
--Vite, parlez! qu'avez-vous découvert? Voilà le courage qui me revient
au coeur. Il me semble que le ciel est pour nous enfin.
--J'espère, mais n'ose m'abandonner trop vite à la joie... si j'allais
être déçu!... Ma pauvre Marguerite! il faut que l'un de nous soit
couvert de honte et abîmé dans la douleur....
Et Victor, le visage caché dans ses mains, demeura longtemps silencieux.
--Voyons! qu'avez-vous trouvé? demanda l'ex-élève, cela m'intéresse
fort, allez!...
--Je connais l'histoire du bossu!...
--Vraiment!...
--J'ai remonté à la source de cet homme comme on remonte à la source
d'un ruisseau.... Il m'a fallu écarter bien des broussailles entassées à
dessein, gravir bien des rochers, faire bien des détours; mais enfin
j'ai triomphé des obstacles, et maintenant, je puis lui jeter à la
figure, comme une souillure ou un défi, son véritable nom....
--Il ne se nomme pas Chèvrefils?
--Il ne s'appelait pas de ce nom il y a vingt ans....
--L'ai-je connu?
--Vous avez dû le connaître....
--Et c'est un vaurien?
--Pis que cela.
--Un voleur?
--Pis que cela.
--Un assassin?
Tout cela ensemble!... Et c'est l'intime ami de Picounoc! Vous
comprenez?
--Ça va venir; laissez faire le procès de Madame Gagnon: On va les
envelopper là-dedans. Ce n'est pas pour rien que l'ex-élève est revenu
des régions lointaines du McKenzie!... ce n'est pas pour rien qu'il a
dit à Picounoc de se défier de la folle! ce n'est pas pour rien qu'il
aura avancé la mort, par sa faute, de cette infortunée Geneviève!... On
ne fait pas les choses à moitié!...
Victor serra la main du brave chasseur:
--C'est demain, dit il.