LE FANAL.

Victor, Noémie, le vieil Asselin et leur bon ami, l'ex-élève,

ressentirent une vive douleur de la mort tragique de Geneviève: mais ils

s'efforcèrent d'en tirer--pour la cause sacrée qu'ils avaient à

défendre--tout le bénéfice possible.

--Je retourne à Québec, dit à l'ex-élève, le jeune avocat, et, je ne

reviendrai peut-être pas avant la cour; marchez, voyez, agissez! Les

paroles de Geneviève ont une signification.... La pauvre folle savait

quelque chose, et elle a trop tardé à parler. Ce fanal, cette chandelle,

cette cheminée, je ne sais ce que cela veut dire, mais à coup sûr cela

veut dire beaucoup. Cherchons.... Ce fanal, ce doit être celui.... Mais,

non, mon Dieu! puis qu'il s'est éclairé au moyen d'une simple

allumette....

--C'est vrai! dit l'ex-élève, saisissant au bond la pensée de Victor,

mais Picounoc peut bien avoir prévu le cas... et qui sait si, dans son

témoignage, il ne sera pas fait mention d'un fanal?...

--Vous avez raison, mon ami, reprit Victor, vous avez raison!... Il

était neuf heures du soir, alors, il faisait noir, et une simple

allumette chimique pour aller au jardin avec sa femme, cueillir des

pommes... non! non!... Il y aurait du louche en cela. Ce fanal!

cherchez-le, trouvez-le!... Mais, mon Dieu! après vingt ans?... Ah!

c'est folie!... Et puis si on le trouve, cela ne sera-t-il pas contre

nous?

--Monsieur Victor, cela ne sera pas contre nous, puisque Geneviève a dit

de le chercher... On le cherchera, Monsieur Victor, et, s'il existe

encore... soyez tranquille, on n'a pas passé vingt ans pour rien dans

les bois, parmi les sauvages!

Et quand Victor fut parti, l'ex-élève se mit à l'oeuvre. Il réussit à

voir tous ceux qui, le soir du meurtre, étaient venus dans le jardin et

dans la maison de Picounoc. Personne n'avait eu connaissance du fanal...

seulement on se souvenait que Picounoc en avait acheté un neuf.

--Arrêtez donc! dit tout à coup Normand, à qui Paul Hamel parlait de

l'affaire, si vous n'avez pas vu François Bernier, vous n'avez pas vu

tous ceux qui sont venus au jardin de Picounoc ce soir-là.

--Je ne l'ai pas vu, répondit l'ex-élève, se raccrochant à un dernier

espoir.

--François Bernier, qui est un homme à cette heure, n'avait que neuf ou

dix ans alors; je me souviens qu'il était là parce qu'en courant il est

venu se jeter sur moi, a tombé et s'est démis un poignet. C'est la

Catoche qui l'a _remmanché_.

--Je le verrai, reprit l'ex-élève; où demeure-t-il?

--Il demeure au troisième rang de Ste. Croix maintenant.

L'ex-élève partit de suite. Le temps d'atteler un cheval et ce fut tout.

François Bernier était chez lui. L'ex-élève ne se laissait pas retarder

par les préambules:

--Vous êtes allé dans le jardin de Picounoc, n'est-ce pas, lors du

meurtre de sa femme? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, même que c'est moi qui ai ramassé le fanal.

L'ex-élève faillit jeter un cri: Le fanal? dit-il, et il avait la gorge

serrée par l'angoisse ou la fièvre.

--Oui, monsieur, et je l'ai donné à une femme, une pauvre folle qui

s'appelait Geneviève....

--Et savez-vous ce qu'elle a fait de ce fanal?

--Pour cela non, Monsieur, je n'en ai jamais plus entendu parler....

--C'est toujours autant de gagné! murmura l'ex-élève. Il remercia

Bernier, tout surpris de ce qu'un homme se dérangeât pour si peu, et

revint à Lotbinière, le coeur joliment refait.

Victor assis à son bureau écrivait, et de temps en temps une larme

tombait sur le papier étalé devant lui. Le pauvre jeune homme avait peur

de ne pas être assez éloquent, assez habile pour sauver son père.

Quelqu'un frappa et entra de suite. Ce quelqu'un accusait bien soixante

ans, et portait une figure vulgaire et fatiguée... par le vice, sous un

front complètement dénudé....

--En quoi puis-je vous être utile, Monsieur? demanda l'avocat.

Le rustre roula son chapeau entre ses doigts:

--Je voudrais avoir une _consulte_, Monsieur; on m'a dit que vous êtes

bon avocat.

--Parlez! je vous écoute.

--Je voudrais poursuivre en dommage un de mes voisins qui a dit que ma

femme avait empoisonné une autre femme.

--C'est grave....

--J'en ai bien le droit, n'est-ce pas?

--Certainement, et même c'est votre devoir, non pas de poursuivre pour

avoir de l'argent, mais pour faire reconnaître l'innocence de votre

femme, et faire punir un calomniateur....

--Je voudrais poursuivre pour mille piastres.

--Vous avez tort, parce que l'on croira que vous spéculez sur l'honneur

de votre femme.

--Alors faites comme vous l'entendrez.

--Quel est le nom de cet homme?

--André Barabé....

--Et le nom de votre femme et le vôtre?...

--Gagnon, Madame Alexis Gagnon, de Lotbinière.

Le jeune avocat bondit sur son siége. Il prétexta une douleur

névralgique et fit un tour dans la pièce, en s'efforçant de se remettre

de sa surprise.

--M'y voici, dit-il, je prends votre cause. Nous irons au "criminel."

Elle sera sur le rôle pour le terme prochain. Je vais intenter l'action

immédiatement.

--Et vous avez bon espoir?...

--Oh! oui! restez tranquille, ça va marcher....

--On m'avait dit aussi que je pouvais m'adresser à vous en toute

sûreté....

--Et qui vous a dit cela?

--Un vieux chasseur arrivé à Lotbinière dernièrement. Les gens

l'appellent l'ex-élève, je crois; je ne sais pas pourquoi, ni ce que

cela veut dire.

C'était un tour de l'ex-élève. Il avait mis dans sa confidence ce nommé

Barabé, un riche cultivateur, et Barabé n'hésita pas à prêter son

concours aux desseins de l'ex-élève en lançant la terrible accusation.

Madame Gagnon était défendue par sa grande réputation de piété: c'était

bien une protection magnifique. Elle connut les soupçons que l'on

tâchait de faire planer sur elle, et poussa son mari, pardon! son

associé, à faire, pour imposer silence aux mauvaises langues, la

démarche que nous savons.

Cependant Marguerite voyait approcher avec terreur le jour fixé pour la

cérémonie de son union avec le bossu. La pensée de son irrévocable et

malheureux destin l'absorbait toute entière, et les douleurs de son âme

se manifestaient par la pâleur de son front et la tristesse de son

regard. Elle n'attendait point de secours du monde où elle se trouvait

de plus en plus isolée, et elle s'adressait avec plus de ferveur et de

foi au ciel qui seul pouvait la sauver encore. Son père croyait qu'elle

s'était soumise sans effort et sans amertume. Tout occupé de lui-même il

ne songeait guère à sa fille. Et puis son propre sort lui semblait bien

autrement important que ce qu'il appelait un caprice d'enfant. Un soir

Marguerite resta longtemps assise auprès du foyer. Elle était frileuse

et la flamme pétillante ne la réchauffait point. Ses yeux brillaient

d'un éclat inaccoutumé, ses lèvres étaient brûlantes, et un reflet de

pourpre embrasait sa figure. Dieu va-t-il m'exaucer, pensa-t-elle. Elle

espérait mourir. La maladie s'aggravait de jour en jour et la fièvre,

avec ses hallucinations fantastiques et ses délires navrants, fit

oublier à la fiancée le monde réel qui l'entourait, et la transporta

dans des régions imaginaires où l'amour et la félicité règnent sans fin.

Picounoc le maudit · 第 83 / 98 题