L'EMPOISONNEMENT.

A mesure qu'approchait le terme des assises, l'inquiétude de Picounoc

augmentait. Cet homme façonné au mal et roué ne pouvait se défendre

d'une vague crainte, car, bien que toute mesure de prudence fut prise de

sa part pour tromper la justice et perdre le trappeur, il savait l'oeil

de Dieu ouvert sur lui, il savait que le hasard frappe des coups,

inexplicables parfois. Il songeait aux paroles de l'ex-élève, et se

demandait si jamais devant cet homme il avait parlé d'une manière

compromettante. Et il pensait aussi à Geneviève la folle. De celle-ci il

ne s'était guère défié en effet; mais pourquoi avoir peur du témoignage

d'une femme insensée? et qui songerait à s'en prévaloir? Il labourait

son champ. Le labour d'automne est bon pour le blé, et puis, le

printemps est si souvent tardif et long, qu'il est sage de gagner du

temps, dès avant l'hiver, en préparant les sillons. Son humeur se

ressentait de son trouble intérieur, et ses chevaux subissaient les

caprices de son humeur, il les ahurissait de ses cris, les brûlait de

son fouet, et quand la charrue se heurtait à une roche il poussait des

jurons formidables. A la maison, il ne se montrait guère plus honnête,

et Marguerite souffrait en silence.

Un soir, le bossu arriva à la porte. Picounoc venait de dételer et se

mettait à la table. Marguerite versait le thé, cette boisson favorite du

Canadien. Le marchand fut accueilli avec empressement d'une part, et, de

l'autre, avec une froideur significative. Inutile d'ajouter que

l'empressement ne venait pas de Marguerite. Quand la jeune fille eut

servi la table, son père la pria de le laisser quelques instants seul

avec le visiteur. Elle se rendit à la laiterie, sous prétexte d'écrémer

le lait et de brasser une façon de beurre; mais elle était trop

préoccupée pour se livrer au travail, et elle donna libre cours à sa

douleur.

--Eh bien! commença le bossu, ça arrive...

--Dix jours encore, ajouta brièvement Picounoc.

--Et ta promesse? Marguerite est-elle prévenue?

--Je l'en ai avertie... mais je crois bien qu'il faudra employer les

menaces....

--N'importe! c'est aujourd'hui lundi, je veux me marier dans huit jours.

--On la fera consentir.

--Victor est en peine, je crois, il ne sait trop comment défendre son

père, reprit le bossu.

--Il a raison d'être en peine; d'autres le seraient à sa place. Mais

comment le sais-tu?

--J'ai des agents.... Je suis l'affaire comme si elle était mienne... et

n'es-tu pas mon beau père?...

--Eh oui! eh oui! fit Picounoc ragaillardi... dans huit jours....

--As-tu vu Geneviève depuis peu? demanda le bossu.

--Ma foi! pas depuis une quinzaine; elle se cache, je crois....

--C'est mauvais signe... pour toi.

--Tu crois?

--Elle en a peut-être entendu assez?...

--Si je savais!

--Trop de prudence vaut mieux que trop de confiance.

--Tu as raison. D'ailleurs cet imbécile d'ex-élève, tout en voulant me

menacer, m'a averti d'être prudent et de me défier d'elle.

--Et c'est pour cela qu'elle est disparue?

--Non, mais....

--Alors, si tu la trouves, dépêche-la moi, et....

Les points qui terminèrent la phrase furent, paraît-il, admirablement

compris de Picounoc, car sa figure sombre se dérida, et un éclair joyeux

sortit de ses paupières. On appela Marguerite.

--Ma fille, commença brutalement Picounoc, je te l'ai dit déjà, et je te

le répète en présence de ton futur, tu vas te marier.

--Je ne me sens point de goût pour l'état du mariage, mon père.

--Depuis que vous avez perdu Victor? demanda grossièrement le bossu.

--Peut être, fit Marguerite, rougissant de dépit.

--Demain en huit, ma fille, reprit le père, le mariage aura lieu, c'est

décidé.

--Vous m'avez vendue? fit-elle amèrement.

--Oh! il n'y a pas de prix pour vous, Mademoiselle, répondit avec une

galanterie de mauvais aloi, le vilain bossu.

--Vous ne craignez donc pas, monsieur, d'épouser une femme qui ne vous

aime point? répliqua Marguerite, qui s'efforçait de devenir menaçante.

--Je suis sûr de votre vertu, Mademoiselle, répondit le bossu.

Voyant bien qu'en effet on comptait sur sa vertu pour l'immoler, la

jeune fille s'abandonna à un violent désespoir, et elle eut presque un

regret de se voir tant estimée.

Quand le bossu fut sur le point de se retirer, il lui tendit la main,

mais elle refusa de lui donner la sienne. Picounoc entra dans une sombre

fureur.

--Malheur à toi! Marguerite, s'écria-t-il, si tu ne fais pas ma volonté!

--O mon père! s'écria la jeune fille, en joignant les mains....

--Je veux que tu m'écoutes, reprit le père dénaturé; je veux que tu

épouses M. Chèvrefils, la semaine prochaine; je veux qu'il te donne, dès

ce soir, en ma présence, le baiser des fiançailles!... entends-tu? et si

tu t'insurges contre ma volonté, je te....

--O mon père, grâce! grâce! supplia Marguerite.

--Je te maudirai!...

--Ah! non! non! arrêtez! arrêtez!... tout ce que vous voudrez, mon

père... oui je ferai tout... je serai soumise... oui! j'épouserai M.

Chèvrefils! mais, mon père... ne me maudissez pas!... ah! ne me

maudissez pas!...

--Bon! voilà qui s'appelle parler et comprendre le bon sens.... Donc à

mardi le mariage....

Le lendemain Geneviève la folle, qui n'avait point paru depuis deux

semaines, passa devant la porte de Picounoc. Marguerite la vit,

l'arrêta, et se mit à causer avec elle, comme si la vieille femme eût pu

la comprendre. La pauvre enfant causait bien avec les rosiers, la

verveine et l'Héliothrope qui buvaient les rayons du soleil à travers

les vitres de sa fenêtre; elle pouvait aussi chercher une consolation

dans les paroles souvent raisonnables de l'ancienne maîtresse de

Racette. Picounoc survint à l'instant même.

--Entre donc, Geneviève, dit-il.

La folle entra.

--Vas-tu loin de ce pas? lui demanda-t-il.

--N'importe où, répondit Geneviève.

--Marguerite a une commission à te donner.

Marguerite regarda son père avec étonnement, et la folle regarda

Marguerite avec une expression d'aise.

--C'est une lettre que Marguerite envoie à son futur, Monsieur

Chèvrefils de la rivière du Chêne, tu le connais bien?

--Oui, répondit Geneviève.

--Ta lettre est sur la table dans la grande salle, Marguerite; va la

prendre et tu la confieras à Geneviève.

Marguerite hésitait, tout ahurie de ce quiproquo.

--Viens, dit Picounoc.

Elle suivit son père dans la salle. Il prit une lettre oubliée sur la

table: Tiens, Marguerite, dit-il, adresse-la et l'envoie à M.

Chèvrefils.

--Mais, mon père, pas en mon nom, toujours! puisque j'ignore le contenu

de cette lettre.

--Le contenu? répéta en riant le madré, tiens! vois! ce n'est pas

compromettant. Et, dépliant le papier, il montra quatre pages blanches.

--Alors pourquoi, mon père?... observa Marguerite.

--C'est mon affaire.... Adresse-la à M. Chèvrefils, et demande à

Geneviève de l'aller porter: ce n'est pas plus malin que ça.... Mais

glisse ton nom au coin d'une de ces pages... tu sais, les amoureux!...

ah! il va trouver la chose plaisante, admirable!...

Marguerite, éprouvant de la répugnance à tracer son nom pour les yeux de

ce vilain bossu, fit semblant d'écrire et n'écrivit rien.

--Ecris! te dis-je, s'écria Picounoc, qui s'aperçut de la supercherie.

Elle écrivit, en entremêlant les lettres, "Victor et Marguerite," puis,

repliant le papier, le donna à la folle qui partit pour la rivière du

Chêne.

En passant devant la maison de Noémie, Geneviève jeta un coup d'oeil

dans l'intérieur. Noémie, l'ex-élève et le mendiant, assis ensemble,

causaient d'une façon intime. Elle entra.

--Voici l'heure fatale qui arrive, dit-elle, et le triomphe des méchants

n'est pas d'une longue durée.

--Les desseins de Dieu sont impénétrables, observa Noémie.

--Le Seigneur, continua la folle, se sert souvent des plus futiles

instruments pour opérer de grandes choses.... Vous direz à monsieur

Victor que Geneviève la folle rendra témoignage contre Picounoc et le

bossu, et le témoignage de Geneviève confondra les pervers.

--Victor s'en doutait, s'écria l'ex-élève triomphant....

--Dieu le veuille! ajouta Noémie.

--Restez avec nous, Geneviève, reprit l'ex-élève....

--Non, je vais chez M. Chèvrefils de la part de mademoiselle

Marguerite....

--Un piége, peut-être... observa le mendiant....

--Soyez prudente, Geneviève, repartit l'ex-élève, et prenez garde à

Picounoc et à son ami, ce sont des hommes dangereux....

--Je le sais, fit-elle.

--Elle n'est plus folle! Telle fut la pensée qui vint à l'esprit de

chacun.

Elle était à peine rendue chez M. Chèvrefils que l'ex-élève, qui ne

voulait pas la perdre de vue, rôdait comme un fantôme au milieu des

grands chênes de la rivière. Il vit sortir la folle avec un petit paquet

à la main. Elle reprit le chemin de Lotbinière: il la suivit. Elle

s'arrêta dans une maison à pignons gris et à contrevents rouges,

distante d'un quart de lieue environ de la rivière. Il attendit, les

yeux fixés sur cette maison.

Le bossu avait souri en voyant Geneviève lui remettre un billet de la

part de Marguerite. Il rompit le cachet, et déplia les quatre pages

blanches, disant: Chère enfant, tu es bien trop mignonne! Mais quand il

eut déchiffré les deux noms enlacés sur le coin de la feuille, il grinça

des dents et frappa du pied avec colère.

--N'importe! vociféra-t-il, je t'aurai....

Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire.

--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne

réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer....

Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que

jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner

en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit

légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire

et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève,

il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé?

demanda-t-elle à la folle.

--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.

Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en

but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et

Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle

avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt

lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait

la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la

rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive

d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en

s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à

parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le

bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et

elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses

bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le

prêtre....

--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se

tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle

demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand

le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses

pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait

deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une

autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les

simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du

poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter

du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par

conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la

moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba

dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité

de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal,

chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses

moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois

seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le

fanal! cherchez le bien!

Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces

décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il

y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame

Gagnon.

Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était

bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous

l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil

aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir

dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le

verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent

intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à

l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce

qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.

--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes,

et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu,

sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.

Picounoc le maudit · 第 81 / 98 题