--C'est elle! murmura Noémie.
En effet, c'était madame Gagnon, la femme charitable dont on avait parlé
tout à l'heure, qui venait, selon qu'elle l'avait mandé Noémie, visiter
les âmes affligées et leur apporter quelques consolations.
--Je suis madame Gagnon, dit-elle en entrant; je viens un peu tard,
pardonnez-moi.
--Vous êtes la bienvenue, Madame; il n'est jamais trop tard pour
recevoir des personnes telles que vous.
--Et j'aime mieux, Madame, reprit la Gagnon, que les quelques bonnes
oeuvres que je fais restent cachées; Dieu me voit, cela me suffit.
Le mendiant, assis près de la cheminée, fit un mouvement de surprise à
la vue de l'étrangère et, à sa voix, il la reconnut bien pour cette
vieille hère qui l'avait si rudement traité quelques heures auparavant.
Il se recula dans l'ombre et parut se distraire en bouleversant la
cendre du foyer avec les pincettes. Madame Gagnon s'assit près de la
table et la première elle reprit la parole.
--On m'a dit, Madame, commença-t-elle, que le bon Dieu vous envoyait une
nouvelle et grande épreuve.
--- On vous a dit la vérité, répond Noémie, en soupirant.
--Mais en même temps, reprit la visiteuse, on m'a parlé de votre force
d'âme, de votre soumission à la volonté divine, de vos vertus
admirables.
--Oh! Madame, épargnez-moi!... Je suis une femme comme une autre, et la
douleur me tue....
--Je comprends; mais enfin vous ne murmurez pas, vous n'accusez pas le
ciel.
--Et pourquoi l'accuserais-je? et pourquoi voudrais-je murmurer? ne
sommes-nous pas sur la terre pour souffrir, et, par la souffrance,
mériter le ciel?
--Oh! que vos sentiments sont beaux, Madame, et qu'ils me font du bien à
moi-même! Rien ne me fait plaisir comme d'entendre parler ainsi, comme
de voir que Dieu est compris et loué par ses bonnes créatures!...
Le mendiant se tordait sur sa chaise, et sa figure, sous sa barbe
blanche, prenait toutes sortes d'expressions.
Victor regardait cette femme avec curiosité, et il pensait: Elle est
bien bonne ou bien méchante, pas de milieu; et, si elle est méchante,
elle doit avoir un but caché en venant ici. Puis il dit tout haut....
--Excusez-moi, Madame Gagnon, je ne vous ai pas demandé si vous vouliez
dételer votre cheval....
--Mon mari est allé plus loin; il me reprendra en revenant. Je vous
remercie bien.
--Son mari! pensa le mendiant.
--Vous êtes avocat, Monsieur Victor? demanda la visiteuse.
--Oui, Madame, répondit celui-ci, étonné d'être si bien connu.
--J'espère que vous sauverez votre père, car il est innocent, j'en suis
sûre?
--Madame, je ferai mon possible, et, avec la grâce de Dieu....
--Mais ce doit être assez facile de sauver un innocent....
--Pas toujours, Madame....
--Est-ce que vous craindriez?...
--Il y a tant de mauvaise foi, tant de malice dans le monde....
--Hélas! oui, vous avez bien raison.... Et ce Picounoc, je pense, n'est
pas de bois de calvaire.
--Le connaissez-vous?
--Assez peu, j'habite la paroisse depuis deux mois seulement.
--Vous avez pu le rencontrer?
--Je l'ai rencontré quelquefois.
--Chez M. Chèvrefils probablement?
Madame Gagnon, un peu décontenancée par les questions qui tombaient
drues et l'intervertissement des rôles, hésita une minute.
--Je suis peut-être indiscret, reprit Victor, mais voyez-vous, je sais
que Picounoc est l'ami intime de M. Chèvrefils, et que M. Chèvrefils est
hospitalier et fier de s'entourer de gens marquants.... J'espère bien
qu'il l'éloignera de sa maison lorsqu'il le connaîtra mieux.
Madame Gagnon se remit tout-à-fait.
--Vous avez des témoins, reprit-elle, qui prouveront l'innocence de
votre père?
--Il y aura conflit de témoignages, car Picounoc va jurer qu'il l'a vu
frapper.
--Vous croyez?
--J'en suis certain. Il vous l'a dit lui-même, ce me semble?
--En effet, je crois qu'il a dit quelque chose comme cela.
--Et j'avoue que mon père n'aurait pas dû se sauver.... Cette fuite,
c'est l'aveu pour plusieurs.
--Vous avez raison, Monsieur, et c'est, il faut le reconnaître, assez
logique.
--Picounoc va largement exploiter ce fait; il ne se gêne pas de le dire;
mais il y a quelque chose qu'il expliquera difficilement, c'est le châle
qui a servi à tromper mon père.
--Le châle? demanda la Gagnon.
--Oui, M. Chèvrefils n'en a-t-il pas parlé devant vous?
--Devant moi? jamais!
--Il ne vous a pas dit qu'il avait vendu un châle à Picounoc peu de
temps avant le meurtre?
--Non, monsieur.
--Le châle que portait la défunte, quand elle a été tuée... et qu'elle
n'a porté que cette fois-là. C'est peu de chose, si vous voulez, mais
enfin pourquoi le détruire?
--Est-ce qu'il a été détruit?
--Je n'en sais rien. Pensez-vous qu'il l'ait été, vous?
--Je ne pense rien du tout.... Je l'ignore, répondit la femme ahurie.
Le jeune avocat s'était levé d'un bond; il fallait jouer serré. Il
ouvrit un tiroir de commode, et en tira un magnifique châle.
--Il n'a pas été détruit! vous voyez, Madame, et cela va joliment
embêter Picounoc.
La Gagnon blêmit et balbutia:
--C'est lui, ça?
--Lui-même, affirma Victor.
--N'est-ce pas celui de votre mère? demanda-t-elle timidement.
Victor s'écria d'un accent demi-railleur:
--Madame, vous qui êtes si bonne, vous m'aiderez, n'est-ce pas, à sauver
mon père?
Rassurée par cette exclamation du jeune homme qu'elle ne comprit pas
bien, Madame Gagnon promit de faire ce qu'elle pourrait.
--Et quels sont vos moyens de défense? demanda-t-elle brusquement au
jeune avocat.
--Je les cherche, répondit Victor, et quand je les aurai trouvés, comme
vous êtes notre amie, je vous les communiquerai.
Il se dit à part soi: Va, ma vieille, je suis aussi fin que toi....
Une voiture arriva à la porte....
--C'est mon mari, dit la Gagnon. Elle se leva, mit un baiser sur le
front de Noémie, tendit la main à Victor et sortit.
Le mendiant exaspéré se dressa soudain. Ses yeux lançaient des flammes
et ses mains tremblantes se crispaient de fureur: La misérable!
s'écria-t-il, la misérable!
--C'est cette femme qui vous a refusé l'aumône? demanda Noémie
presqu'effrayée de la colère du vieillard.
--Oui, c'est elle.... Et on eut dit que ces mots l'étranglaient.
--Elle va peut-être nous sauver! s'écria Victor, en battant des mains
d'espérance....
--Oui, en voulant vous perdre, répondit le vieillard.... Et il reprit:
la misérable! la misérable!...
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