Quelques jours se sont écoulés. Marguerite est triste et se flétrit
comme les fleurs du jardin. Pourtant, elle n'est qu'à son printemps, et
les fleurs ne tombent que sous le souffle glacé de l'automne. Elle songe
aux paroles de son ami, et ces paroles déchirent son âme. Elle rapproche
cet avertissement mystérieux et terrible du jeune homme des prières de
son père qui voulut la jeter, malgré elle, dans les bras du bossu; elle
essaie à deviner pourquoi son père était tombé alors à ses genoux, et
elle a peur d'en découvrir la raison; elle veut croire encore, croire
toujours à son innocence. Pendant qu'elle est plongée dans cette mer
d'amertume, Picounoc l'aborde:
--Tu es assez sage, sans doute, lui dit-il brusquement, pour comprendre
qu'il te faut oublier Victor?
--Mon père, pardonnez-moi, mais je n'ai pas cette sagesse... si cet
oubli toutefois est de la sagesse.
--Tous rapports entre ces gens et nous doivent cesser.
--C'est l'arrivée de M. Letellier, mon père, qui a modifié vos
sentiments.
--Il a réveillé un passé que je n'avais réussi à oublier qu'avec peine,
tant pis pour lui! tant pis pour les siens!
--La miséricorde, mon père, est une belle chose, et qui n'en a pas
besoin?...
Picounoc fixa sur Marguerite un oeil scrutateur.
--As-tu vu Victor? dit-il.
--Oui, mon père....
--Depuis que j'ai fait arrêter le meurtrier de ta mère?
--Oui, mon père....
--Et que t'a-t-il dit?...
--Il m'a dit: Quoiqu'il arrive, je t'aimerai toujours... car,
ajouta-elle, l'âme serrée par l'émotion--car, dit-il, les enfants ne
doivent pas porter la peine due aux fautes de leurs pères....
Picounoc réfléchit une minute:
--Et que compte-t-il faire? demanda-t-il.
--Sauver son père, répondit Marguerite....
--Et comment le sauvera-t-il?
--Je n'en sais rien.
--Je le crois bien que tu n'en sais rien, et lui non plus ne peut le
savoir,... car cet homme qui fut un jour mon ami, ce misérable qui fut
l'assassin de ma femme, le meurtrier de ta mère, ne peut pas être sauvé!
Au reste, ne s'est-il pas avoué coupable lui-même en disparaissant après
son crime; pour ne reparaître que vingt ans après, alors qu'il supposait
tout oublié.
Marguerite pencha la tête et ne répondit rien.
--J'ai promis ta main, reprit Picounoc, et tu te marieras dans quinze
jours.
--Moi me marier dans quinze jours? dit la jeune fille en se redressant
tout à coup dans sa fierté.
--Oui, je le veux, je l'exige.
--Et avec qui me mariez-vous comme cela?
--Avec Monsieur Chèvrefils.
--Encore lui! fit Marguerite avec un geste de dédain, encore lui!...
--Oui, lui! et cette fois je suis bien décidé.
--Et quel prix m'avez-vous vendue?
Cette parole hardie et juste fut un coup de foudre pour ce père infâme.
Il recula d'un pas et resta muet.... Marguerite le regardait avec cette
assurance que donne la pureté de l'intention ou la sainteté de la cause.
--Je ne t'ai pas vendue, reprit Picounoc après quelques instants, mais
je veux ton bonheur. J'ai plus d'expérience que toi, et j'espère que tu
auras confiance en mon amitié paternelle....
Marguerite craignit de le voir se jeter encore à ses genoux comme
auparavant. Elle avait peur des larmes si elle bravait les menaces.
--Mon père, dit-elle, nous parlerons de cela plus tard, laissez-moi me
retirer je suis souffrante.
Et elle s'éloigna.
Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.
--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es
d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis,
ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...
Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les
on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour
s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose.
Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait
jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce
châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier,
puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé
compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds
découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se
débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable
des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant
son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et
qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres,
pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais
suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà
une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent
Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part
du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne
faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait
devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son
front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul,
mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être
fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais
contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!
Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze
jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée
de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent,
verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et
dort du sommeil des... endurcis.
--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un
des buveurs.
--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son
verre.
--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.
--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.
--Toujours à ta place, répond Robert....
--Que font-ils pour vivre...?
--Ils mangent et boivent....
--Et pour avoir de quoi boire et manger?
--Ils volent....
--Mais ils sont plus chanceux ou plus adroits que nous, ajouta Charlot.
--Et ils sont à la veille de se retirer des affaires, dit Robert.
--Même que ton mari m'a dit qu'il allait acheter une terre et vivre
paisiblement des rentes des autres, comme un rat dans son fromage.
--Mon Dieu! que j'ai eu de la peine! soupira la Louise.
--Cela se comprend.
--Et Asselin? dit la Louise.
--Pauvre comme deux Jobs.
--Ce que c'est!
--Oui, ce que c'est! répéta Robert. Il a fermé boutique ces jours-ci,
grâce au dernier tour que ton mari lui a joué. Nous étions là, et il y a
deux mois au moins que cette belle affaire a eu lieu. C'est réellement
un de nos meilleurs coups. La Asselin, une vraie comédienne vient se
jeter aux genoux de son mari; la paix est faite, l'absolution
accordée.... Bref pendant que le mari dort enivré d'un bonheur
inattendu, sa femme lui donne, je suppose, un doux baiser sur le front,
et descend silencieusement de la couche nuptiale. Elle savait où prendre
la clef du coffre comme la clef des champs. En un clin d'oeil le tour
fut joué. Asselin était ruiné bel et bien, et d'autant mieux que le feu
consuma, la même nuit, le ménage et la maison dont il était
propriétaire.
--Nous avons raconté cette affaire au bossu de Ste. Emmélie, mais avec
une légère variante, dit Charlot. Nous nous sommes fait passer pour les
victimes....
La porte de l'auberge s'ouvrit tout à coup, et tous les yeux se
tournèrent vers le nouvel arrivé. Les deux compères se touchèrent du
coude et clignèrent de l'oeil. C'était le bossu qui entrait. Il marcha
droit au comptoir. Robert et Charlot firent un pas en arrière.
--Ne vous dérangez pas, Messieurs, dit le bossu, feignant de ne pas les
reconnaître.
Les deux vieillards s'effaçaient petit à petit.
--Faites-moi donc l'honneur de prendre un verre avec moi, invita le
bossu.
--Merci, nous venons de _prendre_, dit Charlot, en se retirant toujours.
--Venez donc! sans façon... je ne bois jamais seul, dit le bossu.
Force fut aux deux voleurs de revenir près du comptoir. Le bossu ordonna
trois verres et, tout en vidant le sien, il dévisageait ses nouveaux
compagnons.
--Il me semble vous avoir vus déjà, dit-il.
--C'est possible, répondit Charlot, mais à coup sûr, je ne vous ai
jamais vu, moi.
--Jamais! fit le bossu en le fixant de son oeil de feu.
--Du moins, répondit Charlot, je n'ai pas souvenir....
--Vous avez bien changé tous deux, depuis, reprit d'un air moqueur le
bossu, et, plus heureux que le reste des mortels, vous avez rajeunis au
lieu de vieillir....
Les deux vieillards se regardèrent avec inquiétude.... C'est que ce
soir-là ils portaient fausses barbes et perruques noires. Ils jetèrent
un coup d'oeil rapide dans la porte pour s'assurer que le nouvel ami
était bien seul, puis, comme la timidité n'était pas de longue durée
chez eux, ils reprirent leur aplomb.
--Si nous avons changé, reprit Charlot, vous avez dû changer, vous
aussi, car, foi de gentilhomme, nous ne nous rappelons pas de vous avoir
jamais vu avec cet apanage sur le dos....
Le bossu devint vert de stupeur et ne répliqua rien, mais il comprit que
Paméla avait parlé.... Charlot crut avoir blessé la susceptibilité du
monsieur, et lui fit des excuses. Allons! pensa le bossu, Paméla n'a
peut-être rien dit.... Et il reprit toute son assurance.
--Je vous connais, mes amis, dit-il, si vous ne me connaissez pas. Vous
m'avez proprement dévalisé, il n'y a pas longtemps, pour me récompenser
de vous avoir bien accueillis. Vous voyez que je vous connais bien et
que je sais où vous prendre. Je lis à travers les masques et je descends
jusqu'au fond des coeurs. Robert Picouille, Charlot Grismouche, vous
êtes deux heureux gaillards, car depuis quarante ans vous courez après
la potence sans pouvoir l'atteindre.... Vous voyez que je vous sais par
coeur. Il n'y a pas d'oreille indiscrète ici, je suppose, et je puis
parler sans crainte?
--Personne autre que vous et moi, dit la Louise....
--Et la mère Labourique dort sur les deux oreilles? demanda le bossu.
--Oui, et quand même elle entendrait, vous n'auriez rien à craindre.
--Oh! je la connais; aussi ce n'est pas comme mesure de précaution, mais
par convenance, que je m'informe d'elle, répliqua le bossu.
Puis s'adressant aux deux voleurs.
--Bien! franchement, savez-vous mon nom, vous autres?
--Nous croyons le savoir, répondit Robert, vous êtes M. Chèvrefils....
--Oui, mais j'ai un autre nom encore....
Les deux voleurs se regardèrent pour s'interroger.
--Il n'est pas nécessaire de tout dire aujourd'hui, répondit Charlot.
--Nous nous tenons sur la défensive, ajouta Robert.
Le bossu fit une grimace:
--Eh bien! dit-il, je n'attaque pas. Ce que j'ai à vous dire
aujourd'hui, c'est que j'ai besoin de vous.
--Fort bien, à votre service! répondirent les escrocs.
--Vous avez entendu parler de Djos, le Pèlerin de Ste. Anne? demanda le
bossu.
Les vieillards se mirent à rire....
--Vous savez qu'il a tué la femme de Picounoc son voisin?...
--Connu! connu! dirent les vieillards... et ensuite il s'est brûlé
bêtement dans sa grange.
--Pas du tout! il ne s'est pas réduit en cendres, mais il s'est rendu
invisible pendant vingt ans....
--Ah!... et comment?...
--En allant faire la chasse dans les régions du nord....
--Tiens! exclamèrent les escrocs, intéressés à ce récit.
--Et il est revenu il y a quinze jours avec son camarade l'ex-élève ou
Paul Hamel, qui lui aussi s'était fait trappeur....
--Mais, Batiscan! la farce est belle, s'écria Charlot.
--Impayable! ajouta Robert.
--Je ne serai pas fâché de lui prouver ma reconnaissance pour les
services qu'il m'a rendus autrefois, dit Charlot.
--J'ai bonne mémoire aussi moi, continua Robert.
--Et vous, monsieur Chèvrefils, avez-vous la bosse de la reconnaissance?
demanda Charlot.
--Vous ne l'aviez pas jadis, ajouta Robert....
--Vous êtes des drôles, répondit le bossu, mais il ne s'agit pas de cela
pour le moment.
--Parlez, vos serviteurs vous écoutent.
--Voici ce que je veux. Picounoc a fait arrêter le meurtrier. La preuve
qu'il va produire est forte, mais, en pareil cas, nulle précaution n'est
de trop, et il voudrait avoir des témoins pour corroborer le fait....
--Je comprends, dit Charlot.... C'est un moyen comme un autre de faire
son chemin... vers le pénitencier.
--Il n'y a rien à craindre, dit le bossu.
--Au contraire, répondit Robert... le parjure....
--Vous vous effrayez de rien; voici, écoutez bien! Vous n'avez pas vu
commettre le meurtre, mais vous vous êtes rencontrés à Montréal ou
ailleurs avec l'assassin--rien de plus aisé--et vous avez surpris
quelques paroles compromettantes, comme celles-ci, par exemple, qu'il
disait à son compagnon: J'ai peur d'arriver!... Ce meurtre que j'ai
commis n'a peut-être pas été oublié... Si j'étais reconnu!... arrêté!
Rien que cela, ou quelque chose de semblable. Vous ne courez aucun
danger. Si l'ex-élève veut contredire vos témoignages, il sera seul et
vous serez deux! Deux contre un, c'est la victoire....
--Nous y penserons, répondit Charlot. Combien cela paie-t-il?
--Je vous donne quittance.... Est-ce assez généreux?
--Oh! oui, nous n'espérions pas tant... mais....
--Quoi?
--C'est déjà fondu joliment... et voici l'hiver qui approche....
--Vous êtes impitoyables.
--Bah! vous êtes riche, monsieur Chèvrefils,... et puis le Pèlerin...
quelle satisfaction pour vous!... comme cela se présente bien!
--Vous comprenez que ce n'est pas mon affaire....
--Quel dévouement! fit Charlot avec un sérieux comique.
--Voyons! vous aurez chacun vingt dollars, est-ce dit?
--Qu'en dis-tu, Charlot?
--Qu'en penses-tu, Robert?
--Va! pour vingt piastres chacun; mais c'est peu pour le service... dit
Robert....
--Et quand le terme criminel?
--Le vingt-sept de ce mois, répondit le bossu.
--Nous serons à Montréal, vous nous ferez servir les "subpoenas" à
l'auberge du Boeuf-gras, près de Bonsecours: Robert Picouille et Charlot
Grismouche, bourgeois....
Le bossu, de retour chez lui, fit un brin de toilette et, tout en
faisant une petite marche pour se dégourdir, se rendit chez madame
Gagnon.
--Il faut que vous me rendiez un petit service, lui dit-il entre mille
autres choses. Je voudrais connaître les moyens de défense que va
employer Victor pour essayer de sauver son père....
--Ses moyens de défense? répéta la vieille femme en ruminant.
--Oui, ce qu'il va dire, ce qu'il va faire, ce qu'il va essayer de
prouver, ou de nous empêcher de prouver.... Quand je dis nous... ce
n'est pourtant pas mon affaire....
--Alors, pour vous être agréable, j'irai voir Noémie et Victor; je
tâcherai de les faire parler; ils ne se défieront pas de moi.