La mission de Providence, au grand lac des Esclaves, fut jetée dans un
émoi extraordinaire par l'événement qui amena deux des chasseurs les
plus remarquables--l'un par ses vertus morales et physiques et l'autre
par ses vices--à révéler leurs noms que, pour des motifs puissants, ils
avaient toujours cachés. Le grand-trappeur fit alors connaître à tous
ceux qui voulurent l'entendre, dans quelle voie sinistre il avait été
poussé par son ami trompeur, et comment, entraîné par une fatale et
aveugle illusion, il était devenu l'instrument probable de la malice de
cet ami, en croyant n'être que le vengeur de la foi conjugale outragée.
Le missionnaire lui prodigua les conseils éclairés dont il avait besoin
pour se guider désormais; il lui dit de partir sans retard et d'aller,
plein de confiance en Dieu, consoler la femme infortunée qu'il avait
plongée dans le deuil, et démasquer en face du monde, l'homme pervers
dont l'amitié lui avait été si funeste. Et le grand-trappeur, accompagné
de l'ex-élève, s'était acheminé de suite, dans l'immense solitude qu'il
venait de traverser, vers les rives du Saint Laurent. Cependant il
songeait, en marchant, par quels moyens il réussirait à convaincre
Picounoc de malice et de trahison, et plus il songeait, plus la chose
lui semblait impossible. Alors il résolut de ne point se faire
reconnaître, et d'arriver chez lui comme un étranger. A sa femme seule
il révélera tout, et ensemble secrètement, ils s'entendront pour éviter
les chances d'un procès et s'en aller quelque part achever, dans le
calme, ce qui leur reste d'années. Mais Picounoc a surpris le secret du
chasseur, et, maintenant, c'est entre ces deux hommes une lutte à mort.
Il y a eu un meurtre, et l'un des deux est le coupable. Ils vont
s'accuser tour à tour, et la justice humaine, si Dieu ne l'aide pas,
aura peut-être un moment d'hésitation, une heure d'angoisse.
Le missionnaire de Providence s'efforça de faire rentrer le remords dans
l'âme endurcie de Racette, le Hibou blanc; mais le criminel était trop
corrompu pour écouter la voix de la religion qui le suppliait de revenir
à elle; il était surtout trop irrité de la perte d'Iréma et du départ du
grand-trappeur à qui le bonheur semblait maintenant sourire. Il ne
répondit aux exhortations du ministre du Seigneur que par un silence
obstiné ou un rire cynique. Alors, comprenant tout le mal que pouvait
faire parmi les naïfs indiens cet être dépravé, l'homme de Dieu fit un
reproche aux guerriers de ce qu'ils se soumettaient lâchement à un chef
sans honneur, que la justice de son pays avait marqué au front d'un
cachet de honte et d'ignominie; il les conjura de chasser loin de leur
tribu cet homme de sang, et de se choisir un chef parmi les braves
chasseurs de la nation.
--Vous êtes venus, dit-il, Couteaux-jaunes et Litchanrés, avec le désir
d'oublier vos haines trop longues et de vous unir, comme une seule
famille, pour chasser dans les forêts qui vous appartiennent, eh bien!
enterrez les armes de la guerre, enterrez le ressentiment et l'orgueil
qui vous mènent dans le pays du feu qui ne s'éteint jamais! Aimez-vous
et protégez-vous les uns les autres comme si vous étiez tous des frères!
Le grand Esprit le veut, et si vous ne faites pas la volonté du grand
Esprit vous n'irez pas le rejoindre dans son séjour de gloire et de
plaisir, après votre mort. Demeurez ensemble sous vos tentes, auprès du
fort, pendant quelques jours. Venez vous agenouiller aux pieds de la
robe noire qui vous pardonnera vos péchés et vous dira de bonnes paroles
pour vous encourager à la vertu. Vous ferez la sainte communion et
alors, devenus sages et bons, vous élirez ensemble un chef pour vous
conduire à la chasse, ou veiller sur vous aux jours de repos.
--Kisastari n'est peut-être pas mort, dit le grand-trappeur, qui n'était
pas encore parti pour revenir au pays quand le missionnaire parla, comme
nous venons de le dire, aux indiens réunis dans la chapelle.
--Kisastari n'est pas mort! s'écria la pauvre Iréma, dans une
effervescence soudaine. L'espérance lui rendait toute son énergie. Elle
était belle à voir se dressant ainsi dans son amour, frémissante, l'oeil
étincelant.
--Je ne sais s'il est mort maintenant, mais nous l'avons trouvé gisant
dans son sang et couvert de blessures, reprit l'ex-élève, et après
quelques jours passés auprès de lui, pour le soigner et le rendre à la
vie, à sa demande, nous l'avons laissé pour suivre les traces de ses
ennemis. Kisastari pouvait alors marcher seul et chasser pour vivre.
--_It is true_, dit John.
--C'est la pure vérité! ajouta Baptiste.
--Où est-il? où est mon fiancé? reprit Iréma avec exaltation.
--Il est au fort Chippeway, répondit le prêtre.
La Grand-Esprit est bon! s'écria Iréma.
--Et j'espère que Kisastari reviendra bientôt, reprit à son tour le
grand-trappeur, d'une voix sévère, pour avertir ses amis Renard d'argent
et Ours grognard que le grand-trappeur n'est ni un lâche, ni un traître,
ni un assassin....
A cette parole on vit deux guerriers Litchanrés, se faufiler
honteusement dans la foule et sortir l'un après l'autre de la chapelle.
--Vous n'avez pas besoin de vous cacher, misérables, continua le
grand-trappeur, que le souvenir de l'horrible action des guides, rendait
un peu acerbe; vous n'avez pas besoin de fuir! Je suis assez heureux
pour ne pas souhaiter de mal à ceux qui ont voulu me faire périr de
faim.
Le missionnaire et les religieuses, tout anxieux, voulurent connaître à
quelle trahison nouvelle, à quelle nouvelle malice, le noble chasseur
avait été en butte. Le grand-trappeur leur raconta comment il avait été
enfermé dans une grotte, où il était entré pour prier sur les cendres de
son ancien ami, et comment après deux jours seulement il en était sorti,
grâce à une corne de poudre trouvée dans une large fissure de la
caverne....
Un mouvement d'indignation courut dans la chapelle; mais il fut vite
remplacé par une pensée de reconnaissance envers Dieu.
--La sainte Providence, dit le missionnaire, ne vous a pas tant de fois
sauvé de la main de vos ennemis, pour vous livrer à une mort
ignominieuse et imméritée,... partez avec confiance. C'est alors
qu'ayant embrassé sa soeur Marie-Louise, ayant serré la main au
missionnaire dévoué et à ses anciens camarades, le grand-trappeur
s'était mis en route.
Les indiens suivirent les avis de la robe noire: ils se réunirent comme
des frères sous les mêmes tentes, allant aux instructions religieuses et
se confessant. Puis la plupart firent la sainte communion. Cependant le
Hibou-blanc, n'avait pas laissé la tribu, et il s'efforçait de réunir
autour de lui quelques guerriers pour continuer la lutte et le pillage.
Quelques uns se sentaient entraînés par ses paroles fallacieuses, mais
n'osaient pas avouer leur dessein. Naskarina, honteuse de se retrouver
parmi ceux qu'elle avait trahis, irritée de voir ses projets déjoués par
la Providence, demeurait fidèle au renégat, et l'encourageait dans sa
révolte contre les hommes de la prière. Elle s'aperçut bientôt qu'elle
n'arriverait pas à son but en se montrant si franchement méchante, et
elle résolut de déguiser sa noirceur sous le voile de la vertu. Il y
avait un mois que les indiens avaient dressé leurs tentes autour du fort
Providence. On était au milieu d'août, la plupart des sauvages allaient
se rendre dans le fort pour la grande fête de l'Assomption. Mais, avant
de partir, les guerriers s'assemblèrent pour élire un chef commun. On
tira au sort pour savoir dans quelle tribu il serait choisi. Le sort
favorisa les Litchanrés.
--Nous nous soumettons, dirent d'une voix un peu triste plusieurs
Couteaux-jaunes....
--Vous êtes des lâches! gronda le Hibou-blanc.
--Oui, vous êtes des lâches, répéta Naskarina.
--Nous sommes fidèles à notre parole, répondirent les Couteaux-jaunes
qui s'étaient soumis à l'arrêt du sort.
--Que vont dire vos aïeux? reprit le Hibou-blanc.
--Ils vont rougir de vous et vous maudire, continua Naskarina.
--Nous gardons la parole donnée, firent les Couteaux-jaunes, d'un ton
ferme qui commandait le respect.
--Vous vous en repentirez! menaça le Hibou-blanc.
--Tes menaces ne nous effraient point....
--Ce n'était pas la peine de trahir mes frères pour vous, reprit
cyniquement l'infâme Naskarina.
--Qui d'entre les Litchanrés mérite d'être nommé chef, demanda l'un des
Couteaux-jaunes.
--Aucun, cria le Hibou-blanc. Naskarina battit des mains.
--Tous! dit une voix nouvelle, qui ne s'était pas fait entendre
encore... tous!
Les regards se tournèrent du côté d'où s'élevait cette voix, et une
clameur immense retentit soudain:
--Kisastari!
C'était le jeune chef qui arrivait, guéri, ou à peu près, et disposé à
se battre encore. Iréma courut à lui; il la reçut dans ses bras et la
serrant contre sa poitrine, il lui jura qu'avant le soir elle serait sa
femme. Naskarina pâlit et rougit tour à tour de rage et de jalousie.
Elle s'éloigna du camp et se dirigea vers le fort.
--Kisastari! voilà notre chef! crièrent ensemble les guerriers des deux
tribus.
--Oui, reprit le jeune guerrier, oui, je suis votre chef, mais je suis
plus encore votre frère! chassons ensemble jusqu'aux glaces du lac sans
fin, dormons sous les mêmes tentes, partageons le même festin,
chauffons-nous au même feu, écoutons ensemble les paroles de vie de la
robe noire et nous serons heureux!
Un immense cri de triomphe suivit ces paroles.
--Hibou-blanc, va-t-en! tu n'es qu'un traître! crièrent cent voix.
Et le vieux renégat Racette, l'ancien maître d'école qui martyrisait le
petit Joseph, prit sa carabine et, frémissant de colère, il disparut
sous les arbres de la forêt profonde. Les deux tribus, unies et
heureuses, se rendirent à la maison de la prière pour la grande
cérémonie. Kisastari alla trouver le missionnaire.
--Me voici, dit-il, je ne suis pas mort et mes blessures sont guéries.
Je désire que tu m'unisses à Iréma ma bien-aimée. Nous sommes prêts tous
les deux. Nous nous sommes confessés, tu le sais, et nous ne voulons
plus être séparés.
--C'est bien, mon enfant, je vais vous marier; mais attendez quelques
instants, il y a là une pénitente qui veut se confesser: il ne faut pas
laisser passer les instants de grâce.
--Nous attendrons, mon père.
Naskarina s'était dit en se dirigeant vers le fort: Je n'ai pas réussi à
me venger; Iréma est encore dans les bras de Kisastari.... Je ne suis
assez pas méchante, et l'esprit du feu qui ne meurt point, ne m'a pas
aidée. La robe noire dit qu'après une mauvaise confession et une
communion criminelle on appartient au mauvais esprit. Je veux lui
appartenir, et je vais aller me confesser pour cela.
Et abordant le missionnaire elle lui dit d'un air contrit et repentant:
--Père, je veux me confesser pour devenir meilleure....
--Pauvre enfant! dit le prêtre, oui, tu as raison, confesse toi, demande
pardon au grand Esprit, à Jésus crucifié pour l'amour de toi, et il va
te pardonner parce qu'il est miséricordieux. Tu as souffert, pauvre
enfant! je le sais, et tu souffres encore; mais plus on souffre ici sur
la terre et plus on a de bonheur dans le ciel, après la mort. Ceux que
l'on aime ici et qui ne nous aiment point, changent de coeur dans le
ciel, et là ils nous aiment toujours.
Les yeux de Naskarina, brillèrent comme des escarboucles.
--Est-ce vrai ce que tu dis-là, mon père!
--Oui, mon enfant, sois en sûre. Tu seras aimée là comme tu voudras
l'être.... Mais il faut auparavant que tu demandes pardon à Dieu de tes
fautes, et que tu les regrettes sincèrement.
--J'ai fait bien des péchés....
--Quand même tu en aurais fait autant qu'il y a de feuilles dans la
forêt, tu seras pardonnée et tu deviendras blanche aux yeux de Jésus,
comme si tu venais d'être purifiée par l'eau du baptême.
--Mais je ne voulais pas me confesser sérieusement; je voulais te
tromper et tromper les autres....
Le prêtre surpris, se retira en arrière et ne sut un instant que
répondre à cette parole inattendue....
--Tu ne voulais pas te confesser, dis-tu, et tu avais de mauvaises
dispositions? mais, vois comme Jésus est bon et comme il est habile pour
avoir les coeurs, il t'aime, car tu n'as pas toujours été méchante....
--Non, ce n'est que depuis que j'aime, et que ma rivale est préférée,
dit la jeune fille.
--Eh bien! reprit le confesseur, Jésus t'aime, lui, et il t'aime
beaucoup, et c'est lui qui te parle au coeur et qui te conjure de
l'aimer, et d'être bonne fille comme tu l'étais d'abord. Tu n'as pas été
heureuse dans le crime; ton sommeil était troublé par des songes
affreux, et tu n'es pas eu de repos. Sois ferme, sois noble, sois
courageuse et méprise les conseils du démon qui te dit de te venger et
d'être jalouse, pour te perdre et t'avoir avec lui, ensuite, dans le feu
de l'enfer....
Naskarina écouta longtemps encore le confesseur qui lui parlait de
l'enfer et du ciel. Soudain, elle jeta un cri, et, se cachant la figure
dans ses deux mains, elle se mit à sangloter.... Le prêtre se hâta de
l'absoudre au nom du Dieu de miséricorde. Les indiens regardaient avec
admiration le miracle de la grâce. Quand Naskarina se releva elle
pleurait encore et ses yeux rougis cherchèrent à travers ses larmes
Kisastari et Iréma. Alors, quand elle les eut aperçus, elle se rendit à
eux, chancelant comme une bacchante ivre de vin, elle qui était ivre du
bonheur que donne la paix de la conscience; elle leur saisit les mains
et les amenant devant le missionnaire:
--Mon père, dit-elle, bénis-les, et qu'ils soient heureux!... Ils sont
bons, ils ont toujours aimé Jésus, eux!...
Iréma jetant ses bras autour du cou de sa rivale infortunée l'embrassa
avec transport....
--Naskarina, tu seras ma soeur, dit-elle!
Naskarina leva sur Kisastari un regard qui implorait la pitié....
--Je t'aime, Naskarina, dit le jeune chef, et je te pardonne.
La pénitente eut un frémissement de volupté, et le feu sortit de ses
paupières....
--Naskarina, reprit le chef, je t'aime comme une soeur, car je suis ton
frère.... Nous avons eu tous deux le même père!...
--Mon frère! toi, mon frère! s'écria Naskarina haletante, étourdie....
--Et tout le monde regardait avec défiance et surprise ou curiosité le
jeune chef.
--Oui, je puis bien le dire maintenant puisque notre père est mort...
reprit Kisastari. Il est avec le grand Esprit depuis deux lunes, et ses
dépouilles reposent à l'ombre de la croix, dans le petit cimetière de la
mission du lac Supérieur.... Ta mère, tu l'as connue... elle ne fut pas
la mienne. Elle avait aimé mon père, alors qu'elle était jeune, et elle
fut trop confiante ou trop faible. Avant d'aller paraître devant le
grand Esprit, mon père m'a révélé ces choses... car il venait
d'apprendre que nous étions fiancés....
--Mon frère! murmurait Naskarina, Kisastari est mon frère! Et ses grands
yeux noirs ne pouvaient se détacher de cet homme qu'elle avait tant aimé
et que du moins elle ne perdait pas tout entier.
Kisastari et Iréma furent unis pour toujours, sous le regard de Dieu, et
la fête de l'Assomption fut une belle fête, cette année-là, pour les
indiens réunis dans le fort Providence.
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