Jeudi le 28 septembre 1871, Picounoc serra sa dernière gerbe de blé. Il
avait rudement fauché depuis un mois, et les épis, après avoir javelé
sur le champ, avaient été liés en gerbes, puis transportés sur les
grandes charrettes, dans les _tasseries_. La récolte était bonne; le
temps s'était tenu au beau, et les grains: avoine, orge, blé, seigle et
sarrasin, tout se sauvait en bon état. Aussi, Picounoc était de joyeuse
humeur, et, ce jour-là, il fêtait la grosse gerbe. Il avait bien, pour
être gai, une autre raison non moins valable: il épousait, dans quelques
jours, la femme aimée depuis vingt ans, et Marguerite sa fille allait,
en même temps, devenir l'épouse d'un jeune avocat riche de talents et
d'espérances.
Il s'en allait midi. Marguerite balayait la _place_, car sa future
position de grande dame ne la rendait ni vaine, ni paresseuse. Le balai
de cèdre ramassait net les petits brins de paille, les légers flocons de
laine et les mille parcelles de toutes sortes de choses qui émaillent
nos planchers, après un bout de temps de travail au métier, de serrée,
ou de filage. Des rayons de soleil entraient par les fenêtres comme des
glaives d'or, et la poussière, au moindre souffle, se mettait à
tourbillonner follement dans ces rayons. Tout à coup Marguerite
s'arrêta, surprise, à l'aspect d'un étranger qui frappa à la porte. Cet
étranger portait deux pistolets à sa ceinture et une carabine. Mais
retournons de quelques heures en arrière, et racontons bien chaque chose
en son temps.
Deux hommes inconnus étaient débarqués durant la nuit à Batiscan. Ils
venaient de loin. L'un des deux se rendit à pied à Deschambeault, et
l'autre traversa au sud, dans la chaloupe qui fait régulièrement, chaque
jour, le trajet de Batiscan à St. Pierre Lesbecquets, pour accommoder
les voyageurs qui veulent prendre les bateaux de Montréal ou de Québec.
Celui qui avait pris le chemin de Deschambeault, pouvait compter
quarante quatre ans et ne paraissait pas en avoir plus de trente six,
tant il avait de gaieté dans les yeux, et tant riait toujours sa figure
bronzée. Il était de taille moyenne, un peu sec, nerveux et vif. Il
portait une longue barbe noire; du reste, tous deux étaient riches de
barbe et de cheveux. L'autre semblait porter sur ses puissantes épaules
un fardeau de douleurs. Ce n'est pas à dire qu'il était courbé; il se
tenait droit, le front haut, l'oeil ferme, et l'on se détournait pour le
voir en murmurant: c'est un bel homme! Il avait quarante deux ans, je
crois. S'ils n'eussent pas été des hommes de fer, des marcheurs
infatigables, ils se seraient fait conduire en voiture; mais la voiture,
ils jugeaient que c'était bon pour des femmes ou des malades, et, depuis
nombre d'années ils n'en avaient éprouvé ni les commodités, ni les
inconvénients. Ils venaient de loin, ces hommes, et l'un d'eux n'avait
pas vu depuis vingt ans les flots d'émeraude du plus beau fleuve du
monde, ni les campagnes riantes qui l'entourent comme d'un ceinturon
d'argent. Inutile de vous décliner les noms de ces étrangers, vous les
avez jetés au vent: le grand-trappeur et l'ex-élève! Eh bien! oui,
l'ex-élève et le grand-trappeur qui s'en viennent embrouiller les cartes
et gâter le jeu de Picounoc, au moment où il va gagner la partie. Le
grand-trappeur risque tout pour tout, et il le sait bien. Il n'a pas tué
sa femme, c'est vrai; mais il en a tué une autre, et il est meurtrier.
S'il se fait connaître, il sera arrêté, jeté en prison; il s'assiéra sur
le banc des accusés, et qui sait? il montera peut-être sur l'échafaud.
S'il demeure inconnu, il verra sa femme, qui se croit veuve et libre
depuis vingt ans, passer enfin dans les bras d'un autre!... Effrayante
alternative! Mais ne pourrait-il pas se faire connaître de sa femme
seulement, lui dire de vendre ses biens et l'emmener vivre ailleurs?
C'est à cette dernière décision qu'il s'est arrêté en effet. Il saute de
la chaloupe sur le rivage et monte la côte escarpée de l'Eglise de St.
Pierre Lesbecquets. Il faisait nuit encore. Il ne voulut pas, comme la
plupart des autres voyageurs, s'arrêter aux maisons de pension pour
dormir et déjeuner ensuite. Une force mystérieuse le poussait vers
Lotbinière; une pensée unique l'absorbait tout entier: revoir sa femme
et son enfant. Mais que de craintes! que d'angoisses serraient son âme!
Noémie vit-elle encore? et, si le chagrin ne l'a pas tuée, est-elle
demeurée fidèle à son premier amour? Elle était encore vivante et libre
il y a cinq ans; l'ex-élève l'a vue alors et lui a parlé.... Mais cinq
ans c'est long, quand on considère tout ce qui peut arriver dans cinq
jours! Et l'enfant, le petit Victor, qu'est-il devenu? Bientôt il aura
une réponse à toutes ces questions, et c'est ce qui l'effraie. Il a peur
de la vérité. Il eut pu, dans la traversée, s'informer de bien des
personnes et apprendre beaucoup de choses, mais il n'avait osé parler.
Les gens l'avaient regardé avec une certaine curiosité, mais personne ne
le fit sortir de son mutisme.
Parmi les passagers de la chaloupe se trouvait un jeune homme d'une
tournure élégante et d'une excellente éducation. Ses manières affables
et son discours intéressant, semé de saillies originales, le firent de
suite remarquer de tous. Il se trouvait assis auprès du grand-trappeur.
Plusieurs personnes lui demandèrent son avis sur certaines matières, les
chances qu'elles pouvaient avoir de gagner un procès intenté dans telle
circonstance ou pour telle raison. Toujours il répondit avec franchise
et prudence. Ceux qui ne le connaissaient point comprirent qu'il était
avocat. En effet, c'était Victor Letellier qui montait de Québec pour la
fête de la grosse-gerbe. Lui non plus ne prit pas le temps de dormir,
mais il déjeuna et loua un cocher. La distance entre la traverse de St.
Pierre et la concession St. Eustache, à Lotbinière, est de six lieues.
Le chemin est coupé par des ravins profonds et rempli d'ornières, dès
que le soleil, moins chaud, refuse d'aider les fossés à pomper l'eau:
c'est-à-dire qu'il faut trois heures au moins, et plus souvent quatre,
aux cochers de la campagne pour aller d'un lieu à l'autre.
Le jeune avocat atteignit le grand-trappeur un peu en bas de l'église de
St. Jean-des-Chaillons, dans l'anse du Calvaire. Il le reconnut pour un
de ses compagnons de chaloupe: C'est un marcheur à ce qu'il paraît!
pensa-t-il: après tout il peut se faire qu'il ne dédaigne pas la
voiture.... Arrête, _charretier_, fit-il, quand il arriva près du
voyageur.
Le cocher arrêta.
--Montez-donc dans ma voiture, Monsieur; puisque nous allons du même
côté nous pouvons aller dans la même voiture.
--Je vous avoue que j'aime bien à marcher... répondit le grand-trappeur.
--Vous aimez peut-être à jaser aussi; nous causerons pour tuer le
temps....
Le grand-trappeur sentit son coeur battre fort dans sa poitrine, et il
eut comme un éblouissement: Après tout, se dit-il, il faut que je
finisse par interroger quelqu'un, et par tout savoir.
Il prit place dans la voiture, à côté du jeune avocat.
--Vous allez dire que je suis bien curieux, reprit le jeune homme; mais,
allez-vous loin de ce pas?
--Je me rends à Lotbinière.
--A Lotbinière? c'est là que je vais aussi. Vous n'êtes pas de la
paroisse?
--Non, Monsieur.
--Non, car je vous connaîtrais. Venez-vous de loin?
--Du grand lac des Esclaves....
--Ah! vous êtes chasseur?
--Depuis vingt ans....
--Je vois à votre accoutrement....
--Mon fusil et mes pistolets ne m'ont jamais quitté, et il m'en coûte de
m'en séparer.
--Je comprends cela; mais, si vous demeurez quelque temps ici, vous
finirez par vous accoutumer à ne vous en pas servir....
La conversation tomba. Après quelques minutes le jeune avocat reprit:
--Vous avez peut-être rencontré, là-bas, un chasseur canadien du nom de
Paul Hamel.
--Paul Hamel! l'ex-élève? ah! c'est mon meilleur ami....
--C'est aussi l'ami de ma famille... un brave et joyeux garçon... le
camarade d'enfance de mon père... je l'ai vu, il y a cinq ans, et je
vous assure que ses récits de voyage m'ont fort amusé....
--Il est revenu au pays avec moi, balbutia le grand-trappeur que
l'émotion agitait comme la fièvre.
--Vraiment! alors nous le verrons?
--Il doit traverser dans quelques jours....
--Ma mère aura du plaisir à le revoir....
--Vous demeurez à Lotbinière?
--J'y suis né; mais je demeure à Québec, et je suis avocat....
--Vous êtes avocat! fit le grand-trappeur avec surprise.
--Oui, monsieur; cela vous étonne! vous me trouvez jeune, et vous doutez
de ma science sans doute.
--Non, car je vous ai entendu parler fort sagement, cette nuit, dans la
chaloupe.... Ah! vous êtes avocat!
Et le grand-trappeur demeura plongé dans une réflexion profonde.
--Si je puis vous être utile, Monsieur, reprit Victor, ce sera de tout
mon coeur.
Après un silence assez long le grand-trappeur reprit:
--Il y a une affaire dont j'aimerais à vous parler... je serais curieux
de connaître votre opinion sur certaines choses!...
--Qu'est-ce que c'est, monsieur? je suis heureux de pouvoir vous
obliger.
--Oh! cela ne me regarde pas directement, c'est pour un ami....
--N'importe! parlez toujours, parlez pour votre ami.
--Il a tué!... balbutia l'étranger.
--Ah! certes! c'est grave, dit l'avocat....
--Oui, monsieur, c'est grave, mais il croyait avoir droit de tuer....
--Etait-ce à la guerre? demanda en riant le jeune homme.
--Ah! monsieur, je sais qu'à la guerre on peut tuer, on doit tuer
même....
--C'est une plaisanterie que j'ai faite, monsieur, continuez je vous
prie.
--Il a tué sa femme......pardon! il croyait tuer sa femme et il a tué la
femme d'un autre...
--C'est assez singulier; voyons! comment cela?
--On lui disait que sa femme était infidèle...
--Et il l'a tuée sur un soupçon? le malheureux!
--Il ne l'a pas tuée, c'en est une autre qu'il a tuée.
--Je ne comprends pas bien; expliquez l'affaire plus au long.
--Voici, monsieur. On lui dit: Va à telle heure, en tel endroit, et tu
trouveras ta femme, dans les bras de quelqu'un. Et le malheureux obéit à
cette parole infâme, va où on lui dit d'aller, et tue, comme je vous
l'ai dit, une femme qui n'est pas la sienne.
--Mais comment se fait-il qu'il ne se soit pas aperçu de sa méprise
avant de frapper? demanda le jeune avocat....
--Ah! monsieur, tout était arrangé pour le tromper... c'est quelque
chose d'inouï... d'infernal.... Et les poings du grand-trappeur se
crispèrent, et un frisson parcourut son corps. Le jeune avocat soupçonna
que l'ami dont parlait cet étranger n'existait pas, mais qu'il était
bien lui-même le héros de ce drame.
--Voilà la plus étrange affaire, reprit Victor, que j'aie jamais vue!
c'était donc une conspiration contre votre ami? un piége infâme, mais
habilement tendu?...
--Oui, monsieur, c'était tout cela....
--C'est une cause magnifique, et que j'aurais du plaisir à défendre...
mais où trouver des preuves de ce que vous avancez, ou plutôt de la ruse
dont on s'est servie pour tromper votre ami?...
--Des preuves? je n'en connais point... rien que l'honnêteté du
meurtrier....
--Ce n'est pas assez.
--Et si le meurtrier était convaincu d'avoir tué cette femme, sans qu'il
pût prouver que c'est par suite d'une erreur et d'une embûche criminelle
tendue à sa bonne foi?
--Il serait condamné....
--A mort?
--A mort!
Le front rembruni du grand-trappeur s'inclina, une légère pâleur couvrit
sa figure.
--Mais, dites donc, est-ce qu'il n'a pas été arrêté, votre ami? demanda
le jeune homme.
--Non, monsieur,... il s'est sauvé....
--Il a bien fait, et je ne lui conseille pas de revenir....
Un long silence suivit. Les voyageurs passèrent la petite rivière du
Chêne qui sépare, au fleuve, Ste. Emmélie de St. Jean, puis ils
arrivèrent à la grande rivière. La grande rivière du Chêne est parsemée,
à son embouchure, de petites îles ombragées de chênes et d'érables. Un
pont magnifique relie la côte est à l'une de ces îles, et un autre pont
plus petit va de l'île à l'autre rivage. Il ne coule sous ce dernier
pont, qu'un mince bras de la rivière qu'on appelle le canal. Une
centaine de maisons sont assises coquettement sur la rive occidentale,
au pied du coteau que domine une jolie église gothique. C'est un immense
bocage où serpentent les ondes d'une rivière, où s'agite un essaim de
travailleurs, d'où s'élèvent les fumées bleues de cent foyers. Les
voyageurs passèrent devant la maison du bossu. Une vieille femme à l'air
anxieux et triste sortait de cette maison.
--Voulez-vous m'emmener à St. Eustache? demanda-t-elle au cocher, je
suis invitée à la fête de la grosse gerbe, et, si je me rends à pied, je
ne pourrai pas danser, je serai trop lasse.
Le grand-trappeur regarda le jeune avocat d'un air interrogateur.
--C'est une pauvre folle, dit le jeune homme, répondant au désir de son
compagnon.
--Une folle! comment la nommez-vous?
--Geneviève!
--Geneviève! exclama le grand-trappeur, et ses yeux se fixèrent comme
deux tisons sur la malheureuse femme.
Le cocher passait sans faire attention aux paroles de Geneviève.
--Arrêtez-donc, dit Victor, nous allons la prendre avec nous: je
paierai; soyez tranquille.
--Ah! ce n'est pas le paiement que je regarde, répliqua le cocher, ni la
charge: mon cheval est bon; mais une folle avec vous, Monsieur?...
Le jeune avocat se prit à rire.
--Bah! dit-il, la compagnie de cette folle est moins dangereuse que la
compagnie de bien des fines....
Geneviève s'assit à côté du cocher. Le bossu entr'ouvrit sa porte, et le
jeune avocat la salua d'un air un peu railleur.
--Mon tour de rire viendra peut-être, grinça le bossu.
--Quel est cet homme? demanda le grand-trappeur.
--C'est un nommé Chèvrefils! bossu, marchand et riche....
Le bossu avait entendu la question du grand-trappeur.
--Je ne vous demande pas votre nom à vous, filez donc votre route!
vociféra-t-il....
Le grand-trappeur sourit disant:
--Il est de mauvaise humeur, je crois?
--Oui, et pour cause... j'épouse bientôt une jeune fille qu'il voulait
acheter avec sa fortune...
--C'est un lâche!... payer pour se faire aimer! ah!...
--Et c'est que Marguerite est jolie....
--Marguerite, que vous la nommez?
--Marguerite Saint Pierre, Monsieur.
--Saint Pierre? Saint Pierre? murmura l'étranger....
--Son père est connu dans la paroisse sous le surnom de Picounoc.
--Picounoc! s'écria le grand-trappeur!...
--Est-ce que vous le connaissez? monsieur.
--Non, non... mais c'est un curieux nom, tout de même.... Et c'est un
habitant, ce Picounoc?
--Oui monsieur, et fort à son aise.
--Vraiment! vraiment! c'est bon, cela ne nuit pas. Et a-t-il plusieurs
enfants? dit tout ému le grand-trappeur.
--Non, monsieur, il n'a que la fille que je vais épouser....
--Que cette fille-là?
--Oui, monsieur, il est veuf; sa femme est morte depuis bien longtemps.
--Bien longtemps?
--Oui monsieur....
--Comment? de quelle mort?
--Je ne le sais pas.
--Vous ne le savez pas?
Victor, au souvenir de cette mort, se sentait mal à l'aise, et aurait
voulu changer le sujet de la conversation. Il crut un instant que
l'étranger connaissait le drame de la mort de cette femme, et voulait
jouer avec la douleur ou la honte du fils du meurtrier, il leva sur son
compagnon des yeux chargés de chagrins et de reproches....
--Non, monsieur, je ne le sais pas, dit-il.
--Je le sais, moi! dit la folle, d'un air content....
--Geneviève! cria le jeune homme.
--Je le sais moi! cria toujours l'infortunée... et je vais le dire.
--Geneviève! si vous n'êtes pas raisonnable, vous allez descendre de la
voiture....
--Je le sais, moi! répéta-t-elle une troisième fois, mais je ne le dirai
pas, hein, Victor? non, je ne dirai pas que c'est ton père qui l'a tuée,
car....
--Geneviève, tu es folle et tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua le
jeune avocat. Et, dans son trouble, il ne vit pas l'étonnement qui
bouleversa tout-à-coup la figure de son compagnon. Geneviève éclata de
rire.
--C'est un tour de Picounoc, ça, dit-elle... c'est un tour de Picounoc,
un tour infernal qui a perdu ton brave homme de père....
Le grand-trappeur regardait avec admiration ce jeune homme intelligent
et beau qu'il n'osait encore appeler son fils, dans la crainte de le
voir sourire avec ironie. Il sentait le besoin de serrer sur son coeur
l'enfant de son amour, et il comprenait qu'il n'était qu'un étranger aux
yeux de cet enfant. Il se reconnaissait dans cette figure ouverte, dans
ce geste noble, dans ce maintien digne. Il avait ce front élevé, ce
regard doux et parfois flamboyant, il avait cet âge et cette beauté
quand le malheur, après deux ans de répit, s'acharna de nouveau à lui
pour ne plus lui laisser jamais une heure de félicité.
Ils arrivèrent au village et la voiture s'arrêta à la porte d'une maison
de chétive apparence.
--C'est la demeure de ma mère, dit le jeune avocat: je regrette de ne
pouvoir vous conduire plus loin.
Le grand-trappeur était comme un homme ivre. Il ne se rendait plus
compte de ses idées; Il éprouvait à la fois toutes les sensations de la
joie et de la douleur, de la crainte et de l'espérance. Sa tête
bourdonnait et le sang, remontant du coeur à sa figure, lui brûlait le
front. Il porta à ses yeux la manche de sa vareuse de toile pour
dissimuler ses larmes.
--Voulez-vous entrer, monsieur? demanda Victor, vous n'avez pas déjeuné;
vous prendrez une tasse de thé avant de continuer votre route.
--Vous offrez de si bon coeur que je ne saurais refuser, répondit le
grand-trappeur.
Et il descendit de la voiture, avec son fusil à la main et ses pistolets
à la ceinture.
--Entrez-vous, Geneviève? demanda Victor à la folle.
--Non, j'ai peur de ces armes-là--elle montrait la carabine et les
pistolets du chasseur--je m'en vais chez Picounoc.
--Bonjour, mère, dit Victor en entrant. Et il embrassa Noémie qui venait
au devant de lui, le rire sur les lèvres. L'étranger, debout près de la
porte, regardait avec attendrissement la délicieuse petite scène
d'intérieur qui se passait devant lui. La veuve--comme nous continuerons
encore à appeler Noémie--parut étonnée de la visite du chasseur. Elle
pensa à l'ex-élève qu'elle avait vu dans un pareil costume, il y avait
cinq ans.
--Est-ce notre ami Paul? murmura-t-elle.
--Non mère, mais c'est un chasseur comme lui et son ami intime. Nous
verrons Paul dans quelques jours; il est à Deschambeault.
--Venez-donc vous asseoir, dit Noémie au grand-trappeur. Et elle lui
présenta une chaise. Le grand-trappeur avait envie de se faire connaître
de suite, tant le faisait souffrir ce silence qu'il gardait depuis plus
de vingt ans; mais la pensée d'être arrêté, si l'on venait à apprendre
son retour dans le village, et la peur de causer à sa femme une surprise
trop grande, le retinrent. Il s'assit après avoir déposé sa carabine
dans un coin, et, silencieux, se prit à regarder, avec amour et
curiosité, chaque objet, dans le vaste appartement. Tout avait pris un
air d'antiquité; les années avaient voilé d'une teinte pâle et presque
de deuil les images et le crucifix pendus au mur; les vitres
paraissaient moins brillantes que jadis; c'étaient sans doute les
barreaux noirs des fenêtres qui les assombrissaient; les meubles
disloqués semblaient se cacher dans les coins; le banc des seaux n'avait
plus de peinture, et la tasse à boire, pendue au clou, était
encore--sauf le fond--la tasse d'il y a vingt ans.
Le déjeuner fut servi. Le chasseur mangea peu. Il était neuf heures
cependant, et il n'avait rien pris depuis la veille.
--Vous venez veiller ce soir, mère? demanda le jeune avocat.
--Oui, j'ai promis à Picounoc que j'irais.
Le grand-trappeur tressaillit à ce nom.
--Et tu es toujours décidée? reprit Victor en souriant.
--Je ne puis pas reculer, maintenant. A mon âge, on réfléchit avant de
s'engager.
Le grand-trappeur éprouva comme une angoisse, et il eut peur d'en
entendre davantage. Il se leva.
--Ce Picounoc dont vous parlez, demeure-t-il loin d'ici? demanda-t-il.
--Non, monsieur, se hâta de répondre Victor; c'est la quatrième maison
au nord du chemin. Une assez jolie maison avec galerie sur le devant.
Il prit sa carabine et sortit après avoir donné une chaude poignée de
main à Victor et à la veuve.
--Allons! se dit-il à lui-même quand il fut seul dehors, un vieux
trappeur comme moi doit avoir plus de force qu'une jeune fille, et être
capable de cacher un peu ses émotions. Courage! la coupe des amertumes,
est vidée. J'arrive assez tôt, puisque Noémie est encore seule au foyer
où je l'ai laissée il y a si longtemps.... Ah! je me sens capable de
dissimuler ma joie ou mes larmes maintenant, car je ne crains plus que
le bonheur m'échappe! Et Noémie est belle encore, malgré la trace de
pâleur que les regrets et les ennuis, ont laissée sur son front!
Il se rendit chez Picounoc et c'est lui qui arriva pendant que
Marguerite balayait. Picounoc était de bonne humeur, on le sait, parce
qu'il allait posséder Noémie et parce que la récolte était bonne. Il
invita le grand-trappeur à passer l'après-midi et la soirée avec lui
pour voir la fête de la grosse gerbe.--Vous nous parlerez des sauvages;
vous nous raconterez vos courses lointaines, vos aventures de toutes
sortes, et cela nous intéressera beaucoup, lui dit-il.
Picounoc qui avait souffert pendant vingt ans tout ce qu'un amour
malheureux peut causer de tourments et d'angoisses, s'était abandonné
aux transports de l'espérance et aux ivresses des plus doux rêves. Il ne
songea guère à prier, mais il repassa mille fois dans son esprit, tout
le travail qu'il avait fait, toutes les ruses qu'il avait employées,
tous les moyens qu'il avait appelés à son aide pour atteindre ce but si
ardemment convoité. Il se trouvait payé de ses veilles et de ses peines,
de sa persévérance et de son dévouement. O que l'amour d'une personne
aimée est d'un grand prix! Et combien dépensent toute leur vie et toute
leur énergie à rechercher cet amour qu'ils ont entrevu dans leur rêves
de jeunesse! Et combien aussi, dès que leurs voeux sont remplis, dès
qu'ils ont porté à leurs lèvres ardentes la coupe de la volupté,
s'écrient avec le plus heureux et le plus sage des hommes: Vanité des
vanités!
--Restez, monsieur, dit Marguerite, à son tour, d'une voix qu'elle
rendait bien aimable.
Le grand-trappeur enveloppa la jeune fille d'un regard profond et
triste. Elle rougit et ce regard lui fit mal. Elle eut comme le
pressentiment d'un grand malheur. Elle ne savait pourquoi, mais soudain
elle voulait voir cet homme s'éloigner. Et lui, il la regardait
toujours, et il y avait une immense pitié dans ses yeux: Je reste,
dit-il, cela me fait plaisir. Puis, après un moment: Vous fêtez donc
encore la grosse gerbe par ici? demanda-t-il.
--Oui, répondit Picounoc, quand l'année est bonne. Mais c'est une
coutume qui s'en va comme le reste.
--C'est malheureux! reprit le trappeur, car la fête de la grosse gerbe
est une de nos plus amusantes réunions champêtres. Et puis, les gars et
les fillettes se voient, se connaissent à ces fêtes, et souvent, à la
grosse gerbe suivante, il y a un heureux ménage de plus dans le village.
--Et c'est bien ce qui aura lieu cette fois-ci, répliqua Picounoc en
riant.
--Un mariage? fit le trappeur, feignant la surprise, Mademoiselle,
peut-être? Il montrait Marguerite.
--Justement, répondit Picounoc, et avec un avocat, s'il vous plaît.
--Petit père, reprit la jeune fille vivement mais en riant, tu veux être
indiscret, eh bien! je le serai aussi moi, et.... Elle acheva sa phrase
avec le bout de son doigt qui menaça de représailles le joyeux Picounoc.
--Dites, Mademoiselle, dites tout, ne l'épargnez pas, reprit le
chasseur.
Picounoc riait: Bah! je ne rougis pas comme une jeune fille, moi, et
j'aime à entendre les autres parler de mon mariage, dit-il.
--Ah! vous vous mariez, vous aussi, demanda le trappeur avec étonnement.
--Et mon Dieu, oui! vingt ans de veuvage, c'est bien raisonnable.
--Assurément, vous étiez ou bien inconsolable ou bien difficile.
--J'étais entêté.
--Aviez-vous fait une gageure?
--Non, mais je voulais avoir une femme que j'aimais depuis ma jeunesse,
et il m'a fallu vingt ans de siége autour de son coeur pour le prendre.
--Quelle forteresse! et que ces femmes-là sont rares! balbutia le
trappeur qui sentait l'émotion le gagner.
--Mais quand Picounoc a dit une chose!... vous comprenez?... veuille
Dieu, veuille diable! la chose arrive.
--Vous avez de la volonté? fit le trappeur. Et il avait envie
d'étrangler ce traître qui se gaussait ainsi devant sa victime. Il
continua: Mais cette femme... où donc avez-vous pu la trouver?
--Ici, à quelques arpents, c'est un de mes amis qui a eu l'obligeance de
me la laisser en se réduisant en cendres.
Le grand-trappeur tressaillit sur sa chaise d'écorce: Vous avez de
complaisants amis, murmura-t-il....
--C'est le seul qui ait été aussi bon pour moi. Rien d'étonnant! c'était
le Pèlerin de Sainte Anne....
--Le pèlerin de Sainte Anne! oh! l'ex-élève m'a parlé de cet homme!...
--Je le crois bien, en effet, c'était son ami.
--Et vous épousez la veuve du Pèlerin?... interrogea le
grand-trappeur....
--Lundi en quinze, le 16 d'octobre.
--C'est aujourd'hui jeudi; dans quinze jours il peut se passer bien des
choses, observa l'étranger; prenez garde que la coupe ne se brise avant
de toucher vos lèvres!...
--Êtes-vous un prophète de malheur? demanda Picounoc.
--Non, fit en s'efforçant de rire le grand-trappeur, mais si je me
présentais, moi, pour épouser la veuve?... je ne suis pas d'une tournure
ordinaire comme vous voyez--je ne veux pas dire que vous n'êtes pas
bien--mais moi, j'ai le mérite de la nouveauté... je viens de loin, j'ai
vu beaucoup, je puis amuser une femme pendant le reste de ses jours avec
mes récits fantastiques. Prenez garde! j'ai accepté votre invitation,
et, si la veuve me plaît, je vous la prends....
Picounoc fixa ses yeux de lynx sur son hôte, et parut chercher, dans sa
figure, ce qu'il y avait de plaisanterie et ce qu'il y avait de sérieux
dans les paroles qu'il venait de prononcer.