XVII

IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES

APPARENCES

--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir?

dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier.

--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain,

elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un

toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais

bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je

n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!

--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il

est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a

beau. Il devrait te rendre tes biens.

Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage

bien sensé.

--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et,

peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée.

--S'il était hypocrite?

--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.

--Parce que je t'aime.

--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant.

--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne serais pas dans la peine et

la misère comme tu l'es aujourd'hui!

Cette réponse de la folle fit une impression pénible sur l'esprit de

Noémie. Elle ne répondit rien. Agnès qui était sortie pour traire la

vache entra avec sa chaudière.

--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent

beaucoup sont d'un tempérament doux et calme.

--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a

vue? demanda Agnès.

--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans.

--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, que vous revenez à

votre bon temps, observa Noémie.

--Vous voulez dire au temps où je n'étais pas folle? Défiez-vous de ceux

qui sont trop fins.

La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup et un jeune homme entra.

C'était Victor. Il courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: C'est

donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les yeux pleins de larmes, resta

silencieuse.

--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça commence.

--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agnès tu es

bien?

--Aussi bien que possible.

--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda Victor d'une voix fort mal

assurée.

--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger,

s'il avait acheté la terre.

--Le misérable! murmura Victor.

--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la foudre tomber au milieu

d'elles qu'elles n'eussent pas été plus surprises.

--Victor! exclama la veuve.

--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, lui dire à sa face

qu'il est un misérable...

--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout

ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera

de nous donner, nous lui jetterons l'outrage à la figure? Est-ce là de

la reconnaissance?

--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....

--Et quand même il aurait acheté notre terre! Elle était à l'enchère,

n'avait-il pas le droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit

lui qui l'ait achetée....

--On parle de la bête, on en voit la tête, s'écria la folle....

Tous les yeux se tournèrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les

femmes et s'avança pour donner la main à Victor.

--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.

Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me

semble que...

--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit

vivement Victor.

--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Noémie inquiète.

--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la maison où nous ne sommes plus

que des étrangers serait encore à nous....

Une poignante émotion serrait le coeur de Noémie. Picounoc regardait

Victor avec une assurance étonnante.

--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..

--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!

--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'après les

apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole:

les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hâter de

condamner son semblable.

--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat.

--Eh bien! ma lettre?

--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi?

--Je ne crois pas, monsieur Victor.

--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne?

--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec

émotion.

--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent pour payer M. Chèvrefils

et empêcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet

argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde

est malhonnête, paraît-il, on prend mille précautions pour placer ses

deniers. Le notaire écrivit à notre bon ami que voici, pour lui demander

s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, et notre bon ami lui a

répondu de ne rien prêter.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, serait-il donc possible?... Vous!

vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela?

La folle regardait tout le monde avec des yeux étranges, et elle riait

d'un rire qui faisait mal.

--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de

mépris.

--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses

beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme

hypocrite.

--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait

cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.

--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor.

--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa

valeur, et que ce n'est pas pour moi?

--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour

nous-ruiner?...

--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas,

qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne

parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère....

Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous,

murmura-t-elle....

La folle battit des mains.

--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce

que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis

si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous

faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement

plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je

l'espère.

Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de

sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa

figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit,

il eut des sourires, et il finit par pleurer.

--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il.

Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses

jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès

avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle,

les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.

--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le

disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette

leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu

es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer.

Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de

l'habitant.

--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous.

Voici l'acte de donation.

--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne

l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et

vous ne me devez rien!

Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de

la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve

indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer

les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni

plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence,

puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient

bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de

son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait

protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il

regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il

ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais

sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc,

Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens,

moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter

envers vous?

--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous

ne le voulez peut-être pas encore....

--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat,

qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour

lui-même.

--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.

--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore

d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine

de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps

de....

Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.

--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole

que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux

des hommes!

--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.

--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains

de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les

couvrit de baisers.

--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma

maison? demanda-t-il.

--Je vous le dirai ces jours-ci.

--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses

amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le

pour tout le monde, soyez-le à l'excès.

--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce

discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.

--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.

--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive

qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins.

--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.

--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras,

car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....

--Je vous demande la main de Marguerite...

--La main de Marguerite, dis-tu?

--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la

félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette

maison....

--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver

Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le

joyeux Picounoc.

Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il

courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa

future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une

stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui

suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait,

tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait

pu deviner cela?

--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc.

--Victor! répondit la jeune fille.

Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les

échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit

mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne

jure de rien.

--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.

--J'arrive.

--As-tu vu ta mère?

--Oui, et ton père aussi.

--Papa? où? chez-vous?

--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?

--Quelle affaire?

--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne....

--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....

--A devenir le mari de ma mère....

--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...

--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme?

--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...

--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi.

--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?

--Il consent!...

--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la

félicité que devait m'apporter le soir!

Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand

il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre

faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le

foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais.

Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de

joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à

tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des

petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère

causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et

des joies de l'avenir.

Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et

seraient célébrés à la même messe.

Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit

au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite

l'aiguillonnait en embellissant ses jours.

Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses

habits de drap noir et planté sur sa tête un _castor_ à peine étrenné.

Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en

fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut

que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un

grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne

résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs

regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de

leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté,

et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.

Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du

bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de

choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de

dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à

l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du

regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait

et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant

plus:

--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez

bas pour n'être pas entendu de Marguerite.

--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle

n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il

sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.

Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance,

et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite

en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la

bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait

Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle,

pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?

Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la

servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à

danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui

dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.

--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement.

--Non, je l'ai oubliée....

--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.

--Tu as une bonne mémoire.

--Une mémoire de folle.

Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver

la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:

--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il.

--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.

--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.

--C'est possible.

--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour....

--C'est trop.

--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.

--Oui!

--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?

--Peut-être.

--Laissez-moi vous le dire quand même....

--Dites!

--Je voudrais être aimé de vous....

--De moi?

--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!

--Au moins!

--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma

femme.

--Votre femme!

--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?

--Non, monsieur.

Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas

plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en

arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire.

A la fin il soupira:

--Vous me refusez?...

--Oui, monsieur.

--Pourquoi?

--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis

plus libre.

--Vous? vous-êtes fiancée?

--Moi-même, monsieur.

--Depuis quand? à qui?

--Depuis quelques temps, à M. Letellier....

--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier

de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur!

--Monsieur, de grâce! taisez-vous!

La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux....

--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien

connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le

misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...

--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était

pas son fils, ce serait le fils d'un autre.

--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant

tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.

--Où est votre père Marguerite?

--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui

rentrait.

--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.

--Pas du tout, mon ami.

--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...

--Prends-la?

--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre

ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à

t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je

parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!

--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc?

--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je

rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a

persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui

sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla

le bossu fou de colère....

Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du

bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa

tasse de lait.

--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je

vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si....

--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des

choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret

comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne

veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort,

Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre.

--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que

tu lui as fait.

--Elle ne te croira point.

--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!

Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila

toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard.

Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il

eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier

soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit.

--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.

Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En

montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce

diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!

Picounoc le maudit · 第 53 / 98 题