IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES
APPARENCES
--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir?
dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier.
--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain,
elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un
toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais
bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je
n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!
--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il
est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a
beau. Il devrait te rendre tes biens.
Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage
bien sensé.
--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et,
peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée.
--S'il était hypocrite?
--Pourquoi parlez-vous ainsi, Geneviève.
--Parce que je t'aime.
--Et lui, pensez-vous qu'il m'aime aussi? demanda la veuve en souriant.
--Lui? ah! s'il ne t'avait pas aimée, tu ne serais pas dans la peine et
la misère comme tu l'es aujourd'hui!
Cette réponse de la folle fit une impression pénible sur l'esprit de
Noémie. Elle ne répondit rien. Agnès qui était sortie pour traire la
vache entra avec sa chaudière.
--Le lait est une bonne boisson, dit la folle, et ceux qui en boivent
beaucoup sont d'un tempérament doux et calme.
--D'où venez-vous, Geneviève, il y a plusieurs jours que l'on ne vous a
vue? demanda Agnès.
--Je voyage autour de la terre en attendant que j'entre dedans.
--Quelle singulière pensée! On dirait Geneviève, que vous revenez à
votre bon temps, observa Noémie.
--Vous voulez dire au temps où je n'étais pas folle? Défiez-vous de ceux
qui sont trop fins.
La porte de la maison s'ouvrit tout-à-coup et un jeune homme entra.
C'était Victor. Il courut à sa mère, l'embrassa avec effusion: C'est
donc fini! balbutia-t-il. Noémie, les yeux pleins de larmes, resta
silencieuse.
--Ce n'est pas fini, interrompit la folle, ça commence.
--Tiens, Geneviève! bonjour, dit le jeune avocat. Et toi Agnès tu es
bien?
--Aussi bien que possible.
--As-tu vu M. Saint-Pierre, mère? demanda Victor d'une voix fort mal
assurée.
--Oui, il m'a dit de ne pas perdre courage, et de ne le point mal juger,
s'il avait acheté la terre.
--Le misérable! murmura Victor.
--Noémie, la folle et Agnès auraient vu la foudre tomber au milieu
d'elles qu'elles n'eussent pas été plus surprises.
--Victor! exclama la veuve.
--Oui, le misérable!... et je vais, dans l'instant, lui dire à sa face
qu'il est un misérable...
--Mais pourquoi, mon enfant, parles-tu ainsi? Tu ne sais donc pas tout
ce qu'il a fait pour nous depuis vingt ans? Parce qu'un jour il cessera
de nous donner, nous lui jetterons l'outrage à la figure? Est-ce là de
la reconnaissance?
--Vous ne savez pas ce qu'il a fait....
--Et quand même il aurait acheté notre terre! Elle était à l'enchère,
n'avait-il pas le droit de l'acquérir? Ne vaut-il pas mieux que ce soit
lui qui l'ait achetée....
--On parle de la bête, on en voit la tête, s'écria la folle....
Tous les yeux se tournèrent vers la porte. Picounoc entra. Il salua les
femmes et s'avança pour donner la main à Victor.
--Jamais! dit avec feu le jeune avocat.
Picounoc pâlit légèrement: Pourquoi me refuses-tu la main, dit-il? il me
semble que...
--Il me semble que vous devez vous l'imaginer pourquoi... reprit
vivement Victor.
--Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? demanda Noémie inquiète.
--Si cet homme l'eut voulu, ma mère, la maison où nous ne sommes plus
que des étrangers serait encore à nous....
Une poignante émotion serrait le coeur de Noémie. Picounoc regardait
Victor avec une assurance étonnante.
--C'est toi qui m'accuses de la sorte? dit-il..
--Oui, je vous accuse et je vous convaincrai!
--Voilà comme l'on juge mal, quand on ne juge que d'après les
apparences. Ah! vous tous qui m'entendez, souvenez-vous de cette parole:
les apparences sont souvent trompeuses, et il ne faut jamais se hâter de
condamner son semblable.
--Et votre lettre au notaire Baudin? reprit le jeune avocat.
--Eh bien! ma lettre?
--N'est-elle pas une preuve de votre mauvaise foi?
--Je ne crois pas, monsieur Victor.
--L'entendez-vous? il ne croit pas que cette lettre le condamne?
--De quelle lettre veux-tu donc parler, Victor? demanda la veuve avec
émotion.
--Mère, écoutez-moi! j'avais trouvé de l'argent pour payer M. Chèvrefils
et empêcher la vente de nos biens. Le notaire qui me fournissait cet
argent est un ami de M. Saint Pierre. Or, aujourd'hui que tout le monde
est malhonnête, paraît-il, on prend mille précautions pour placer ses
deniers. Le notaire écrivit à notre bon ami que voici, pour lui demander
s'il y avait quelque danger à nous faire ce prêt, et notre bon ami lui a
répondu de ne rien prêter.
--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Noémie, serait-il donc possible?... Vous!
vous Pierre-Enoch, vous avez fait cela?
La folle regardait tout le monde avec des yeux étranges, et elle riait
d'un rire qui faisait mal.
--Voilà l'amitié de cet homme! reprit le jeune avocat, d'un ton de
mépris.
--Ah! j'étais pourtant bien assez malheureuse! soupira Noémie, et ses
beaux grands yeux, chargés de reproches, s'arrêtèrent sur l'homme
hypocrite.
--C'est vrai, reprit Picounoc avec lenteur, c'est vrai que j'ai fait
cela: mais je n'avais pas de mauvaise intention.
--Vous vouliez acquérir une terre à bon marché, répliqua Victor.
--Et qu'importe le bon marché, puisque la propriété a toujours sa
valeur, et que ce n'est pas pour moi?
--C'est pour le bossu, je suppose? Vous vous êtes entendus pour
nous-ruiner?...
--Victor, tes paroles me feraient bien du mal, si je ne comprenais pas,
qu'en effet, les apparences sont contre moi; mais je te les pardonne
parce que je t'aime, et parce que j'aime ta mère....
Noémie rougit et se retira en arrière: C'est fini entre nous,
murmura-t-elle....
La folle battit des mains.
--Noémie, dit Picounoc, détestez-moi, si vous le voulez; oubliez tout ce
que j'ai fait pour vous; refusez-moi votre main que je sollicite depuis
si longtemps; mais vous ne m'empêcherez pas de vous aimer et de vous
faire du bien. Tenez, prenez ceci--il lui remit un papier soigneusement
plié--c'est l'explication de ma conduite et ma justification, je
l'espère.
Le jeune avocat reconnut un acte notarié. Il prit le papier des mains de
sa mère, et le parcourut en un clin d'oeil. A mesure qu'il lisait, sa
figure reflétait toutes les impressions de son âme. Il pâlit, il rougit,
il eut des sourires, et il finit par pleurer.
--Pardon! monsieur Saint Pierre, pardon! s'écria-t-il.
Noémie, de plus en plus stupéfaite, se laissa choir sur une chaise. Ses
jambes tremblaient et son coeur battait à rompre sa poitrine. Agnès
avait des larmes, dans les paupières, sans savoir pourquoi. La folle,
les poings serrés, murmuraient des mots inintelligibles.
--Je te pardonne, mon Victor, dit Picounoc, réellement ému. Je te le
disais il y a une minute: les apparences sont trompeuses. Que cette
leçon te serve pour l'avenir! il est possible que dans la carrière où tu
es entré, cette vérité soit souvent bonne à méditer.
Victor tenait serrées dans ses loyales mains les mains coupables de
l'habitant.
--Mère, dit-il, nous sommes riches! cette maison est encore à nous.
Voici l'acte de donation.
--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne
l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et
vous ne me devez rien!
Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de
la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve
indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer
les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni
plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence,
puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient
bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de
son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait
protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il
regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il
ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais
sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc,
Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens,
moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter
envers vous?
--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous
ne le voulez peut-être pas encore....
--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat,
qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour
lui-même.
--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.
--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore
d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine
de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps
de....
Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.
--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole
que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux
des hommes!
--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.
--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains
de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les
couvrit de baisers.
--Et quand serez-vous prête à venir prendre la première place dans ma
maison? demanda-t-il.
--Je vous le dirai ces jours-ci.
--Monsieur Saint Pierre, commença Victor, quand on fait du bien à ses
amis on ne saurait trop en faire. Vous êtes bon et généreux, soyez-le
pour tout le monde, soyez-le à l'excès.
--Eh bien! que veux-tu, mon Victor? où vas-tu arriver avec ce
discours?... reprit Picounoc en l'interrompant.
--Je voudrais aussi moi arriver à la félicité.
--Tu serais bien chanceux, jeune comme tu l'es. Moi je n'y arrive
qu'après bien des années d'ennui, de peine et de chagrins.
--Vous m'effrayez, et je n'ose plus parler.
--Parle, mon enfant, parle; si ton bonheur dépend de moi, tu l'auras,
car je ne suis pas d'humeur à te faire de la peine aujourd'hui....
--Je vous demande la main de Marguerite...
--La main de Marguerite, dis-tu?
--Oui... et ne me la refusez pas, je vous la demande au nom de la
félicité qui remplit votre coeur, au nom de la joie qui remplit cette
maison....
--Ça, mon Victor, ce n'est pas mon affaire à moi seul. Va trouver
Marguerite et arrangez-vous comme vous l'entendrez, répondit en riant le
joyeux Picounoc.
Victor, ne se le fit pas dire deux fois.... Débordant d'ivresse; il
courut auprès de la jeune fille. Picounoc passa la soirée avec sa
future. La folle, assise dans un coin, paraissait plongée dans une
stupeur profonde: Il n'est donc pas méchant, pensait-elle. C'est moi qui
suis véritablement folle, véritablement méchante. Tout ce qu'il disait,
tout ce qu'il faisait c'était pour le bonheur de Noémie!... qui aurait
pu deviner cela?
--Marguerite! s'écria Victor entrant chez Picounoc.
--Victor! répondit la jeune fille.
Et une chaude poignée demain s'échangea. Je ne jurerais pas que les
échos solitaires de la mansarde ne furent point éveillés par un bruit
mystérieux comme celui d'une bouche ardente sur une joue rose: je ne
jure de rien.
--Depuis quand es-tu ici? demanda la jeune fille.
--J'arrive.
--As-tu vu ta mère?
--Oui, et ton père aussi.
--Papa? où? chez-vous?
--Chez ma mère. Sais-tu l'affaire?
--Quelle affaire?
--Ton père sera bientôt le mien, et ma mère sera la tienne....
--Vrai? Tu ne m'abuses pas... il aurait consenti....
--A devenir le mari de ma mère....
--Ah!... fit la jeune fille un peu désappointée...
--Et toi, Marguerite, reprit Victor, consentirais-tu à devenir ma femme?
--Tu le sais bien, Victor... mais mon père...
--Il m'envoie régler cette douce petite affaire avec toi.
--Ta m'étonnes! En vérité, il consent?
--Il consent!...
--Je pleurais ce matin... oh! que j'étais loin de soupçonner toute la
félicité que devait m'apporter le soir!
Le lendemain matin, Picounoc chantait en allant à la fenaison, et, quand
il s'arrêtait pour aiguiser sa faulx, on aurait dit que la pierre
faisait aussi chanter l'acier sonore. Tout riait dans la prairie. Le
foin était plus embaumé, le soleil, plus brillant, le vent, plus frais.
Oh! que tout est beau dans la nature quand notre coeur est plein de
joie! Marguerite, en faisant le ménage, se surprenait à sourire, et, à
tout instant les éclats joyeux de sa voix se mêlaient aux accents des
petits oiseaux curieux juchés dans les peupliers. Victor et sa mère
causaient ensemble des douleurs du passé, des surprises du présent et
des joies de l'avenir.
Il fut décidé que les deux mariages auraient lieu le 15 d'octobre et
seraient célébrés à la même messe.
Victor revint à Québec plus joyeux qu'il n'en était parti, il se remit
au travail avec un zèle admirable, et la pensée de Marguerite
l'aiguillonnait en embellissant ses jours.
Un soir, le bossu se présenta chez son ami Picounoc. Il avait revêtu ses
habits de drap noir et planté sur sa tête un _castor_ à peine étrenné.
Marguerite le salua en souriant d'une façon tout à fait gentille! Il en
fut charmé, car elle avait coutume d'être avare de ses sourires. Il crut
que c'était un heureux présage: Je savais bien, pensa-t-il, avec un
grain de vanité, qu'elle finirait par s'apprivoiser. Les femmes ne
résistent pas longtemps à l'or que l'on fait miroiter à leurs
regards.... Les femmes choisiront toujours pour mari le plus riche de
leurs prétendants, et elles ont raison, car l'amour est un enfant gâté,
et le gueux ne saurait satisfaire ses fantaisies.
Picounoc se présenta tout à coup et fit envoler la dissertation du
bossu. Les amis se serrèrent la main, parlèrent assez longtemps de
choses insignifiantes, car lorsqu'on parle beaucoup, il est difficile de
dire toujours des paroles sages ou utiles. Le bossu avait l'air mal à
l'aise. On voyait qu'il était tourmenté d'une pensée fixe. Il suivait du
regard la jolie fille qui, mettant la derrière main au ménage, passait
et repassait gracieuse et charmante, devant lui. A la fin n'y tenant
plus:
--Je suis venu te demander la main de ta fille, dit-il à Picounoc, assez
bas pour n'être pas entendu de Marguerite.
--Parle-lui, mon cher, tu connaîtras ses intentions, ses idées. Si elle
n'a pas d'objection, je n'en ai aucune, répondit l'habitant. Et il
sortit, laissant son ami seul avec Marguerite.
Le bossu, plein de confiance, crut que la chose était réglée d'avance,
et qu'il n'avait qu'à s'annoncer. La gaîté toute nouvelle de Marguerite
en faisait foi. Il s'approcha de la jeune fille, en se dandinant, la
bouche en coeur, et la convoitise dans les yeux. Comme il se levait
Geneviève entra. Il fut un peu décontenancé: Bah! c'est une folle,
pensa-t-il, qu'ai-je besoin de me soucier d'elle?
Geneviève demanda une tasse de lait à Marguerite qui s'empressa de la
servir, et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. La folle se mit à
danser pour manifester sa joie. Elle dansait encore bien. Le bossu lui
dit: Tu te souviens encore de ta jeunesse, je crois.
--Te souviens-tu de la tienne, toi? lui répliqua-t-elle brutalement.
--Non, je l'ai oubliée....
--Si tu l'as oubliée, je m'en souviens, moi.
--Tu as une bonne mémoire.
--Une mémoire de folle.
Il rit de la repartie, mais à contre coeur, et n'osa plus faire endéver
la malheureuse femme. Se tournant vers Marguerite:
--Marguerite, vous savez que je vous aime, commença-t-il.
--Vous me l'avez dit, Monsieur, répondit-elle.
--Vous êtes l'unique objet de mes désirs.
--C'est possible.
--Je ne rêve qu'à vous, je ne vois que vous nuit et jour....
--C'est trop.
--Trop! oh! non! je voudrais plus encore.
--Oui!
--Je voudrais......oh! Vous me comprenez n'est-ce pas?
--Peut-être.
--Laissez-moi vous le dire quand même....
--Dites!
--Je voudrais être aimé de vous....
--De moi?
--Oui, de vous! je vous l'ai dit cent fois!
--Au moins!
--Je voudrais être aimé de vous!... Je voudrais que vous fussiez ma
femme.
--Votre femme!
--Oui, ma femme! Marguerite, le voulez-vous?
--Non, monsieur.
Un fou, sur la tête duquel on fait tomber une douche froide, n'est pas
plus surpris que ne le fut le bossu à cette parole. Il fit un pas en
arrière, devint blême comme la chaux, et resta longtemps sans rien dire.
A la fin il soupira:
--Vous me refusez?...
--Oui, monsieur.
--Pourquoi?
--Parce que j'en aime un autre, et que je suis sa fiancée. Je ne suis
plus libre.
--Vous? vous-êtes fiancée?
--Moi-même, monsieur.
--Depuis quand? à qui?
--Depuis quelques temps, à M. Letellier....
--A M. Victor Letellier!... le garçon de Djos!... le fils du meurtrier
de votre mère!... ah! vous n'avez pas de coeur!
--Monsieur, de grâce! taisez-vous!
La folle écoutait le bossu attentivement et le dévorait des yeux....
--Le fils de Djos l'ancien, pèlerin! continua le bossu, ah! j'ai bien
connu le père! si le garçon est aussi drôle!... Djos, Djos, le
misérable! c'est donc lui encore qui me brise mon bonheur!...
--C'est son fils, Monsieur, qui brise votre bonheur, et, si ce n'était
pas son fils, ce serait le fils d'un autre.
--Malheur! malheur! je regretterai toujours!... Il s'interrompit, voyant
tout-à-coup qu'il déraisonnait ou devenait imprudent.
--Où est votre père Marguerite?
--Ici, dit une voix forte mais toujours nasillarde. C'était Picounoc qui
rentrait.
--Picounoc, te moques-tu de moi? reprit le bossu tout tremblant de rage.
--Pas du tout, mon ami.
--Tu m'as promis la main de ta fille, et je la veux, entends-tu?...
--Prends-la?
--Comment? prends-la! Tu veux plaisanter, hein? tu veux me rendre
ridicule? rira bien qui rira le dernier! Je t'ai déjà forcé à
t'agenouiller devant Marguerite, tu t'agenouilleras devant moi! je
parlerai, Picounoc! je dirai tout! entends-tu, tout!
--Mon père! s'écria Marguerite, qu'y a-t-il donc?
--Ah! votre fiancé ne voudra plus de vous, bientôt, Mademoiselle, et je
rirai de votre angoisse.... Madame Letellier maudira l'homme qui l'a
persécutée secrètement toute sa vie!... Ah! les fiancés d'aujourd'hui
sont les ennemis jurés de demain!... Je sais bien des choses moi! hurla
le bossu fou de colère....
Picounoc était sérieux. Marguerite, étonnée des paroles terribles du
bossu, regardait son père avec terreur. La folle riait en vidant sa
tasse de lait.
--Vous ne voulez pas être ma femme, Marguerite, repartit le bossu, je
vous le demande une dernière fois. Et, malheur à vous! si....
--Un homme qui parle comme vous venez de le faire, un homme qui sait des
choses comme celles dont vous nous menacez, et qui garde son secret
comme une arme mortelle, n'est pas un honnête homme, Monsieur; et je ne
veux pas avoir à rougir de mon mari!... Epuisée par cet effort,
Marguerite, pâle, effrayée, se renferma dans sa chambre.
--Picounoc, dit le bossu, je m'en vais déclarer à Noémie tout le mal que
tu lui as fait.
--Elle ne te croira point.
--Je saurai bien la convaincre, sois tranquille!
Et il partit. Il entra en effet chez la veuve Letellier, et lui dévoila
toutes les infamies dont Picounoc s'était rendu coupable à son égard.
Noémie l'écoutait bien paisiblement, le sourire sur les lèvres. Quand il
eut fini, elle se leva, ouvrit le _placage_, prit un papier
soigneusement plié dans une petite boîte et le lui remit.
--Lisez, dit-elle, c'est sa justification.
Le bossu lit avec stupeur l'acte de donation, le rendit et salua. En
montant dans sa voiture, il se dit à lui-même demi-haut, demi-bas: Ce
diable de Picounoc est plus fin que moi, s'il n'est pas plus canaille!