KISASTARI

L'ex-élève et Baptiste, Félix et John s'étaient mis à la poursuite de

leurs ennemis avec l'acharnement des loups qui ont trouvé la piste du

troupeau. Ils savaient bien qu'ils ne pouvaient pas engager la lutte

ouvertement avec eux et les battre quand ils seraient prévenus et

préparés, mais ils espéraient les surprendre et peut-être, qui sait?

délivrer leur ami, le grand-trappeur; les indiens passent si aisément et

si vite de la crainte à l'insouciance, de la prudence à la témérité.

Rendus à l'endroit où Litchanrés et Couteaux-jaunes en étaient venus aux

mains, ils hésitèrent un peu, ne sachant quelle direction prendre; car

un parti de sauvages s'était dirigé vers la rivière Athabaska, et

l'autre, vers le nord. Cependant, ayant examiné attentivement le gazon

et les branches, sur le passage des deux tribus, ils trouvèrent celui-là

plus foulé et celles-ci plus rompues du côté de la rivière. Ceux qui

s'étaient dirigés par là avaient dû passer rapidement, sans prendre le

temps de choisir les éclaircies et les endroits les plus favorables. Ils

se sauvaient donc. Et les vaincus, c'étaient les Litchanrés puisque

leurs morts étaient restés en proie aux bêtes fauves. Kisastari ne put

leur fournir aucun renseignement; il ne se souvenait que d'une chose:

avoir été frappé par derrière. Et il eut donné beaucoup pour rencontrer

le lâche qui l'avait ainsi attaqué. Il ne voulut pas suivre les blancs;

il était encore trop faible pour marcher vite. Au reste, il voulait, en

chassant, pour se nourrir, rejoindre sa tribu. Les chasseurs canadiens

étaient pressés d'atteindre les Couteaux-jaunes. Ils arrivèrent assez

tôt pour sauver le grand-trappeur d'une mort certaine, mais, à leur

insu, car ils ne le virent point. Ils voulaient seulement appliquer la

vieille loi du talion: oeil pour oeil, dent pour dent. Ils savaient que

les Couteaux-jaunes étaient des assassins, ils savaient que le

grand-trappeur ne devait pas sortir vif de leurs mains sanglantes, et

ils étaient d'humeur à venger sur tous la mort d'un seul. Pour eux, tous

les Couteaux-jaunes ne valaient pas un grand-trappeur. Ils poursuivirent

les fuyards et arrivèrent sur les bords du lac noir. La tribu venait de

ployer ses tentes. Au loin, sur le lac, des canots s'en allaient vers le

nord, et les avirons fouettaient l'onde avec rapidité.

--Les lâches! ils se sauvent! s'écria l'ex-élève, n'importe, nous les

rejoindrons.

Le grand-trappeur n'avait pas vu ses amis. Il crut que les

Couteaux-jaunes l'enveloppaient dans un cercle qui allait se

rétrécissant toujours, et, pour ne pas perdre toute chance, il se

précipita au hasard, courant de toutes ses forces, pour tromper les

balles et distancer les assassins. Quand les coups de feu eurent cessé

de retentir, il s'arrêta. Un sourire de satisfaction passa sur sa noble

figure, et sa pensée monta vers le Seigneur. Il éprouvait un étrange

contentement de se savoir libre; il se contemplait avec une sorte de

bonheur.

--Dieu m'a protégé, se disait-il, d'une façon évidente, car comment

aurais-je pu éviter de pareilles embûches? Le renégat a voulu paraître

généreux aux yeux de quelqu'un.... Ah! je le vois! exclama-t-il...

tout-à-coup: c'est Iréma qui me sauve à son tour! comment? je n'en sais

rien, mais c'est elle! Pauvre enfant! que Dieu te protége, et qu'il te

délivre des mains du monstre qui t'a saisie.

Il se dirigea vers la rivière Athabaska, avec l'intention d'en suivre le

cours jusqu'au lac de ce nom. Il atteignit la rive droite de cette

rivière, le deuxième jour au coucher du soleil. C'était un des plus

beaux jours du mois de juin. Son attention fut attirée par une petite

lueur lointaine qui se reflétait dans l'eau paisible: Amis ou ennemis,

pensa-t-il, je vais voir qui a campé là!

Et il partit, marchant avec précaution pour ne pas donner l'éveil. Il

longea la rive et, se glissant comme un serpent sous les feuillages, il

arriva à quelques pas du feux. Personne ne rôdait autour de ce foyer, et

la flamme allait s'éteignant insensiblement. Il pensa que les chasseurs

étaient partis, ou s'étaient cachés à son approche pour le surprendre ou

le reconnaître. Sachant que les seuls ennemis qu'il avait à craindre,

les Couteaux-jaunes, ne pouvaient se trouver là, il s'approcha du feu

hardiment et le réveilla en l'attisant avec un rondin à demi-brûlé. Il

se disait qu'il valait autant passer la nuit en cet endroit qu'ailleurs,

et que le feu allumé par des inconnus le réchaufferait tout aussi bien

que celui qu'il allumerait lui-même. Les flammes pétillaient et jetaient

une vive lueur sur le rivage. Un ruban de feu traversait la rivière, et

un voile d'une horrible obscurité couvrait le bois et se déroulait dans

l'air à une faible hauteur. Cependant cette obscurité n'était que

relative. Le voile, sombre pour celui qui se trouvait au dessous, était

lumineux pour ceux qui le voyaient de loin.

Deux canots d'écorce descendaient rapidement la rivière, gagnant le lac

Athabaska. Le premier portait un missionnaire catholique et trois soeurs

de charité, qui s'en allaient catéchiser les pauvres infidèles, au

milieu des neiges du Mackenzie; il était conduit par deux chasseurs

indiens. Le second n'était monté que par deux rameurs; il portait des

provisions et du bagage.

--Ohé! ohé! dit tout à coup l'un des sauvages du premier canot, il y a

des chasseurs là-bas; le feu se répand sur la rivière comme le soleil

levant, et nous fait une route de lumière.

--Ce sont peut-être de pauvres amis qui n'ont pas vu la robe-noire

depuis longtemps, reprit le missionnaire, arrêtons-nous en cet endroit

pour y passer la nuit.

--Si nous chantions un cantique? proposa une des religieuses, ceux qui

ont campé là ne prendraient point ombrage de notre arrivée et ce serait

peut-être plus prudent.

Aussitôt les soeurs de charité, le prêtre et les sauvages, se mirent à

chanter:

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours.

Et loin, bien loin, dans la forêt solitaire, on entendit les échos

fidèles répéter tour à tour.

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours.

Et les voyageurs écoutaient, plongés dans une admiration profonde, ces

voix mystérieuses qui louaient Marie, dans le calme de la solitude et

dans le silence de la nuit. Tout à coup une voix qui n'était pas l'écho,

renvoya, puissante et sonore, du bord du rivage, aux messagers du

Seigneur le couplet sacré.

--Des amis! des chrétiens! s'écrièrent les bonnes soeurs en se frappant

dans les mains.

--Gagnons terre, dit le prêtre. Et les deux canots vinrent s'échouer sur

la glaise de la rive, vis-à-vis le bûcher qui flambait. Un homme debout

sur le rivage les regardait approcher.

--Le grand-trappeur! dit l'un des indiens!

--Le grand-trappeur! s'écrièrent les autres.

--Renard d'argent! Ours grognard! fit le grand-trappeur tout étonné.

--Etes-vous seul? je ne vois que vous, demanda le missionnaire.

--Oui, mon père, du moins, je le crois....

Une voix sourde gémit tout à coup sous les rameaux épais à quelques pas

en arrière.

--Tout le monde eut un mouvement de surprise, et les yeux se tournèrent

vers l'endroit d'où partait cette plainte.

Le grand-trappeur s'arma d'un tison de feu pour s'éclairer et entra

hardiment dans le fourré. Ce pouvait être une embûche, n'importe! il

avait des moments de folle témérité. Le prêtre et les indiens le

suivirent. Il n'avait pas fait dix pas qu'il s'arrêta, poussant un cri

de terreur: Kisastari! A ce cri répondit un gémissement; et les quatre

indiens, se penchant à leur tour sur le corps de leur jeune chef, se

mirent à faire de grandes lamentations.

Kisastari, se croyant tout à fait hors de danger, n'avait, pour ainsi

dire, plus songé à sa blessure, et il s'était mis à chasser en se

dirigeant vers la rivière. La plaie se rouvrit et nul n'était là pour la

cicatriser. Une plaie dans le dos ne peut être guère soignée que par une

main étrangère. Le sang se mit à couler, et, bientôt le chasseur épuisé

descendit au bord de la rivière et s'efforça d'allumer un petit feu,

pour réchauffer ses membres refroidis, et appeler, peut-être, un secours

trop tardif. Le feu s'éteignait et il voulut aller ramasser de nouvelles

branches sèches, quand, son pied s'embarrassant dans les chicots, il

tomba sur la face et ne se releva plus.

Le missionnaire se hâta, de fermer la plaie saignante, sur laquelle il

appliqua un bandage de toile de lin, et fit prendre quelques gouttes

d'eau de vie au malade que les indiens déposèrent sur une couche de

branches près du feu. Les Soeurs de Charité veillèrent en prière toute

la nuit, craignant qu'il ne mourut sans pouvoir parler et se confesser,

car Kisastari était un converti. Le missionnaire lui donna l'absolution.

Le grand-trappeur, était pensif; il s'apercevait que les indiens le

regardaient avec froideur et défiance et cela lui causait du chagrin. Il

n'avait pu dire comment Kisastari était venu tomber ainsi, sous un coup

presque mortel, près de ce feu mourant, seul, au bord de la rivière. Il

avait raconté l'attaque des Litchanrés par les Couteaux-jaunes, et la

captivité d'Iréma, mais il ne savait pas que le jeune chef, tombé

d'abord sur le champ de bataille, avait été trouvé et soigné par les

trappeurs canadiens. Il crut et dit que Kisastari, blessé, s'était sans

doute sauvé loin du champ du carnage.... Ours grognard répliqua en

secouant la tête: Notre frère, le grand-trappeur, sait bien que le jeune

chef ne se sauve jamais, et qu'il serait mort en se battant contre les

Couteaux-jaunes ses ennemis.

--Oh! oui, affirma Renard d'argent, notre frère sait bien cela.

--Et vous autres, vous savez bien aussi que le jeune chef à toujours été

mon ami, et que je n'ai jamais frappé un ami....

Les deux indiens secouaient la tête....

--Et puis, ajouta le grand-trappeur, ignorez-vous que le grand-trappeur

ne frappe jamais par derrière, mais toujours eu pleine face?

Le missionnaire intervint: Mes enfants, dit-il, le grand-trappeur est un

enfant de la prière, il aime le bon Dieu et ne lui fait pas de peine.

Les indiens, muets, penchaient la tête.

--Si le jeune chef ne revient pas à la vie, et ne parle point, ces

hommes me croiront toujours un assassin, murmura avec douleur le

chasseur canadien.

Le lendemain matin les voyageurs continuèrent leur course vers le grand

lac, emportant dans leurs canots Kisastari, trop faible encore pour

parler, et le grand-trappeur, toujours sombre et rempli d'un triste

pressentiment. Les jours s'écoulèrent et les voyageurs, après avoir

bravé les périls de toutes sortes, fatigués mais non découragés,

entrèrent dans le lac Athabaska long de près de cent lieues, mais assez

étroit, qu'ils traversèrent à l'extrémité ouest, pour atteindre le fort

Chippeway. Le blessé fut pris de la fièvre pendant la traversée, et,

dans son délire, il vit passer devant ses yeux les images de ceux qu'il

aimait et de ceux qu'il avait en horreur. Il appela Iréma, et le mot de

traître s'échappa aussi de ses lèvres; il prononça le nom du

grand-trappeur, le nom du Lièvre qui court, et des paroles de vengeance.

Ours grognard et Renard d'argent l'écoutaient avec surprise et terreur,

croyant que c'était le Manitou qui le faisait ainsi parler, afin que fut

connu le traître qui s'était caché pour frapper par derrière. S'ils

n'eussent pas eu peur de la robe-noire et que l'occasion de frapper le

grand-trappeur se fut offerte, ils auraient souillé leurs mains du sang

de ce juste, car, dans leur simplicité, ils le croyaient coupable. Ils

attendirent.

La petite caravane passa quelques jours au fort Chippeway, ayant besoin

de réparer ses forces avant de s'avancer plus loin dans cette région de

plus en plus désolée. Juillet était arrivé et déjà le soleil, avare de

ses rayons, réchauffait à peine les plantes frileuses et les mousses

pauvres qui remplaçaient les sapins, les sycomores, et les frênes de la

région du sud. L'hiver arrive de bonne heure sous ces latitudes

éloignées et il demeure longtemps. A peine le sol dégelé donne-t-il à la

petite fleur sauvage le temps d'ouvrir son calice humide; à peine une

brise tiède a-t-elle passé sur la nature souriante; à peine une baie

timide s'est-elle accrochée rouge et mûre au buisson, que déjà tout se

fane, tout meurt et tombe sous le givre implacable.

--Nous partirons demain, après le service divin, dit le missionnaire à

ses guides.

Et les guides avaient répondu machinalement: C'est bon.

Le lendemain, à l'heure fixée pour le départ, ni les guides, ni le

grand-trappeur ne se rendirent aux canots. Le missionnaire les fit en

vain chercher partout, on ne les trouva pas. Il dut prendre au fort de

nouveaux hommes pour conduire son canot, et laisser aux soins du

gardien, le malade dont l'état inspirait encore des craintes sérieuses.

Picounoc le maudit · 第 45 / 98 题