Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent
dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son
premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant
il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le
succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le
lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses
bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a
abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus
d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et
les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la
finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était
réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui
reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.
--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale,
disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras
mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre
nos mains.
Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa
figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il
priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en
expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de
foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait
bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si
redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur
l'écrasait d'un regard de mépris.
Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger,
entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les
séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le
regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient
sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et
craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur
des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les
chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir,
une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri
sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le
"Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma
soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés
ont faite à Naskarina, et il se venge.
La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de
cet homme pouvait lui rendre Iréma.
--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?
--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement
d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs,
jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis
enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là,
ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.
--Sont-ils plus nombreux que nous?
--Non; puis ils ont laissé à la tête du lac Winnipeg deux de nos
meilleurs guerriers, Ours grognard et Castor d'argent.
--Pourquoi?
--Pour guider les canots de la robe noire jusqu'au grand lac des
Esclaves.
--La robe noire! grommela le renégat, puisse-t-elle périr dans les
rapides nombreux! Vient-elle seule? ajouta-t-il.
--Des femmes de la prière l'accompagnent.
--Des Soeurs de Charité!... c'est moi qui!... mais, comment te
trouves-tu ici, toi?
--Le Lièvre qui court a l'oreille fine; il a entendu de loin les chants
des Couteaux-jaunes, et il est venu, laissant les siens qui marchaient
vite et se sauvaient.
Le grand-trappeur était attaché au tronc d'un arbre. Les premières
paroles du Litchanré lui causèrent de l'émoi, car il crut que le Hibou
blanc allait être attaqué, et qui sait? battu peut-être. Alors, ce
serait la liberté; mais il pencha la tête sur sa poitrine quand il
apprit que ses amis se sauvaient.
--Doivent-ils s'arrêter au fort Pierre à Calumet? demanda le chef.
--Pas longtemps. Ils traverseront là la rivière et s'avanceront, en se
tenant à une petite distance des bords, vers le fort Providence.
--Sont-ils loin?
--Non, mais ils vont marcher toute la nuit.
--En avant! hurla le Hibou-blanc. Nous les atteindrons au point du jour.
Ils n'arriverons pas tous au fort Providence!
Les chasseurs canadiens s'avançaient aussi vers le nord. Ils n'étaient
plus joyeux depuis la perte de leur ami le grand-trappeur, et,
cependant, aucun d'eux ne connaissait bien cet homme mystérieux qui
courait les bois, faisant la chasse par caprice ou plaisir, plutôt que
pour gagner de l'argent. Mais, si l'on aime quelque part le mystère ou
l'étrange, c'est dans ces régions lointaines et solitaires, au milieu de
ces forêts vieilles comme le monde, où les hommes passent de temps en
temps, sans s'arrêter, comme les oiseaux de migration. Et, ceux qui
réussissent à se faire craindre ou aimer par les peuplades fanfaronnes
ou défiantes, sont les véritables rois de ces solitudes. Le
grand-trappeur était l'un de ces rois; mais il venait de tomber. Il
paraissait bien faible maintenant et servait de jouet à ses ennemis. Il
passait, enchaîné, sous les grands arbres qui avaient entendu ses chants
de liberté, qui avaient vu ses courses nombreuses vers la mer de glace,
ou les lacs du midi.
La nuit achevait son cours et le jour allait paraître quand le Hibou
blanc ordonna, pour la cinquième fois, à ses guerriers de se coucher sur
le sol pour écouter les bruits lointains, et tâcher de découvrir la
piste des Flancs de chiens. Le premier, le Lièvre qui court se releva
joyeux.
--Je les entends! je les entends!
--Oui, dirent les autres, ils se sauvent!
--Marchons! cria le chef.
Et tous partirent, pleins d'ardeur et de vengeance. Le grand-trappeur,
les mains derrière le dos, mais les pieds libres, courait entouré de
gardiens jaloux. Une heure s'était à peine écoulée, qu'une clameur
formidable s'éleva, c'était le cri des Litchanrés à la vue de leurs
ennemis. A cette clameur une autre plus puissante encore répondit; les
Couteaux-jaunes, la carabine au bras, s'élancèrent les premiers. Les
Litchanrés soutinrent l'attaque avec courage. Des deux côtés les femmes
s'étaient mises à l'écart pour laisser le champ libre aux combattants.
Dès le commencement de la lutte, Kisastari aperçut dans les rangs
ennemis le traître "Lièvre qui court." Il comprit l'acte infâme de son
ancien ami: Depuis quand, lui cria-t-il, les Litchanrés sont-ils assez
traîtres pour combattre la tribu de leurs pères?
--Depuis que Kisastari est assez insensé pour mépriser les conseils de
sa tribu et rechercher l'amour d'une fille qui n'est pas digne de lui!
répliqua le "Lièvre qui court."
Au même instant les deux indiens, jetant leurs fusils, tirent, des
pistolets de leur ceinture et s'élancent l'un sur l'autre. Les balles
sifflent et s'enfoncent dans l'écorce résineuse des sapins, les deux
guerriers s'approchent toujours et le feu roule bien nourri.
Le jeune chef est blessé, car le sang coule le long de son bras et
jusque sur sa main; mais il ne faiblit point et semble ne pas s'en
apercevoir.
--Voyez-donc le sang d'un chien peureux! crie le Lièvre qui court, en se
moquant du jeune chef.
Les autres guerriers se battaient toujours, et déjà plusieurs jonchaient
le sol.
Au cri insultant du Lièvre qui court, Kisastari dégaine son couteau et,
d'un bond, se précipite sur son adversaire. Mais son pied s'embarrasse
dans une branche et il tombe. Alors, le traître lève le bras pour le
frapper.
--Arrête! s'écrie une femme, je l'aime!...
C'était Naskarina.
--Il ne t'aime pas, lui, hurle le Lièvre court, qu'il meure!
Disant cela, le Lièvre qui court presse la détente de son pistolet, mais
Kisastari s'était levé: il fait un bond et déjoua la balle.
--Meurs donc toi-même, traître! dit-il. Et la lame luisante de son
couteau, passant comme un éclair, vint se planter, vibrante, dans le
tronc d'un arbre. Le Lièvre qui court, vif et habile, avait à son tour
trompé la mort. Alors Kisastari empoigne son ennemi par les flancs et
une lutte ardente commence. Malheur à celui qui tombera! Les deux
adversaires ressemblaient à deux dogues qui se tiennent par leurs crocs
aigus. Le Lièvre qui court, s'efforce d'échapper à l'étreinte et de
saisir le manche de son poignard, mais le jeune chef le serre comme un
étau, et le pousse peu à peu vers le sapin ou tremble encore sa fine
lame. Le traître se sent faiblir, ses jambes tremblent sous lui, la
sueur l'inonde, il voit un nuage passer devant ses yeux.
--Au secours! à moi! crie-t-il.
Au même instant il touchait le tronc du sapin. Il se sentit tout à coup
libre. Kisastari l'avait laissé pour reprendre son couteau fixé dans
l'arbre.
--Partie égale! dit Kisastari, défends-toi! je t'ouvre le ventre! Et,
disant cela, il lève son terrible couteau. Mais tout à coup il pousse
une clameur: Lâches! dit-il! vous êtes tous des lâches!... Et il tombe
la face contre terre. Il venait d'être frappé par derrière.
--Il ne mourra pas seul, s'écrie une voix de femme.
Et le traître Lièvre qui court s'affaisse à son tour en poussant une
plainte amère.
--C'est moi! hurle une jeune fille en brandissant une lame sanglante.
C'est moi qui te venge, ô mon Kisastari....
A cette voix connue le jeune chef sourit.
--Iréma! Iréma! s'écrie le Hibou-blanc qui vient de frapper Kisastari,
tu es ma prisonnière.
--Viens donc! Et elle brandissait son arme.
--Désarmez-la, vous autres, commande le vieux chef.
Iréma veut fuir, mais plusieurs guerriers se précipitent sur elle et lui
arrachent le couteau qui a puni le traître. Les Litchanrés, voyant leur
jeune chef tomber, s'enfuirent. Les Couteaux-jaunes ne les poursuivirent
point. Ils étaient satisfaits de leur besogne.
Le grand-trappeur avait tout vu, et ses yeux s'étaient remplis de
larmes. Ses gardiens devaient le tuer dans le cas d'une défaite, car le
vieux Hibou-blanc avait juré qu'il ne le retrouverait plus dans son
chemin.
Les Litchanrés comptaient deux morts, et les Couteaux-jaunes, trois. Il
y avait un bon nombre de blessés, Iréma prisonnière, c'était le comble
des voeux du vieux chef. Il n'avait jamais ambitionné un plus beau
triomphe. Les corps des guerriers Couteaux-jaunes furent ensevelis sous
des amas de branches et de feuilles, mais ceux des ennemis furent
laissés en pâture aux bêtes fauves. Les Couteaux-jaunes reprirent leur
marche vers le lac Noir.