UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.

Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage

impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser

ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour

qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il

trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le

rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était

pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il

croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de

souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la

sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû

aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait,

ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat.

--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les

bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère

qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure,

je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.

--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français,

le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes

mains.

--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.

--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.

--Comment? mais il y a une justice.

--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me

vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune

passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque

ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je

m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.

--De quelle place viens-tu? chef.

--Cela ne te regarde en rien.

--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef.

--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.

Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de

feu.

--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne

fois!

--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.

--Tu le connais donc?

--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt,

à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire

demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.

Le renégat rougit sous son masque de cuivre.

Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation

dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et

de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le

prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se

montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui

n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui

parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien

craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière

Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au

loin la forêt.

--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont

asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort.

--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils

continuent à se trahir.

Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou

l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à

l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et

plaisant.

L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et,

au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les

bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé,

comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine.

Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après

Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort.

Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se

leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.

Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la

conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir

défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de

cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave

et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque

chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme

avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus

redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas

son camarade.

A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se

dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages

du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal,

mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures.

L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où

il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la

lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des

bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle

annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était

proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où

devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il

songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture

pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles,

car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes.

Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups

de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu

s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur

cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait

sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière.

Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.

Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva

d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au

hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en

face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie,

de lâcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois

chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant

cette voix et ce latin; un autre dit:

--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné

que les autres, s'écria:

--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne

vous remets pas moi?

--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays,

au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.

--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom,

puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!

L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction

de Félix.

--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela

m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais

pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix?

--Félix Rivard, pour vous obéir.

Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs

avec une indifférence mal dissimulée.

--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance....

--Au séminaire de Québec!... Et après?

--Après! dans les chantiers de la Gatineau.

Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur

froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses

yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur.

--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous

la dent?

--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer.

--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne

trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.

--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il?

--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous

conte, en deux mots notre histoire.

L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il

se mit à l'oeuvre.

--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi,

puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le

mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre

comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos

pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus,

nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.

--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?

--Nous les pensions décampés.

--Sont-ils nombreux?

--Vingt cinq, sans les femmes.

--Nous ne sommes que quatre....

--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.

--Baptiste?

--Oui, le connaissez-vous?

--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois

environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef

cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille

Lithchanrée.

--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la

troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène

prisonnier mon cher camarade.

--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des

Couteaux-jaunes! En marche alors!

--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec

une sorte de respect, l'ex-élève.

--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est ça le

grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!

--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.

--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève,

et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous

chasserons ensemble....

--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au

nouveau compagnon.

--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de

leste dans l'estomac, _in stomacho meo_!

Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil

mélancolique.

--Le nouveau camarade il est drôle comme un _devil_, observa en riant le

trappeur anglais.

L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me

rincer le palais, dit-il, et filons!

--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.

--A quelques heures seulement.

--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite

sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.

--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont

coutume de passer.

--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la

pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant

dans la forêt, observa Félix Rivard.

--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_.

--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu

parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève.

--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la

rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le

fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles.

--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et

nous arriverons trop tard.

--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent

trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce

n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils

s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du

condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se

gorgent de sang.

--_God dam!_ frémit l'anglais en serrant sa carabine.

Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la

clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice

prochain de Baptiste.

V

Picounoc le maudit · 第 27 / 98 题