Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des
Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs
Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada,
au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des
hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et
d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes.
Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le
tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable.
Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les
portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient
pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois,
depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout
sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui
s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance
et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les
précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers
sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans
le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs
serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en
offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame,
aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont
extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un
magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans
comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge.
On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait
deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange
vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles.
On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est
pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il
tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de
pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme
gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que
moi....
Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de
regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme,
bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il
en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il
vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était
passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille
vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.
Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille,
établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien
paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par
un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle
le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement
pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas
moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas
qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais
parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor
Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie
la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne
le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent
capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci
vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de
ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin.
Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le
cas actuel.
Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car
sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où
nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins
soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.
Noémie travaille au _métier_, pendant qu'une de ses nièces qui demeure
avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les
brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les
brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque
fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des
_marches_. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses
cinq aunes d'étoffe avant la nuit.
Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les
mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé;
les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve
infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les
meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de
fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle
est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous
saurons bientôt comment cela s'est fait.
Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et
la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au
visiteur qui s'approchait d'elle.
--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.
--Entrez ici, monsieur.
Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de
bois peint en bleu.
--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des
nouvelles?
Noémie pencha la tête et pâlit.
--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait
un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le
commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est
nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant?
Noémie soupira profondément.
--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez
encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à
l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt
années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de
vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en
voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant.
--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une
place au soleil, dit Noémie.
--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est
destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé,
ne vous aurais jamais prêté un sou.
--Je le sais.
--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et
sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met
dans le chemin aujourd'hui.
--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat!
--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une
carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor
puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.
--Trois cents louis? dites-vous.
--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt
composé....
--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là.
--Noémie, si vous vouliez!...
--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....
--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot,
faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même....
La veuve, émue et troublée, ne répondit rien.
--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un
avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le
faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite....
Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas
autant!
--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...
--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes
cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans
doute....
--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé?
--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est
témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi
pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret;
et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous
aime.
--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air
effrayé.
--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!...
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois,
ni deux, ni une, ni point.
A la douzaine que j'aime, que j'aime!
A la douzaine que j'aimerai!
C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain
des écoliers.
--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.
--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour
toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu,
la nuit pour tous les fous!
Ou dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
--Comme tu es éveillée, Geneviève.
--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je
pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que
tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se
marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier
mineure.
La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer
dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie.
Elle y entra en effet.
--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous?
Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux
pas être longtemps.
Ou dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient
à ces folies inoffensives.
--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et
je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le
bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans
les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main
dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une
rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me
montre, ça fond comme le beurre dans la poêle!
--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.
--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc.
--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je
le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce
grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je
l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il
avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais
tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon
soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous
vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!
Et elle sortit.
--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.
Noémie avait des larmes dans les yeux.
--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de
faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus
favorable.