--Paul!
--Baptiste!
Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la surprise et au plaisir,
sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux
bouches épanouies dans leur franche gaîté.
--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie
dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines
qui traînent depuis le commencement du monde sur les grèves de glace.
--Comme te voilà beau diseur! Tu ne dégainais pas de ces belles phrases
au temps jadis--_in illo tempore_, répondit Paul.
--Toujours le mot latin?
--Toujours! mais où vas-tu?
--Loin! jusqu'au Mackenzie....
--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une
fière carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers
l'étoile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.
--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi....
--Les autres?
--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.
--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! où
est-il? où sont-ils tous?
--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je désirais
passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai
pris les devants. Je les attendrai là.
--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas
fâché de trouver enfin un compagnon et un ami.
--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces années
passées. Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi
pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand
Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....
--Où vous êtes-vous rencontrés pour la première fois?
--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand fleuve McKenzie.
--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?
--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il
est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de
lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme
un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne
ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du
nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous
les indiens le craignent.
--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une
histoire assez intéressante, reprit Paul.
--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu!
c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait
quelque chose, ajouta Baptiste.
--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... _Dic mihi Dameta_.
--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.
--Volontiers, Baptiste.
Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui
suit:
--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la
fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et
veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait
d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut
inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur.
Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il
tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se
faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la
femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il
rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe
sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de
feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia
sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier
fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point
effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même
temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses
mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car
l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante
devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et
ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long
couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle
franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune
fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre;
elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef,
par hasard vint à sa rencontre:
--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.
--Je vais à celui que j'aime.
--Satalia!
--Laisse-moi!
--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! vociféra Porc-Epic, le
chef.
--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux être à lui....
Et elle brandit son couteau.
--Satalia! que va dire la robe noire?
--La robe noire? Elle courba la tête, et resta pensive, les yeux fixés
sur le sol, mais, se relevant soudain:
--J'y vais! dit-elle.
Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le
jongleur l'attendait non loin de là.
--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tardé à t'aimer!
J'ai bien tardé à venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne te
quitterai plus!
Le jongleur la serra contre sa poitrine.
--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau dans le coeur de mon fiancé
qui voulait me retenir!
--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous séparera désormais! rien!
--Moi, je vais vous séparer! cria une voix formidable....
C'était le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait
depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'âme. Il
voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite désarmé! Le
trappeur mit le poignard à sa ceinture.
--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il.
Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il était depuis des
années, paraît-il, l'ami intime, le compagnon inséparable du
grand-trappeur.
--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.
Le grand-trappeur lui dit:
--Pierre, tiens la femme!
Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut été
fourrée dans un étau.
--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant ça va aller! Jongleur
maudit, dit-il, il faut que tu délivres, à l'heure même, cette femme du
sort que tu lui as jeté.
--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute?
--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle comme un chat! Enlève le sort!
entends-tu?
Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine
pas, et qu'il l'étranglerait bien en effet....
--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.
--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir....
Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les
broya. Le jongleur poussa un cri féroce.
--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi à genoux.
Le jongleur obéit.
--Fais ton acte de contrition.
Le jongleur leva sur le trappeur un regard épouvanté. Pierre Robitaille
riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge du
méchant qui se mit à râler et à faire de la tête un signe
d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu.
--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur....
Et alors il fixa sur la femme un regard chargé de mépris et de haine.
Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...
--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? s'écria-t-elle....
Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fiancé venait
d'expirer. Elle voulut se tuer elle-même, mais on réussit à l'en
empêcher.
Le missionnaire lui apporta l'espérance. Elle avait la contrition déjà.
Et puis, qui peut dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi
soumise à un maléfice? L'infortunée mourut de désespoir un an plus tard,
laissant sa fille orpheline.
--C'est une histoire bien pénible, observa Baptiste.
--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île
déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway?
--Oui.
--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu
connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de
rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île,
pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort,
laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les
Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut
Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu.
A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le
somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre.
Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle,
et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles
que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce
rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui
l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et
attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon
chrétien.
Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre
maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son
malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel
côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de
son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et
l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les
restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle....
Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet.
L'ex-élève prit le premier la parole:
--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?
--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages
ensemble, et la plus franche amitié nous unit.
--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?
--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur
canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu
des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler.
Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou
Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se
trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange
des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky.
Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et
de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La
chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses.
Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu,
Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur....
Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas
permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était
vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied,
disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés
était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem
que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le
jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge
de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il
s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un
chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de
retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il
était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il
avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas
brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il
appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne
connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac
Supérieur....
--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.
Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.
Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à deviner s'il passait
quelqu'un auprès.
--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un moment, et ils marchent avec
précipitation et sans ordre.
Baptiste recueillit à son tour les échos du sol.
--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont nos amis les Litchanrés,
peut-être.
--Attendons-les? Baptiste.
--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons à eux car ils aiment les
Canadiens du pays.
Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos
appuyé au tronc.
On était au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air,
et les reflets du soleil jouaient mollement à la cime des arbres. Sous
les premiers rameaux, en bas, les ombres commençaient à rouler en
silence, sur les derniers, en haut, la lumière dansait.
--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en
battant le briquet pour allumer sa pipe.
--Je vais prendre une chique, d'abord.
Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà raccourci d'une _torquette_ de
tabac noir.
--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrés aimait la belle
Iréma. Les deux tribus s'étaient réunies pour les jeux, les danses et
les festins. Litchanrés et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une
même nation tant ils se montraient d'amitié.
Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite le festin commença. Pendant
les jeux, les vieilles femmes avaient surveillé la cuisson des gibiers
et du caribou, dans les vastes chaudières, de sorte que l'appétit
violemment surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le chef des
Couteaux-Jaunes devait prendre la première place, comme le voulaient son
âge et sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon des visages pâles,
inviter une des femmes à s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire
à terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de
plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Iréma, car elle était
certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de Kisastari. Naskarina était
la rivale d'Iréma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne
et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la
donner à Kisastari, mais à un guerrier peureux, pour qu'il expiât sa
honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet à traîner, paraît-il.
Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garçons tous
deux, Dieu merci! Alors...