LE RENDEZ-VOUS.

Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à

croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie

renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent,

moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un

soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux.

--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux,

il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.

Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur

être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne

garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au

moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs

récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait

le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte

quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait

jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour

raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du

mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos

en prit ombrage:

--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu

moins souvent chez moi quand ma femme est seule.

--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la

justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en

particulier.... Ta femme m'aime.

--Tu mens!

--Je te le prouverai.

--Tu n'en es pas capable... comment?

--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il

me plaira.

--Je vous tue tous les deux.

--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que

mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de

la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et

le lieu, et tu seras là.

--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque

part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne,

et tu seras témoin de ma vengeance.

Picounoc souriait.

--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il

se permet de ces corrections.

--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non.

--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?

--Quand ta voudras....

--Je t'avertirai.

Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir

la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses

déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à

d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante

que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais.

Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte,

et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même

ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas

coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme

il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si

long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y

tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente

d'une calamité.

Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son

ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque

jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est

devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes

autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions.

Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église

arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à

confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes,

les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à

Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le

soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres:

mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en

son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait

toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle

neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique

étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle

ajouter à sa confession quelques pensées de vanité.

La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante

arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger.

Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance.

Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud.

Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton

moqueur:

--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...

--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est

allée à l'église.

--Je le sais.

Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant

il ajouta:

--Comment vas-tu faire alors?

--Suis-moi.

Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de

minutes:

--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres.

En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un

jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs

branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes

chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le

long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de

tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le

gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le

soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux

pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit

Joseph dans ce jardin:

--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange

des pommes pour te désennuyer.

--Et toi, où vas-tu?

--Au devant de ta femme.

--Est-ce qu'elle doit....

--Venir ici, mon cher....

--Tu te moques de moi, je le vois bien....

--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....

--Elle n'est pas allée à confesse?

--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure,

pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois

ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la

clôture, en dehors--on l'aura oublié.

Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.

--Cela frapperait bien, dit-il.

--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et

il sortit du jardin.

Djos était ahuri.

--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et

s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais

trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son

bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....

Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une

mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer

par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à

trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit

l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la

mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant

que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses

yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les

auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.

Picounoc avait dit à sa femme:

--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la

jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que

j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru

sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir

venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie,

avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé

comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon

comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les

suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son

zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il

fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te

faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.

--Un beau châle? Montre donc!

--Tiens! mets-le sur tes épaules....

--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.

--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me

parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie,

je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et

c'est assez de cela pour le guérir.

Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son

mari au jardin.

--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.

La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux

s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et

prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon.

Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la

douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide

mouillait ses tempes.

--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma

douce Noémie.

Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il

serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main.

--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu

sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois.

Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue

de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches.

Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de

son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient

et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les

arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à

quelques pas de lui.

--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle

me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre

enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon

Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma

honte et mon infortune!...

Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs

baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme

s'il eut regretté de s'être trahi....

--As-tu entendu, dit Picounoc?

--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois,

sauvons-nous!...

--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore.

Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait

immobile à quelques pas.

--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de

l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du

serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie

tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.

--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur

qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle

de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse,

les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le

bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du

châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres

brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur

s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix.

Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau,

bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur

la tête de la femme heureuse.

--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère:

--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....

--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le

sang. Puis il se pencha sur le cadavre.

--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce

que je n'ai pu te pardonner, moi!...

Il prit la femme et la releva.

--Es-tu morte?

Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte

sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière

du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa

colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait

plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il

éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa

devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur

elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.

--Picounoc! cria t-il.

--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart.

--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend

tremblante.

Picounoc ne répond pas.

--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme?

Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais!

fallait me laisser ignorer ses fautes!...

Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les

arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et

cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le

passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière

fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la

maison.

--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te

rejoindrai tôt ou tard....

Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait

l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.

--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade?

Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras,

le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.

--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui

ai fait dire: Papa, maman....

L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman.

--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses

joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait.

--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin,

veille sur lui, car il n'a plus de mère!...

--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune

fille qui n'avait pas compris.

--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix

sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.

Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents,

tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.

Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison,

Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le

poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la

cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir.

Geneviève ne bougea pas.

Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer

raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il

est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est

atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a

pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc

songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf

heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les

ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas

faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de

Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait

s'en débarrasser.

Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même,

et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je

l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence.

Tout à coup il releva la tête en souriant:

--C'est cela, dit-il, c'est cela....

Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de

l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans,

puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin.

Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à

plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la

victime: Aglaé! Aglaé!

Mais la pauvre femme était bien morte.

--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.

Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.

--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se

leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la

barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit.

--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.

Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son

châle.

--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à

demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....

S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près

d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et,

contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur

lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la

brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa

dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit

un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son

calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant

revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se

dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc,

prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien

longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins,

annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou

de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient

d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est

Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...

Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des

questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite

gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait

de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du

malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien

possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison

en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos!

c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux

meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était

incroyable.

--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est

morte....

--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!

--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos

lui-même qui a tout déclaré....

--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle,

dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il

l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était

si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le

recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait

d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en

pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi

qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la

maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...

Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le

village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut

transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en

la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses

observations....

--Quelle triste mort!

--Pas une minute pour penser à son Dieu et à son âme....

--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, bien sûr.

--C'est un exemple, mes chères amies, c'est un exemple, ajoutait une

vieille accoutumée de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt.

--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue avant le souper, je lui

ai parlé, jamais elle ne fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa

mort....

--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle à lui

apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer....

--Est-elle à l'église sa mère?

--Oui, elle est descendue à confesse avec la femme à Hilaire Charette.

--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos à été tuée elle aussi?

s'écria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil.

--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction toutes les autres

voix....

--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-même qui

avoue l'avoir tuée... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel siècle

sommes-nous?

--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!

Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette

remarque, il prit la parole:

--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire

au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie

pour tâcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Aglaé!

pauvre Aglaé!...

Et il se mit à sangloter de nouveau....

--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille....

--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'expérience...

une veuve.

--Une voiture fut dépêchée vers la mère de la défunte et la femme du

meurtrier. On conçoit la peine qu'éprouve une mère en apprenant la mort

d'une fille chérie, mais on ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur

et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aimé est un

meurtrier infâme.... Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux et le

plus court. Noémie se fit répéter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle

ne dit rien, pencha la tête, joignit les mains, et demeura longtemps

ainsi. Tous les yeux étaient fixés sur elle, et elle ne voyait

personne.... Elle était livide à force d'être pâle, ses paupières se

fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa

bouche était serrée comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait

nul ne le pouvait deviner.

--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle.

Elle le regarda fixement et ne bougea point.

--Voulez-vous venir? la voiture est prête, répéta-t-il.

Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut

rendue à la porte de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il y avait

beaucoup de monde venu là par curiosité. Elle entra; la petite

José-Antoine vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la

vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette

un cri terrible, éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa

poitrine, et le couvre de baisers et de larmes....

--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.

--Il n'est pas ici, madame, répond la petite gardienne... il est

parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!...

--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse femme, et elle tombe sur le

plancher, comme si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant se fit

mal en tombant et se mit à pleurer. On le coucha dans son petit lit, et

il s'endormit bientôt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa!

maman! papa! maman!

Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce fut en vain que l'on s'efforçât

d'éteindre l'incendie, le feu sortait de partout à la fois, et il était

évident qu'une main vengeresse l'avait allumé de façon qu'il ne put être

éteint jusqu'à ce que tout fut consumé. Dans les cendres on trouva

quelques ossements. On crut que c'étaient les restes du malheureux Djos.

Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de

lui.

Picounoc, quelques jours après, voyant entrer une vieille femme qui

passait pour tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne de

remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prétexte de lui demander

des révélations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses

pour lui-même. Il lui demanda, d'abord, si Djos était mort

véritablement; si les ossements calcinés que l'on avait trouvés dans les

cendres étaient bien ses os; si Noémie se remarierait un jour: et la

cartomancienne répondait à merveille. Il demanda si jamais quelqu'un

aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au

châle.

--Jamais une main de vivant! répondit la tireuse d'horoscope.

--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute guère....

Picounoc le maudit · 第 18 / 98 题