L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai.
On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau,
dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs
légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les
fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se
jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se
réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil,
de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et
longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème
l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les
prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se
drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les
oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel
concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du
chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants
éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin,
comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs
cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui
s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur
vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle
sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans
le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais
non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère
mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou
l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où
l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille
ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une
femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le
chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la
demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il
entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme
infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier
rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le
plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de
Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes
les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...
La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est
bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient
faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige
à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans
l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang....
Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il
ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il
fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette
femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il
rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui
parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on
dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un
sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable
malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de
vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se
passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous
prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux
de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:
--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à
confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies,
elle n'irait point.
Picounoc éclata de rire.
--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car
si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le
même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.
Djos demeura un instant pensif.
--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les
sacrements?...
--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à
confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir
le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..
--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.
--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce
qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour
les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes
amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que
sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles
s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale
en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient
toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.
--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit....
--Et il t'a dit sa confession, je suppose?
--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession?
--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse--
--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser
le péché et de devenir meilleur.
--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que
les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des
premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette
remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....
--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour
elle.
--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens!
écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur
d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à
remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui
lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?
--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible
à croire....
--Pour toi, oui, mais non pour moi.
--Pourquoi donc?
--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne
est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les
soixante-et-dix, la mienne....
--Elle le sera, et bientôt! ou....
--Que feras-tu?...
--Je la tuerai!
--C'est grave....
--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère.
--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....
--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.
--Et tu la tuerais?
--Oui, mille noms!...
--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie?
--Toi?
--Oui, moi.
--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.
--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur
les caprices des femmes?
--Essaie.
--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard
pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras
toi-même, tu verras de tes yeux....
Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette
pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une
table, déboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en
gesticulant et parlant avec volubilité:
--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait à Joseph et à
Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix
excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de
soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est
doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en
aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait
à lui une pièce, il s'animait.
--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à
votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances,
de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien
assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça
reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que
vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je
suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette
paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit....
Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin
d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup
d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin:
--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle
acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon
là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites
choses.
--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame.
J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la
pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière
dedans, voyez! je le déplie.
--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine,
c'est inutile....
Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc
entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent
l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce
colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son
dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la
racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et
couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à
voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il
prit son sérieux.
--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie
du châle....
--Et pas cher! reprit le bossu.
--Quel prix!
--Dix piastres....
--Dix piastres!
--C'est pour la vie, remarquez ça....
--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.
--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut....
Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien
pour cela...
--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie.
--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme.
--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne
l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite
femme.
Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps,
découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait,
devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:
--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu _mesquiner_
quelques piastres?
--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc
voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son
oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.
--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.
--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est
ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend
pas--même à son mari....
--Prends-le, et faisons la paix....
Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer
dans sa commode.
Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.
Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa
boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir
sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.
--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins
difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa
Djos.
Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna.
--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que,
c'est lui.
Le marchand continua sa route.
Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque
chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur.
--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre,
lui dit-il.
--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la
fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées,
l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon
que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce
pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle
n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me
reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que
le rouge; c'est de meilleur goût.
--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?
--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère....
--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.
--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....
--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....
--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....
--Pouvez-vous m'en apporter un?
--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....
--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.
--Laquelle?
--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la
paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne,
entendez-vous?
--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?
--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux
roses.
--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.
En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle
demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de
le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui
destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la
chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille.
Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier.
Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes
les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de
l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu.