L'ÉPLUCHETTE

Le lendemain Djos amena, du champ à la maison, une charretée d'épis de

blé d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de

faire des corvées pour peler le blé d'Inde, comme pour broyer le lin et

fouler l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et joyeuses, mais la

plus joyeuse et la plus agréable, c'est l'_épluchette_. Et d'abord on y

va dans ses beaux habits, car la besogne est propre; on y va avec

plaisir, car le travail n'est pas rude et se fait à la soirée; on y va

souvent avec bonheur, en songeant d'avance aux douces faveurs attachées

au blé d'Inde rouge. Et qui n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces

feuilles crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le précieux

épi aux grains de pourpre? Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu

gloutons, la perspective de mordre à belles dents dans le blé d'Inde

rôtit à la braise, ou bout dans les profondeurs de la chaudière. Et que

d'autres perspectives encore!

Noémie balaya la _place_, épousseta les meubles, rechangea le bébé et le

revêtit de sa robe de baptême, la plus belle que l'on porte... après

celle de l'innocence. Elle souriait à la pensée de toutes les choses

aimables que ses amies allaient dire de son enfant; elle croyait

volontiers que jamais enfant né de la femme n'avait réuni tant de grâce

et de finesse. Oh! si tous les enfants étaient ce que pensent leurs

mères, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la

laideur deviendrait vite une chose introuvable! Pauvres mères! après

tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons laids, disgracieux et

méchants.

Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi. Ils étaient quinze. Je ne

déclinerai pas les noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque la

plupart ne seront pas mêlés aux événements qui vont suivre. Je nommerai

pourtant Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie. Vous êtes surpris de

voir Emmélie? Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est

un peu mieux aujourd'hui, et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une

petite distraction, sous forme _d'épluchette_, lui serait

très-favorable. Elle s'est laissée persuader.

Assis en cercle autour de l'amas de blé d'Inde, les jeunes gens

commencent leur tâche. Sous les doigts vigoureux des garçons et sous les

doigts mignons des filles, les épis se dépouillent de leur multiple

enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un

froissement de feuilles presque assourdissant. Les épis s'amoncellent

d'un côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux épis que

l'on veut garder en tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera

avec habileté aux feuilles des autres épis. Les aigrettes, fines et

douces comme des glands de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent

comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre

tous, lutte agréable et sans aigreur, que l'envie ou la jalousie ne

troublent ni n'excitent. Emmélie seule travaille avec nonchalance. On la

croirait paresseuse, si l'on ne savait à quel état de faiblesse l'a

réduite un mal mystérieux. L'ex-élève la regarde avec amour et douleur.

Il craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer.

Djos et Noémie se sont joints à leurs convives. Picounoc est assis

auprès d'Aglaé, mais ses yeux et sa pensée se tournent souvent vers la

femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien que ce garçon la regarde d'une

singulière manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais la vertu est

simple et sans défiance.

--Un _blé d'Inde_ rouge! crie tout à coup l'un des _éplucheurs_, et vif,

il se lève tenant comme un trophée l'heureuse trouvaille.

--Prête-le moi donc, dit Picounoc.

--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour moi-même... tu vois! Il avait

embrassé sa voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai représenté par

des points. La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton

provocateur.

--Reviens-y!

--Bientôt! répond le galant. Et il glisse adroitement l'épi dans la

poche de son habit. C'était de la prévoyance, car, après tout, il

pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et il y avait encore des

bouches avides de donner un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de

rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant il y en avait encore des

_blé d'Indes_ d'amour, comme on les appelle quelquefois chez nous.

Emmélie en trouva un. Dès qu'elle aperçut les premiers grains, elle

rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de

quelque nudité. Mais l'ex-élève l'avait vu. Il devina tout.

--Changeons, dit-il! le mien est plus facile à _éplucher_.... L'échange

se fit donnant donnant. En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était

rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant comme si une larme eut

mouillé ses perles.

--C'est tricher! dit Picounoc.

--La loi n'y pourvoit pas--_Non est lex_, répliqua l'ex-élève.

--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera désignée,

ajoute un autre.

--C'est juste! c'est juste! dirent tous les jeunes gens... sauf Emmélie

qui pencha la tête en tâchant de sourire.

--_Durum est_, dit l'ex-élève.

--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant.

--Embrasse Aglaé, dit Picounoc.

--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y avait une Angélique.

--Pendant que vous allez vous entendre, j'embrasse.... Emmélie--Quand il

avait dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie rougit jusqu'aux

oreilles et sourit jusqu'au fond de l'âme.

Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien

propre, les épis que l'on mangera au réveillon, avec le sel et le

beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et préfèrent

le blé d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et les hommes sont

libres de manger des _blé d'indes_ de toutes sortes. La tâche allait se

terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne

le troublait guère. Il était homme à commander la fortune, et quand elle

ne lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher.

Déjà l'on avait porté dehors plusieurs brassées de feuilles.

--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un épi de pourpre qu'il

vient de tirer de la poche de son voisin.

--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.

Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne en riant, et se voile la

figure avec sa main, d'une façon coquette, découvrant la joue pour ne

rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre côté et

embrasse Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.

Noémie dit:

--_Je t'en fais passer_, Aglaé.

--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune fille en se donnant de

la contenance.

--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un

grain de malice.

--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, observe une des

_éplucheuses_ à sa voisine, que sera-ce plus tard?...

--Après le mariage?... répond en souriant la voisine.

Les _épluchettes_ de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage

d'étoffe et le _brayage_, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont

honnêtes et les danses, décentes. L'on joue à "Madame demande sa

toilette," à "La mer agitée" aux homonymes quelquefois, lorsque les

veilleux sont un peu éduqués; on "loge les gens du roi", ou plutôt, on

cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si

peu; on joue à Collin-maillard--au bout d'un bâton--et à la paroisse--un

jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le

corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait

circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme vit encore. Il

paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu

tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit

bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire.

Et, comme le curé qui veut accomplir son devoir a besoin d'écouter tout

ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se

trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les faits et

gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les

gages, car ces gages sont la preuve tangible des péchés que les joueurs

ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attachée une

peine... peine bien douce souvent, et qui tourne à l'avantage du

pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. Lorsque

tous les gages sont retirés, que celui-ci a cueilli des

cerises--celui-là, mesuré du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour,

et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce

qu'enfin le violonneux se décide à passer de l'arcanson sur le crin de

son archet pour le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon,

pour mettre d'accord la chanterelle éveillée et la grosse corde

grondeuse. Alors, aux premiers résonnements des cordes harmonieuses que

touche de son doigt l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la

fidélité de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec

impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lèvent,

comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus

difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure

avec le talon sonore de leur bottes françaises. Rien de gai, rien

d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée de la

gigue et du _réel_. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En

ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le

quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la _place_ que

ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir

à voir ces mouvements capricieux, multiples, élégants des pieds, qui

étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait

facile, tant c'était naturel; il semblait que tout dépendait de la

musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet

sur les cordes pour faire danser tout l'univers.

L'_épluchette_ se termina donc par les jeux et la danse. Noémie, plus

gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle

dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc

avait, lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il battait les

ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque

pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux.

Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le

violon qui l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse plus

entraînante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la

musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur

bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme,

qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure.

L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux

nourrissait dans son âme. Pour le distraire de son idée, et sauver de

son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsédait, il alla le saluer

et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas

refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint

trouver:

--Que tu danses bien! lui dit-il....

--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand gars, il suffit de s'y mettre.

Je ne suis pas fatigué et je danserais bien toute la nuit... mais

l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta femme, paraît-il.... On dirait

qu'il est jaloux.... Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin il

peut enjôler le diable.

--Bah! ma femme est un ange.

--Sans doute,... mais il y a des anges qui ont tombé déjà, paraît-il.

--Si je m'apercevais de la moindre chose!..

--Veille... fais attention, c'est ton affaire.

Une jeune fille vint remplacer madame Joseph Letellier et la gigue

continua. Le violonneux était infatigable, et ses talons retombaient de

plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentissant.

Un garçon salua l'ex-élève et dansa à son tour. L'ex-élève alla

s'asseoir près de Noémie et de l'air le plus indifférent du monde, se

mit à lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un oeil

soupçonneux. Picounoc regardait Joseph. Si Noémie souriait, ou jetait un

regard sur son jovial compagnon.

--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?

--Je vois... répondait Djos d'un ton morne.

Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna, de la maîtresse de la

maison et prit, auprès d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un

des convives.

--As-tu remarqué quels regards ils ont échangés en se quittant? insinua

le traître Picounoc à son trop crédule ami.

Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien remarqué, et pour cause, mais

il était triste.

Souvent une parole perverse, dite à dessein, détruit pour jamais la paix

et la félicité d'un coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme

en une boisson mortelle l'eau fraîche et limpide de la fontaine. Malheur

à la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme à la main

criminelle qui la détruit! Joseph s'efforça de paraître gai, et tout le

monde, sauf Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc, lui,

devina bien le ver rongeur qui commençait son oeuvre de destruction, et

il s'applaudit. La soirée terminée, chacun se retira; mais, avant de

partir, l'un des convives invita tous les amis à venir chez lui, le

mardi suivant, pour une autre _épluchette_. Tous promirent d'y aller.

Djos promit comme les autres, mais il se disait à part soi: Non, je

n'irai point!

Picounoc le maudit · 第 10 / 98 题