On était à la fin de septembre 1850, et les récoltes, commencées depuis
longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises
partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas
le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand.
Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez
souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie--car il n'y a que les
mauvais Chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va
pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans
son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait
commencé des voitures de travail, _affilé_ des chevilles pour les
clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages que
les habitants de bonne conduite et adroits ne négligent pas de faire,
lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le
soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller _couper_. La
jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la
retenaient au logis. Un chérubin d'un mois environ, reposait, rosé et
frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin
le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et son
enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du
devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion
profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence
ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami
l'ex-élève.
--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en lui tendant la main.
--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.
--Pars-tu encore?
--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois.
--Tu devais n'y plus retourner?
--J'ai changé d'idée...._changeavi_....
--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe.
Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le front de son mari, qui lui
en rendit deux, et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau de
l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune
esprit jouait avec les anges gardiens de la maison.
Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme enveloppait la marmite pleine
de soupe au lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut
eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les étincelles du foyer.
--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous
donc?
--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit l'ex-élève.
--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la
mienne, et tu seras heureux.
--Emmélie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Noémie.
--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève en branlant la tête....
--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos....
--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va
mourir?... Et quand même....
--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort.
--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens
prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton.
--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme,
ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous
aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup.
Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant
avec verve et mangeant avec appétit.
--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami.
--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les
dimanches sans y manquer.
--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Noémie.
--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant.
--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux
doux.
L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de
l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie; il savait combien cet homme était
dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger,
et ne se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses
deux amis ne remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils
étaient à s'amuser.
--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un moment.
--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-être, mais
travaillante, douce et honnête......dit Noémie.
--Et avantageuse, ajouta, Djos....
--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle
n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais.
--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet.
--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.
--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez
pas comme nous, reprit la jeune femme.
--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être un mauvais ami.
--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami
plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va,
depuis un an: il n'est plus le même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien
des petits services, et je lui dois beaucoup.
--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous
autres....
--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?
--Je le crois un garçon dangereux... un homme qui, pour arriver à ses
fins, peut détruire la paix et le bonheur des meilleurs ménages......et
de ses plus chers amis.
--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira
que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmélie est fondé, et
que c'est le dépit qui te fait parler....
--Que veux-tu dire, Djos?
--Le bruit court que tu as reçu _la pelle_, et et que tu es _en diable_
contre Emmélie et Picounoc....
L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que ses amis étaient prévenus et
que tout avertissement serait inutile.
--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît.
--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous verrez.... En attendant je vous
conseille une chose: Défiez-vous de Picounoc.
--Bah! que peut-il nous faire?
--Bien du mal.
--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes
avertissements de grand père.
--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on
commet une première faute on en commettra une seconde--cela veut dire,
surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta
première faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garçon
méprisable.
--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement.
--C'est bien.
--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain soir, tu vas rester avec
nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien.
--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie,
car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de
me joindre aux amis, mais la gaîté n'habite plus guère mon âme, et l'on
me trouverait maussade.
Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse.
L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans
l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur.
Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais avant les tristes
événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que son amour pût
devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée.
La mort seule, il le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre amie,
mais la mort nous semble si éloignée quand on est jeune, plein de
vigueur et débordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aimée
n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif,
elle fut moins expansive et comme plus concentrée en elle-même. C'était
la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève crut
d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, soupçonneux, jaloux
quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le
rassurèrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-élève comprit la
cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la
chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les
nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans
le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu'à de rares
intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le coeur du brave garçon: la
maladie qui avait tué la mère emportait la fille.
A l'époque des _travaux_ on ne se couche pas tard, à la campagne, et on
se lève de bonne heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe après le
souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune
ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en
berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table
où brûlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les
mailles usées, son aiguillée de laine, une tête curieuse se penchait
vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un
courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et
Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; mais la tête
curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes
avertis par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un regard
se fixe sur nous.
Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son
enfant pour faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et
l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le
visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa
mémoire: il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible
circonstance par son père alors son compagnon de débauches--et cette
parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Pèlerin de
Sainte-Anne.)
Picounoc,--car c'était lui--venait souvent le soir, épier les actions de
Noémie; et s'enivrer, en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il
choisissait, d'ordinaire, les nuits sombres; mais quelquefois il
s'exposait, par des soirées de lune, tenant en réserve quelque adroit
mensonge pour le cas où il serait surpris. Il allait faire la cour à sa
_blonde_, la bonne Aglaé; mais souvent il n'y allait que pour voir, en
passant, Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le
rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir où nous le voyons, il
avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et l'ex-élève, mais il
s'était attardé trop longtemps avec Aglaé, et quand il arriva ses deux
amis venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché, car il put regarder
sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami.